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Billet de blog 29 févr. 2020

L'homme et l'artiste

Roman Polanski, absent de la cérémonie des Césars 2020 organisée à la salle Pleyel, s’est vu attribuer le César du meilleur réalisateur pour son film J’accuse, ce qui a provoqué le départ de l’actrice Adèle Haenel, en pointe dans la dénonciation des agressions sexuelles dont sont victimes les actrices dans le milieu du cinéma, mais aussi toutes les femmes, qui s’est écriée: « c’est la honte ».

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À noter l’absence de l’acteur Jean Dujardin lors de la cérémonie (qui joue dans le film de Polanski), sans doute par solidarité avec le réalisateur franco-polonais, lequel a préféré ne pas assister à la cérémonie pour éviter tout lynchage médiatique. Le ministre de la Culture, Franck Riester*, dit regretter que le réalisateur franco-polonais ait reçu cette distinction au vu des accusations qui pèsent sur l’auteur du film. Il y voit un « mauvais signal ». Une distinction qui célèbre l’artiste et à laquelle il aurait préféré le César du meilleur film, qui sanctionne le travail de toute une équipe autour du réalisateur.

Preuve que la démission du conseil d’administration de l’Académie des Césars n’a pas changé grand-chose dans son conservatisme et que la mue espérée ne s’est pas produite. La féministe Caroline de Haas déclarait hier, au micro de France-Info, qu’elle ne comprenait pas qu’on puisse « séparer » l’homme de l’artiste dans le cas de Roman Polanski, car, s’agissant des femmes victimes des violences sexuelles ou de viol, on ne pouvait pas, disait-elle, séparer la victime de la femme. Quant à Florence Foresti, maîtresse de cérémonie de ces Césars 2020, elle aussi semble n’avoir pas apprécié le choix de l’Académie. Sur son compte Instagram, elle déclare être « écoeurée ».

Peut-on distinguer l’homme de l’artiste, quand l’homme a eu des agissements répréhensibles ? Dans le cas de Roman Polanski, le problème est épineux, d’autant plus qu’on peut estimer à juste titre que la réalisation de son film J’accuse répond à une stratégie en termes de communication. Qu’il constitue un rempart entre lui et le public, un écran qui lui permet de se dérober en taxant d’antisémitisme tous ceux qui l’accusent d’agressions sexuelles dont il dément l’existence.

Si la production d’œuvres d’art ne saurait servir d’alibi pour dédouaner son auteur de ses agissements, il n’en demeure pas moins que l’œuvre reste, contrairement à son auteur, qui lui, passe, et finit par disparaître. La question fondamentale est la suivante : une oeuvre, qu’il s’agisse d’un livre, d’un film, ou quelle qu’elle soit, porte-t-elle l’empreinte indélébile de son créateur, reste-elle intimement liée à lui, au point d’en être indissociable ? Ne peut-on pas la considérer indépendamment de son auteur, comme ayant une vie propre, qui échappe à son créateur ? Ainsi Céline, et son magistral Voyage au bout de la nuit, Céline dont on connaît l’antisémitisme poisseux actif au cours de la Collaboration. Doit-on renoncer à lire Voyage au bout de la nuit en raison de ce que l’auteur est devenu plus tard ? Un antisémite de la plus vile espèce ? Le fait est que quand une œuvre est magistrale, elle dépasse son auteur, et c’est heureux.

Ainsi Le pianiste de Polanski, sorti en 2002, film magistral, ne devrait pas pâtir des agissement répréhensibles de son auteur. En effet, ce film, s’il a bien été réalisé avec maestria par Roman Polanski, ne porte pas en creux l’empreinte humaine du réalisateur, dans le sens où le film n’est pas marqué du sceau de la personnalité intime de l’homme, qui, en la circonstance, se fait transparent pour rendre compte de l’histoire vraie de Wladyslaw Spillman, pianiste polonais qui a survécu dans le ghetto de Varsovie, et la mettre en images.

Le film doit sa qualité au talent cinématographique de Roman Polanski, à son métier, à sa finesse, mais n’est pas personnellement lié au cinéaste en tant que personne. On ne peut pas  assimiler ce film au  réalisateur franco-polonais, le réduire à son auteur. On ne peut pas dire que quoi que ce soit de Roman Polanski ait déteint sur cette œuvre, hormis sa sensibilité juive qui lui a permis de serrer au plus près le personnage de ce pianiste polonais juif qui a survécu dans la Varsovie occupée par les Allemands. Si le citoyen Roman Polanski est condamnable pour de actes dont il s’est vraisemblablement rendu coupable, l’homme de cinéma Roman Polanski, lui, par la grâce du cinéma, atteint l’universalité par cette manière qu’il a de rendre compte de la condition humaine. On serait presque tenté de voir une sorte de schizophrénie à l’œuvre dans le cas de Polanski. Une forme de bipolarisme entre l’ombre et la lumière.

Si l’on peut dissocier dans une certaine mesure l’homme de sa création, cela  ne signifie pas pour autant que la création amnistie son auteur, qu’elle peut lui servir d’immunité artistique. Mais la création, quand elle est magistrale, qu’elle dépasse son créateur, comme c’est le cas s’agissant du Voyage au bout de la nuit de Céline ou encore du Pianiste de Polanski, la création n’a pas à souffrir des manquements de son créateur. L’homme peut être jugé séparément de ce qu’il a créé sans que ce qu’il a créé soit irrémédiablement entaché par la personnalité de son auteur. Ce principe n’est toutefois valable que dans le cas d’œuvres dépassant leur auteur, car il va sans dire qu’une œuvre qui collerait trop à son auteur, et à travers laquelle ce dernier transparaîtrait de manière prégnante, se verrait condamnée par la condamnation de la personne (pour des actes répréhensibles), pour cette simple raison que l’œuvre, dans le cas présent, serait comme l’extension de sa personne qui en est auteur.

Quand des créations touchent à l’universel, ce qui est le cas de certains films de Polanski, il est possible de séparer la création de son créateur. De même que dans la vision des croyants, une séparation est établie entre le Créateur et sa création, entre le Créateur et sa créature, libre, qui échappe à son Créateur. La création n’existe que parce qu’elle est distincte de son Créateur, sinon, elle se confondrait avec Lui, et n’existerait pas en tant que telle. 

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