Le syndrome Photoshop

Les deux affiches du second tour des élections présidentielles 2017 viennent de sortir. Ce qu’elles donnent à voir parle de soi. Décryptage.

 On y voit les deux candidats qui font face aux électeurs, à cette différence qu’Emmanuel Macron ne présente que son buste en costume classique bleu foncé, chemise bleu clair et cravate bleu foncé, qui se détache sur un fond bleu, foncé à sa droite et qui va en s’éclaircissant à sa gauche (c’est l’inverse du point de vue du spectateur), quand Marine Le Pen, elle, offre au regard toute sa silhouette. Elle porte une veste bleu marine et une jupe noire, et est assise sur un coin de table, devant une bibliothèque aux rayons chargés de livres dont une partie présentent une reliure. Ce qui est notable sur la photo de Marine Le Pen, c’est que, contrairement à Emmanuel Macron, qui semble un tantinet corseté dans son costume, cravaté jusqu’au cou, elle, donne à voir sa peau, par l’embrasure de sa veste qui s’ouvre sous son cou, par ses deux mains jointes d’une étrange façon, avec les doigts de la main droite curieusement entremêlés avec ceux de la main gauche, comme crispés, tétanisés dans leur pose artificielle (on voit notamment l’index droit raidi, et pointé en avant, comme s’il faisait un doigt d’honneur — faut-il y voir un lapsus corporel subliminal, un toc digital, le signe que le corps de Marine Le Pen s’exprime à l’insu de son propriétaire ?), et surtout par sa posture assise, par ce déhanchement qui dévoile une partie de sa cuisse droite et son genou. Comme dit Alain Genestar, du magazine Polka, qui commentait ces deux photos sur France-Info, la candidate frontiste « fait du genou ».

Emmanuel Macron regarde les électeurs droit dans les yeux, ses yeux sont bleus. Son visage est sérieux, empreint d’une certaine gravité qu’éclaircit l’esquisse d’un léger sourire. Marine Le Pen, elle, a le visage légèrement incliné sur sa gauche, et ses yeux légèrement plissés lancent un regard séducteur. Marine Le Pen joue ouvertement la carte de sa féminité, à cheval sur les rôles de maîtresse, d’amante, et de mère de la Nation. Il y a les photos d’une part, largement  photoshoppées, c’est-à-dire retouchées au moyen de logiciels informatiques, surtout en ce qui concerne Marine Le Pen, et les textes respectifs. « Ensemble, la France », pour Emmanuel Macron, « Choisir la France », pour Marine Le Pen, à cette nuance près que pour la candidate frontiste, son patronyme a été purement et simplement escamoté. Au lieu de lire Marine Le Pen, on lit Marine Présidente. Non seulement son visage et ses mains ont été lissées et rajeunies par l’opération chirurgicale numérique, mais Marine Le Pen apparaît comme virginale en faisant disparaître son patronyme et avec lui tout ce qui lui est associé, l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie lepéniste. C’est une forme de révisionnisme patronymique et une création qui empreinte au mythe religieux : la Vierge Marine, non plus issue de son père, Jean-Marie Le Pen, puisqu’elle ne porte plus son nom, non plus née de la chair et fruit des amours de ses géniteurs, mais le produit sublimé de la France qui l’a enfantée, par l’opération du Saint-Esprit, divine supercherie. À l’ère des fake news, de la désinformation et de Photoshop, la tromperie règne en maître. Chez la Vierge Marine, Marine Présidente, la photo de son affiche relookée, retouchée, lissée, gommée, rajeunie, féminine, séduisante, est à son image. Tout est faux, tout est en toc, en toc massif, tout est photoshop, photo-toc. Marine Le Pen est la  Gorgone Méduse qui se donne des airs de femme fatale, de tentatrice, pour faire succomber le peuple de France aveuglé, abusé. Mais gare à l’illusion, car Marine Présidente sera une Médée.

 

PS : À l’heure où Nicolas Dupont-Aignan s’est allié à Marine Le Pen pour sceller un accord de gouvernement dont il serait le Premier ministre si Marine Le Pen est élue, une alliance comme un pacte avec le diable, à l’heure où le candidat de la « France débout » s’est couché devant la Gorgone Méduse lepéniste, provocant par la même occasion la démission du vice-président de cette formation politique qui dénonce là une « faute morale », plus que jamais il importe de prendre conscience de la foncière fausseté du Front national et de la nature national-socialiste de ce parti dont Marine Le Pen est présidente, même si elle en a confié la présidence à un sous-fifre (le maire d’Hénin-Beaumont) qui fait l’intérim pour faire illusion et faire croire qu’elle représente tous les Français. 

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