L’homme qui aimait la France et les Français

On le sait bien, Jacques Chirac n’était pas seulement cet homme « sympathique » qui se disait proche des gens, que l’homme Chirac présentait plusieurs visages, qu’il était multiple.

On sait bien que pour devenir président d’un pays, il ne suffit pas d’aimer son pays et de se dire proche de ses compatriotes, mais qu’il faut être une « bête politique ».  Ce qui suppose une part d’ombre, des intrigues, des agissements plus ou moins répréhensibles, mais il en est ainsi de la réalité politique.

Pour autant, broyer la figure présidentielle d’un homme qui s’est engagé pour la France, comme le fait brutalement Médiapart, le jour même de la disparition de Jacques Chirac, en sortant à la une du site l’article Jacques Chirac, l’obsession du pouvoir, un tel procédé témoigne d’un manque de retenue qui s’apparente à de la férocité. Et le plus navrant, c’est de constater à quel point cet esprit de radicalité qui anime Médiapart déteint sur ses lecteurs dont on a le sentiment qu’ils ont perdu tout esprit critique, pareils à des « béni-oui-oui » à l’égard de ce site d’information dont ils boivent  la parole les yeux fermés, comme s’il s’agissait du Verbe divin. Un peu comme si la communauté des médiapartistes, en tout cas de ses éléments les plus radicaux, constituait une sorte de secte d’un nouveau genre.

Je rappelle que le nombre d’abonnés de Médiapart, qui dépasse les 150 000, ne représente que 0,2 % de la population française (67 millions d’habitants). Un récent sondage vient de montrer qu’en France, sept personnes interrogées sur dix se déclaraient « touchées » par la mort de Jacques Chirac. Alors certes, on peut remettre en question  la validité du sondage et de l’échantillon de population censé être représentatif, on peut mettre en doute la validité de la déclaration des personnes sondées en estimant que la nouvelle de disparition de Jacques Chirac a créé une sorte de trou noir psychique collectif qui happe la réalité historique du personnage pour faire ressortir une dimension purement affective de surface en réaction au vide provoqué par cette mort. On peut penser qu’il en est de même du sondage réalisé par l’institut IFOP, qui montre qu’une majorité de Français estiment que Jacques Chirac fut le meilleur président de la Ve République, un résultat qui révèle surtout la réaction affective que provoque la disparition d’un président de la République perçu comme populaire, à tort ou à raison, une disparition qui fait aussi disparaître tout ce qui nuit à la légende de Jacques Chirac, comme par exemple les éléments de langage sur « les bruits et les odeurs » (de communautés africaines et musulmanes à la Goutte-d’or) prononcés lors d’un discours qu’il tint à Orléans en 1991, devant les militants et sympathisants du parti dont il était le chef,  le RPR.

Et pourtant, ce même homme qui fit le vide autour de lui pour parvenir à ses fins politiques, pour gravir une à une les marches qui devaient le conduire à l’Élysée en 1995, cet homme, qui avait un côté « Terminator » (pour reprendre le mot de l’article de Médiapart —  mais ce côté-là ne permet pour autant pas de relier Jacques Chirac, même de loin (le fameux « feu orange » qu’il aurait pu donner au SAC dont il avait hérité à l’époque, reliquat encombrant de la protection du régime à l’époque de l’OAS en Algérie) à l’assassinat politique de Robert Boulin, en 1979, dans la forêt de Rambouillet, les membres du SAC étant chargés de donner une bonne correction à ce Gaulliste incorruptible, une correction qui aurait passablement dérapé —, cet homme fut aussi celui qui reconnut le 16 juillet 1995, lors du discours du Vel’d’Hiv’, la responsabilité de l’État français dans l’organisation de la déportation des Juifs lors de l’Occupation.  

Ce fut ce même homme qui s’opposa à la décision anglo-américaine de faire la guerre à l’Irak, en 2003, sur des allégations mensongères quant à l’existence supposées d’armes de destructions massives détenues par Saddam Hussein. C’est aussi cet homme qui, lors du IVe  sommet de la Terre en 2002, à Johannesburg, en Afrique du Sud, déclara : « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Des gestes qui ont leur importance. Sans doute Jacques Chirac était-il meilleur pour marquer la place de la France dans le monde que dans sa manière de conduire la France elle-même. Et même s’il est simpliste de réduire l’ancien président à l’image d’un homme sympathique et proche des gens, d’un homme qui aimait la bonne chère et flatter le postérieur des vaches au salon de l’agriculture, il est tout aussi simpliste de le réduire à la stature d’un Terminator politique pour parvenir à ses fins et assouvir sa soif inextinguible de pouvoir.

Comme tout un chacun, Jacques Chirac n’est pas d’un seul bloc, mais est un feuilleté. L’être humain est une stratification complexe dans sa structure intime, avec des éléments de sédimentation inhérents au passage du temps. Cette dimension multiforme de Jacques Chirac explique sans doute la raison pour laquelle nombre de Français estiment se retrouver en partie en lui, de manière imaginaire sans doute, mais la figure de président de la République renvoie aussi à l’imaginaire collectif, et c’est cette dimension-là qui explique qu’un peuple puisse avoir le sentiment d’être représenté par une seule personne. La fonction de Président de la République remplit cette la fonction symbolique. C’est cela, la figure présidentielle, pierre d’angle de la République, et réserver ce traitement post mortem à Jacques Chirac, comme Médiapart l’a fait avec ce brûlot Jacques Chirac, l’obsession du pouvoir, s’apparente à une infraction à l’éthique journalistique, car cet déboulonnage  en règle va au-delà de la réalité de l’homme politique qu’incarna Jacques Chirac, elle touche aussi la population qui s’est projetée en en lui à travers la figure de président de la République.

Il n’y a pas de grand homme, une telle catégorie d’êtres humains n’existe pas vraiment, il n’y a que des êtres humains qui se trouvent grandis et augmentés par une population particulière qui fait le choix de s’en remettre collectivement à des personnes dont elle estime qu’elles la représentent. L’homme qui aimait la France et les Français a existé en partie, mais cette facette-là a éclipsé les autres pour édifier la légende de Jacques Chirac, la légende d’un homme bienveillant, humaniste et soucieux de l’état de la planète, et c’est ce dont se souvient seulement la jeunesse de ce pays qui n’a pas connu Jacques Chirac quand il ferraillait de droite et de gauche…

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