La voie de l'apaisement

Yvon Quiniou, philosophe marxiste,  auteur de l’ouvrage "Pour une approche critique de l’islam", et dont le dernier billet dans la partie club de Médiapart s’intitule  "Non au prosélytisme religieux dans les activités périscolaires", n’y va pas avec le dos de la cuillère s’agissant du voile islamique.

Et tout cela à cause de l’éclat de l’élu RN Julien Odoul, le 11 octobre dernier, lors d’une séance du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, à laquelle a eu le malheur d’être présente une mère d’élève musulmane coiffée d’un voile, une femme que l’élu a interpellée sans ménagement en la sommant de retirer la pièce de tissu qui recouvrait sa tête.

Yvon Quiniou estime pour sa part que le port du voile est un « signe d’aliénation » de la femme musulmane  et que ce signe, qui « traduit le statut inégalitaire de la femme dans la religion musulmane », comporte selon un risque de prosélytisme. L’aliénation, précise-t-il, « c’est ce qui consiste à être autre, c’est-à-dire moindre que ce que ce que l’on pourrait être dans d’autres conditions sociales ».

Si le voile que portent les femmes musulmanes est un « signe d’aliénation » au dire du philosophe, parce que l’Occident y voit le signe d’une discrimination à l’égard des femmes, n’aurait-on pas pu dire la même chose du port de la robe par les femmes en Occident pour toute la période précédant l’époque moderne,  avant que la femme ne puisse revêtir des pantalons, et voir dans cet article textile exclusivement féminin le signe d’une discrimination à l’égard des femmes ? 

L’auteur précise : « La présence du voile en général dans l’espace public peut donc, sinon doit, être tolérée, c’est-à-dire acceptée de fait, même si on la désapprouve en droit – ce qui est la définition de la tolérance, qui n’implique pas approbation, contrairement au respect ; mais cette tolérance réserve totalement le droit de critiquer les religions (distinguées de la foi subjective), dans la belle tradition du rationalisme français (…) »

S’agissant de la laïcité qui permet l’expression de signe religieux, Yvon Quiniou estime qu’il s’agit là d’une « tolérance », qui ne vaut pas approbation. Il a raison en cela, la République n’a pas à juger de cela. Pour autant, la présence du voile dans l’espace public est-elle susceptible d’être désapprouvée par des arguments juridiques ? C’est là une vue personnelle du philosophe, de même qu’il a une vision plutôt restreinte de la laïcité.

Le foulard islamique est un signe religieux qui est le propre des femmes musulmanes. C’est précisément ce qu’autorise la laïcité, la présence dans l’espace public de signes d’appartenance à une religion. Et c’est précisément la visibilité de ces signes religieux qui atteste de l’existence de la laïcité, et qui rend la rend vivante, véritable.

En combattant cela, comme le font des gens comme Yvon Quiniou ou Julien Odoul, loin de défendre la laïcité comme ils le prétendent, ils lui portent atteinte. Interdire la visibilité des signes religieux dans l’espace public (inclus l’espace périscolaire, n’en déplaise au philosophe ou à Gérard Larcher, le président du Sénat) serait la plus sûre manière de renforcer le communautarisme, et, par là même, de mettre en péril le vivre-ensemble de la République française.

La laïcité est cet espace de liberté qui permet aux religions de s’exprimer. La loi de la République française n’interdit qu’une chose, la présence de signes religieux dans l’espace de ses institutions publiques, comme l’école, les hôpitaux et les administrations publiques, pour garantir l’esprit de neutralité. Mais le périscolaire, puisque Yvon Quiniou s’en prend à lui, n’entre pas dans cette catégorie-là. Une mère d’élève musulmane qui accompagne des élèves lors d’une sortie scolaire n’a pas à renier ses convictions et à modifier ses habitudes vestimentaires pour se conformer à une supposée neutralité républicaine et éviter de supposés risques de prosélytisme. Penser cela, c’est rogner dangereusement sur les libertés individuelles et rendre virtuelle la laïcité.

D’après un sondage Ifop réalisé pour Le journal du dimanche, 61% des Français interrogés estiment que l’islam serait incompatible avec les valeurs de la société française. Et 78% pensent que la laïcité serait menacée. Un sondage est un relevé de température conjoncturel pratiqué sur l’épiderme du corps social, non pas une analyse en profondeur permettant une véritable lecture des strates d’une société à la manière d’un carottage. Ce dont rendent compte surtout les sondages, c’est de l’inconstance des gens et de la volatilité de leurs opinions, comme autant de parfums qui s’éventent dans l’air du temps. Car ces 61% de personnes qui pensent que l’islam est incompatible avec la République, savent-elles au moins de quel islam elles parlent ? Que recouvre précisément selon elles l’islam qui serait incompatible avec la société française alors que l’immense majorité des personnes appartenant à la communauté musulmane de la France ne se comporte pas différemment d’elles au regard de la loi ? Un peu comme si l’on confondait la communauté des pratiquants catholiques en France avec ses franges intégristes. Il y a dans cette affaire du voile une hystérisation collective visible.

La fusillade à feu contre la mosquée de Bayonne, dimanche 28 octobre,  perpétrée par un homme âgé de 84 ans, Claude Sinké, un retraité de l’Éducation nationale, ancien militaire et candidat du RN en 2015 (pour les élections départementales), attentat qui a fait deux blessé graves parmi l’assistance (deux septuagénaires), illustre le climat délétère qui règne en France, tout particulièrement depuis l’attaque au couteau survenue le 3 octobre 2019 à la préfecture de police Paris. Un climat aggravé par l’intervention polémique de Julien Odoul au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté le 11 octobre dernier. Et même si le RN désavoue le geste du tireur présumé (qui a reconnu les faits, et est incarcéré pour tentative d’assassinat), on y voit la marque du discours lepéniste islamophobe qui finit inexorablement par produire des effets. Les discours de haine sont des leviers qui trouvent toujours des acteurs pour les actionner.

Le remue-ménage autour du foulard islamique ces derniers temps participe à cette agitation malsaine, à tel point que la PS des Bouches-du-Rhône, Samia Ghali, demande l’ajournement de l’ordre du jour du Sénat consacré à un amendement visant à interdire le port du voile islamique lors de sorties scolaires. Ce à quoi ne consent pas le sénateur Bruno Retailleau, ancien fidèle de François Fillon. Une interdiction qui contribue à l’ostracisme de la communauté musulmane française, et qui alimente l’intolérance qui fleurit au balcon de la France.    

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