Virtuel, vrai ou faux?

Le mot virtuel, dans le sens où il est employé sur internet, et tout particulièrement dans les espaces de discussion qu’on appelle plus communément le t’chat, est un mot à tout faire, un mot pour dire tout et son contraire. Au sens premier du terme, virtuel signifiece qui est en puissance, ce qui est latent. Virtuel ne s’oppose pas à réel, mais à actuel, au sens philosophique du terme, en d’autres termes, au sens de « réalisé ». En revanche, au sens d’internet, virtuel a pris un sens détourné, pour ne pas dire dévoyé, le sens d’illusoire. Ce n’est pas l’espace qui fait la qualité de l’échange, ce sont les personnes. Qu’importe que cela se passe ici où là, dans le monde extérieur ou sur internet, un échange n’est pas moins réel parce qu’il a lieu sur internet plutôt que dans le monde extérieur, où tout serait vrai. Le mensonge n’est pas l’apanage d’internet ni la vérité celui du monde dehors. Un échange n’est virtuel au sens d’internet que parce que les personnes le veulent bien. Mais il est vrai que le virtuel, au mauvais sens du terme, fait l’affaire de toute une population, qui joue à cache-cache avec la vérité et qui s’invente une vie sur mesure, une vie à laquelle internet donne corps. C’est ainsi que virtuel finit par vouloir dire faux.

Il n’y a pas la vraie vie d’un côté, et de l’autre, une vie qui serait fausse et dont internet serait le lieu d’expression tout indiqué. La personne sur internet n’est pas une doublure du soi, comme parfois il y a des doublures au cinéma pour réaliser des cascades, ou des scènes (voire des plans) plus ou moins osées auxquelles les acteurs ne souhaitent pas se prêter. Mais il est vrai que pour toute une population désinvolte qui fréquente internet, tenir parole n’engage en rien le locuteur, ce qui a pour effet de vider les mots de leur sens. Cela rappelle d’ailleurs les propos qu’un certain Jacques Chirac tenait naguère, quand il disait que les promesses n’engageaient que ceux qui y croyaient. Quelle plus belle illustration de la dévaluation de la parole politique en particulier et de la parole humaine en général. Dire une chose pareille est grave car cela porte atteinte à la confiance (du latin fides, « foi ») sur laquelle repose le sens de la parole, de même qu’un billet de banque n’a de valeur que si le système fiduciaire est fiable (le latin fiducia signifie « confiance »). Rompre ce contrat de confiance, cela revient à rompre ce qui fonde les rapports humains. Or la parole est ce qui fonde l’humanité. Une parole qui ne serait qu’apparat, qu’apparence, dévaluerait tout simplement le sens de l’humanité. Serait-on en train de s’acheminer vers cela ? Faut-il voir sur internet les prémices d’une humanité dévaluée ?

Le monde n’est jamais que ce que l’homme en fait. Il en va de même des espaces qu’il arpente sur internet. Internet n’est jamais que le miroir du monde extérieur, pour le meilleur et pour le pire. C’est est une sorte de monde parallèle au monde extérieur, un monde intérieur qui se creuse à l’infini. La vérité des échanges ne relève pas des lieux où ces échanges s’effectuent mais de la qualité des personnes et de leur disposition à être authentiques, qu’elles soient dans le monde extérieur ou sur la planète internet. La vérité d’être (quand la voile de l’être est gonflée par l’aspiration à la vérité) est une condition de la liberté individuelle et inversement, la liberté une condition qui permet à la personne de tendre vers plus de vérité d’être. Plus la personne est vraie, authentique, plus elle se sentira libre, et plus elle se sentira libre, plus elle sera à même de marcher en direction de sa vérité, dans un cheminement semblable à l’asymptote en mathématique, une courbe qui ne coupe jamais l’axe des abscisses et qui tend vers plus l’infini.

D’aucuns pensent qu’internet est le terrain de prédilection des manipulateurs, des menteurs, des illusionnistes experts en tours de passe-passe ou de magie noire, ou de vaniteux qui se postent en haut de leur tour d’ivoire, c’est possible. On peut tout aussi bien estimer que l’écran, qui protège l’internaute de l’autre, est un formidable outil qui permet au locuteur de se révéler à proportion de ce qu’il cache, et qu’il favorise le mouvement vers la vérité d’être par l’intermédiaire de l’écrit qui scintille en silence dans l’écrin que fait l’écran.

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