Is there "no alternative" ?

CC BLOG SÃO PAULO URGENTESi le système économique individualiste ne représente plus aujourd'hui une solution viable à long terme, l’alternative d’un monde des communs (du commun) est sans doute aujourd’hui la plus crédible et la plus porteuse d’espoir.  

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CC BLOG SÃO PAULO URGENTE


Si le système économique individualiste ne représente plus aujourd'hui une solution viable à long terme, l’alternative d’un monde des communs (du commun) est sans doute aujourd’hui la plus crédible et la plus porteuse d’espoir. 

 

La loi Le Chapelier de 1791 a interdit les corporations, le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Elle a mis les hommes à égalité devant la loi, maître, chacun, de vivre la vie qu’il souhaite sans être, a priori, assujetti ni au destin de ses parents, ni aux impératifs de sa caste. Mais cette loi a aussi dissout les solidarités ouvrières, les modes collectifs d’organisation et de protection, elle a surtout contribué à rendre possible le marché de l’emploi, sa fluidification, le tête-à-tête direct de l’employeur, achetant la force de travail, et de l’employé, la vendant, organisant, ce faisant, la vulnérabilité des individus en les libérant en apparence. Alors face à ce système économique individualiste que nous contribuons tous à faire exister et auquel, à certains points de vue, nous tenons, n’y a-t-il vraiment aucune alternative ? 


Le système des désirs et des intérêts individuels

Dès lors que les hommes, libérés des anciennes tutelles par la République, sont réputés propriétaires d’eux-mêmes, de leur force de travail et de leurs capitaux, s’ouvre un vaste marché où les hommes, librement et à égalité, peuvent tout acheter et tout vendre. Leurs biens, leur travail et pourquoi pas leur personne, des sources d’eau, des organes, des places publiques, des mètres cubes d’air ? Le paradigme du "tout-marché" est profond, il façonne les pratiques et les normes de la société actuelle.

La science économique semble entièrement fondée sur le fait qu’il faut partir des préférences individuelles et accroître l’utilité des agents. Aucune intention morale, aucune vertu, aucun don de soi n’est exigible. Le recours à des impératifs supérieurs aux individus est réputé paternaliste, liberticide ou asservissant. L'attitude morale et la générosité gratuite sont pris pour des actes de faiblesse et d'irrationalité. Pour que quelqu’un agisse bien, il faut lui montrer qu’il a individuellement plus intérêt à bien agir qu’à mal agir, sinon il agira mal.

S’il doit bien agir pour les autres ou parce qu’il est une partie d’une société plus vaste que sa propre personne, parce qu’il est responsable pour les générations futures ou face à la nature, ce sont des questions qui n’appartiennent que trop peu au registre officiel. Les politiques publiques ont acté (sans doute à tort) que la société humaine est bien la société de démons que Kant évoquait, c'est-à-dire une société où les intérêts humains sont coordonnés, sans aucune espèce de solidarité mutuelle, par le simple espoir de maximiser leur espoir de gain : il faut seulement s’assurer qu'ils agissent conformément à la vertu publique par le jeu des vices privés encadrés par la loi et savamment orientés par de fines manœuvres règlementaires et fiscales.

 

Le système du fantasme individualiste

Le problème est qu’en déliant les individus des formes communautaires, morales, religieuses et politiques anciennes, en leur laissant croire qu’ils devaient pouvoir s’autodéterminer sans avoir à rendre de compte à quelque autorité supérieure, qu’ils avaient en mains leur propre vie, on a produit au moins trois grandes transformations contraires à l'intention émancipatrice originelle du système :

(a) Les désirs individuels libérés de leurs assujettissements anciens, des interdits multiples, des formes de l’ordre passé, devenaient de plus en plus libres, labiles, de plus en plus disponibles et ouverts à la captation. On a alors laissé au marketing, au néo-management et à la communication le soin de partir à la chasse de ces désirs et de ces passions libérées, de les capter par tous les moyens possibles de la séduction. Ce faisant, ils ont modelé les âmes tout en laissant chacun croire qu’il n’opinait que par lui-même. On ne s’adressait alors plus à la raison mais aux ressorts les plus immédiats des passions humaines, les moins réfléchis ainsi transformés sans le savoir en marionnettes passionnelles. On ne pouvait plus alors se plaindre d’une démocratie de l’immédiat et du buzz puisque c’est tout le système qui était ainsi fait. On assiste aujourd’hui qu’à sa forme la plus aboutie.

(b) En laissant croire qu’on avait libéré l’individu, on a créé une illusion, on a joué sur les fantasmes, car, en vérité, nul ne peut s’autodéterminer. Cela exigerait, en effet, la maîtrise absolue de son destin personnel et social. Or, dans une société, pour être quelque chose et avoir quelque chose, on dépend des échanges avec les autres, on doit donc s’insérer dans une structure contraignante qui, immanquablement, restreint les choix et détermine les croyances et les attentes. De ce fait, on a cru livrer la liberté individuelle sur un plateau, mais on n’a fait qu’organiser la servitude volontaire (surtout pour ceux qui se trouvent les plus défavorisés dans ce système) et la peur renforcée de perdre sa place au sein d’une société de plus en plus liquide.

(c) Le dernier point est plus épineux. Dans un système organisé autour d’un très grand nombre d’acteurs agissant librement en vue de maximiser leur intérêt individuel (sans que cette formule de l’intérêt ne recouvre exactement la même chose chez chacun), l’équilibre est ténu, l’incertitude est de mise et la maîtrise de l’intégralité des processus interindividuels pour un agent (serait-ce l’Etat) n’est pas raisonnablement possible. On risque à tout moment, en agissant arbitrairement sur un point ou l’autre du système de créer des réactions en chaîne, des effets secondaires non-souhaités et non-prévisibles. Ce sont les risques de la complexité. Si l’on augmente les impôts des plus riches alors ils vont partir et nous risquons de perdre énormément de revenus fiscaux. Si on leur interdit de partir alors toutes les lois et tous les règlements fondés sur le respect absolu du choix individuel risquent de rendre invalide la mesure et, de toute façon, un tel coup d’autorité de l’Etat contre la liberté individuelle ferait fuir les investisseurs étrangers (constituerait un « mauvais signal » comme on dit). Voici un exemple parmi d’autre qui empêche qu’une mesure apparemment bonne ne puisse être prise si facilement parce que, quand bien même la mesure serait conforme à la législation, les pertes risqueraient toujours d’être supérieures au coût. En sorte que rien ne vaut le statu quo pour maintenir les équilibres.

 

L'économie individualiste est une aporie

Est-ce à dire alors qu'aujourd'hui le gouvernement a raison de se tenir pour impuissant et qu’il a raison de flatter les intérêts des détenteurs de capitaux pour éviter que leurs réactions imprévisibles ne se retournent contre les populations les plus fragiles ? Est-ce à dire qu’on a eu raison de tenter un pacte de responsabilité au détriment d’autres postes de dépenses publiques qui atteignent plus directement leur cible ? Dans cette opération, qui est gagnant ? Ce sont évidemment tous ceux dont on craint le plus les réactions de mécontentement tant il est vrai que la subsistance des autres semble en dépendre, notamment les détenteurs de capitaux et autres fins stratèges de la finance. En résulte donc une soumission de tous à leurs desiderata, une situation inversée, quant à la justice, où les plus favorisés sont encore plus favorisés et les plus vulnérables encore plus vulnérables.

Dans ce cadre, la solution qui consisterait à demander aux plus riches d’être les plus responsables n'est pas une solution, c'est une vaste blague contraire aux principes mêmes de l'économie individualiste. A tout le moins accepteront-ils des règles de déontologie dont ils pourront toujours s’affranchir s’ils le veulent. Du coup, on leur en demande de moins en moins pour s’attirer leurs grâces et ne pas se les mettre à dos, on est prêt même à détricoter tout ce qui protège les plus fragiles parce que sinon les espoirs de gain des détenteurs de capitaux seraient pénalisés. Le monde du travail se précarise, de liquéfie pour le plus grand bien des investisseurs qui risqueraient de partir. Voici la liberté individuelle clairement retournée contre elle-même par la magie du marché. Nous n’avons pas d’autre choix que de nous soumettre.

Une solution pourrait sembler de rétablir l’autorité de l’Etat contre la finance mais il y a toujours le risque que le grand coup d’autorité sur les plus favorisés ne perturbe tellement les indicateurs économiques qu’il ait des conséquences finalement plus néfastes sur les plus vulnérables : accroissant le chômage diminuant les recettes fiscales, augmentant le déficit et donc creusant la dette… C’est dans cet étau que semble pris le gouvernement actuel qui semble avoir admis, la mort dans l’âme, le credo thatchérien : « il n’y a pas d’alternative ». 

 

Le salut ne viendra pas du ciel mais il y a bien une alternative

Ce sont les capitaux qui font les emplois. En tout cas, c’est ainsi qu'on a décidé aujourd’hui de nous raconter l’histoire alors même qu’historiquement, pour la gauche, ce sont les travailleurs qui font les capitaux. Les gouvernants ont une responsabilité, celle du récit qu’ils nous donnent et qui oriente leur action. Mais comment raconter l'histoire autrement et acter la nécessité de produire, de travailler, de vivre ensemble et de consommer d'une manière renouvelée ?

Le problème profond de ce « système » (l'économie individualiste) est que nous en sommes tous les acteurs et que nous contribuons tous à le faire exister, car nous tenons à notre individualité libérée. Inutile donc d’en appeler toujours à une rébellion contre les forces supérieures car nous sommes chacun forces agissantes. La révolution doit se passer en nous et par nous, car un système constitué par l’équilibre d’un très grand nombre d’individus suivant chacun ses propres désirs et ses propres passions est impossible à maîtriser, par personne, pas même par l’Etat. Le monde ne changera donc pas, à moins que les individus eux-mêmes ne se décident à changer leur manière d’agir, à désirer différemment, à penser autrement le monde de la vie et à le transformer par eux-mêmes, notamment en réformant, à leur niveau, leur manière de vivre, de travailler, de produire, de consommer ensemble.

Cela ne doit pourtant pas exonérer l’Etat de sa responsabilité quant aux moyens règlementaires dont il peut avoir l’initiative pour permettre aux hommes de s’organiser autrement, de coopérer, de travailler et de consommer différemment. Et contre les excès d’un monde individualiste, l’alternative d’un monde des communs est sans doute aujourd’hui la plus crédible et la plus porteuse d’espoir. Les initiatives décentralisées sont nombreuses déjà. Il tient à chacun de le faire exister pour peu que le législateur en ouvre et en favorise la possibilité. 

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