Après les attentats : se comprendre et discuter

Après l’attentat à Charlie Hebdo, les beaux et imposants rassemblements d’hier, il est essentiel de rappeler l'importance du lien de confiance civique entre tous les Français.

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Après l’attentat à Charlie Hebdo, les beaux et imposants rassemblements d’hier, il est essentiel de rappeler l'importance du lien de confiance civique entre tous les Français.


Entre les #jesuisCharlie et les #bienfait, c’est bien à un antagonisme, qui s'est présenté comme difficilement surmontable, que nous avons assisté sur les réseaux sociaux. Il est le reflet d'un mal français. S'il ne faut pas le surestimer, cet antagonisme témoigne d’une incommunicabilité relative entre deux parties de la population. Face à cela, il est décisif que les Français retissent un lien politique et discutent entre eux pour rétablir la seule relation durablement viable dans une société pluraliste et démocratique : le lien civique entre ceux qui participent à égalité au débat public, et qui respectent des règles qu'ils comprennent et sont en mesure d'admettre.

Dans ce cadre, il faut éviter deux écueils : d’une part « raciser » certains de nos concitoyens du fait de leurs religions ou au nom de leurs pratiques (rappelons qu'à la suite de l'attentat de mercredi, des atteintes à des lieux de culte musulman ont eu lieu) ; d’autre part, donner aux intégrismes de tout poil une bonne raison de mettre hors du débat public certains sujets politiques au nom du fait qu'ils contreviendraient à leurs croyances religieuses.


Se comprendre

Il faut d'abord comprendre et se comprendre, prendre la perspective des autres.

Comprendre les journalistes de Charlie Hebdo dans un premier temps. Ils sont héritiers des années 1960 et du journal satirique Hara-Kiri. C’était un moment où l’autorité de l’Eglise (catholique) était encore une question débattue. Après les années 1960, ils ont continué à critiquer les religions souvent de manière provocatrice notamment quand des actes de violence terroriste ont été menés en leur nom. C’est d’ailleurs, entre autre, au titre du droit de critiquer les terroristes se réclamant de l’Islam que le jugement de la Cour d'Appel de Paris du 12 mars 2008 au sujet des caricatures a rejeté les recours contre Charlie Hebdo. Même si on peut leur reprocher d’avoir, ce faisant, mis le catholicisme (religion « historique ») et l’Islam sur un même plan, il ne s’agissait pas, pour eux, de critiquer la religion ni comme foi privée ni comme ensemble de rituels spécifiques. Bien que, en tant qu’anars, ils ne se cachaient pas d’être "sans Dieu ni maître".

Comprendre aussi les musulmans qui se sont sentis offensés dans leurs convictions les plus profondes par les caricatures. Ces musulmans sont certains de ceux qui ont utilisé, de façon parfois très violente, le hashtag #bienfait sur Twitter. Ce sont ces élèves dont la réaction a été rapportée par des enseignants, qui ont déclaré qu'ils n'allaient pas "se laisser insulter par un dessin du prophète" et que c'était "normal qu'[ils] se venge[nt]" – malgré toute la prudence avec laquelle il faut prendre les réactions de jeunes gens. Pour eux, les caricatures de Mahomet furent une humiliation de plus provenant d’hommes blancs de culture européenne. Souvent issues de pays anciennement colonisés par la France, subissant aujourd’hui une discrimination de plus en plus forte et occupant souvent les places les moins enviables, ces personnes ont pu ressentir une haine viscérale à l’endroit de ceux qui caricaturèrent leur religion.


Discuter

Dans ce cadre la tolérance et la discussion collective sont des enjeux politiques centraux : enjeu de reconnaissance des minorités « racisées », enjeu démocratique pour l’Etat de droit et l’inclusion de tous dans un débat qui les concerne. C’est pourquoi la tolérance n’aura jamais lieu sans le débat public le plus ouvert et le refus le plus radical du racisme et de l'intolérance. Les Français doivent en tout point du pays reprendre en main leur destin politique commun.

Il ne faut certes pas offenser un groupe de personnes en raison de sa religion c’est vrai. Mais nous ne pouvons, au nom du risque d’offense, ou du soupçon d’islamophobie, laisser de côté les questions politiques dont la réponse peut être incompatible avec les croyances religieuses des uns ou des autres.  

Dans ce cadre, tout le monde doit débattre et doit choisir son camp : je suis féministe, je suis démocrate, je suis contre la violence politique, je suis pour le droit de se déterminer c’est pourquoi je suis du côté des féministes, des personnes qui veulent pratiquer leur religion comme ils le veulent et des démocrates musulmans contre la radicalisation. Ces combats sont universels et nous concernent tous comme citoyens. 

Je suis Amar Lasfar le recteur de la mosquée de Lille qui condamne les violences terroristes commises au nom de l’Islam, je suis de ceux qui ne renonceront jamais à mettre en question le patriarcat, la domination, la violence, l’aspiration à l’hégémonie, je suis de ceux qui militent du côté des personnes qui veulent vivre librement et faire valoir des combats qu’ils trouvent justes en respectant les cadres civiques du débat public.

Ces problèmes que nombre de nos concitoyens se posent parce qu’ils résultent de certaines pratiques menées au nom de leur religion, je me les pose aussi et je prends le parti de ceux qui prennent la défense de principes qui me sont chers et auxquels je ne suis pas prêt à renoncer. 

Il n’y a pas de "choc des civilisations" comme certains aimeraient le faire accroire après Samuel Huntington, il y a des questions politiques universelles qui doivent tous toujours nous interpeler et qui peuvent être tranchées de bien des manières. Il y a aussi des partis à prendre et il revient à tous, sans discrimination, de continuer à mener un débat serein au sein de la communauté civique.


La plus dangereuse des positions serait de refuser de défendre des principes essentiels au nom du fait qu’ils seraient contraires aux dogmes supposés de certaines religions

Dans ce cadre, la plus dangereuse des positions serait de s’abstenir de débattre des questions relevant du respect de l’autodétermination des personnes, de l'égalité, du refus de la violence, de la promotion de la liberté individuelle au nom du fait qu’elles seraient incompatibles avec les convictions religieuses des uns ou des autres. C’est pourquoi il faut que croyants et non croyants expriment publiquement leurs attentes, prennent en main le problème et participent au débat contradictoire plutôt que de se replier sur des positions frileuses.

Nul besoin de mesure répressive et de Patriot Act à la française. Cela suppose que se politisent (par des associations de quartier, des universités populaires comme l'UPP actuellement, des organisations politiques) ces territoires perdus qui sinon risquent de s'isoler toujours un peu plus. Cela suppose une lutte résolue contre le racisme, pour l’intégration et l'inclusion des minorités qui se sentent humiliées et désaffiliées (rappelons que Amédy Coulibaly et Chérif Kouachi étaient nés en France, se sont radicalisés en prison et que le problème de la radicalisation religieuse est aussi et peut-être d'abord un problème français). Cela suppose enfin une modération du côté des donneurs de leçons souvent paternalistes, blancs et bourgeois (et j’en fais partie) qui ne font parfois qu’élargir la brèche qui sépare des citoyens qui s’identifient de plus en plus à leur communauté et de moins en moins à l’ensemble vaste de ceux qui ont le droit de faire valoir leurs droits dans le débat public et qui, s’ils se perçoivent comme des parias et des ennemis de la République n’auront jamais aucun désir de participer à l’élaboration commune des règles qui la gouvernent. 

 

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