Des trous de ver en politique

On ne s'étonne même plus de la multiplication de ces voyages politiques où l’on voit transiter un électeur de la gauche vers l’extrême-droite, au point que l’on a même cru qu’Onfray allait y passer lundi 9 mars suite à l’invitation d’Alain de Benoist de rejoindre le GRECE.

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On ne s'étonne même plus de la multiplication de ces voyages politiques où l’on voit transiter un électeur de la gauche vers l’extrême-droite, au point que l’on a même cru qu’Onfray allait y passer lundi 9 mars suite à l’invitation d’Alain de Benoist de rejoindre le GRECE.

Ce billet est à prendre cum grano salis.

Pour ceux qui ont vu dernièrement le film de Christopher Nolan, Interstellar, les trous de ver ne sont pas un mystère. Pour les autres, explication rapide (et approximative) : un trou de ver, en astrophysique, rapproche deux points de l’espace-temps pourtant très éloignés l’un de l’autre. Il est possible d’utiliser ce concept pour mettre en lumière un phénomène politique étrange :  la disparition de certains électeurs de gauche et leur réapparition quasi-instantanée en un point idéologique très éloigné de celui qu’ils occupaient auparavant, par exemple... l’extrême-droite. Fait étonnant, cela semble se produire beaucoup plus rarement dans l’autre sens. Ce phénomène s’explique aisément par des raccourcis idéologiques que nous nous proposons d’élucider.

Pour rendre compte de ces trous de ver qui ne manquent pas de créer un vertige idéologique grisant pour le non-initié (certains à gauche se plaisent même à friser le voyage pour se donner des émotions fortes), on peut réduire l’explication de ce phénomène aux quatre facteurs qui le rendent possible :

(a) le brouillage des clivages (ni droite ni gauche),

(b) le recours à la liberté de penser (ose penser par toi-même hors des clivages conformistes),

(c) la revendication d’authenticité (on est plus à gauche que ceux qui se prétendent de gauche),

(d) l’équivalence forcée des idées (nous défendons des idées de gauche, même si le système essaie de faire croire que nous sommes très loin de la gauche).

 

Le brouillage des clivages : ni droite ni gauche

Le premier théorème est déjà bien établi, c’est celui de Zeev Sternhell, autrement dit le théorème du « ni droite ni gauche ». De façon générale, pour échapper à un clivage politique contraignant il suffit de prétendre l’abolir. Cette méthode tient du grand art de la prestidigitation politique (on abolit magiquement ce qui gêne) mais produit des effets idéologiques considérables car elle a le pouvoir de mobiliser l’électorat. Or, on évalue un phénomène politique non à sa véracité mais à ses effets de mobilisation.

C’est sur ce théorème de brouillage des clivages ou théorème de Sternhell que repose, en partie, le raccourcissement des distances idéologiques, phénomène dont nous prétendons rendre compte ici. Pour raccourcir les distances idéologiques, il suffit, en effet, de les supprimer en apparence. Une forme particulière que prend ce principe est la réunion par l’opposé : tous ceux qui sont contre la gauche et la droite (UMPS, dit-on) sont pour l’extrême-droite (qui elle-même n’est pas vraiment l’extrême-droite parce qu’elle se situe en dehors du système de référence considéré, et si vous dites le contraire, on vous poursuit en justice). C’est la forme orthodoxe la plus couramment utilisée dans les salles d’entraînement au grand voyage idéologique.

Mais il y a des cas plus subtiles que celui de la réunion par l’opposé, c’est le ni-ni par déplacement. Regardons le tour (trou) que nous joue l’habile Alain de Benoist récemment pour attirer Michel Onfray (qui ne s’y est pas trompé) ou tout électeur de gauche dans ses filets. Selon de Benoist, la véritable latéralisation politique actuelle tient à l’opposition entre les pro-globalisation et les anti-globalisation. Cela conduit, immanquablement au ni-ni : ni droite ni gauche, le clivage droite-gauche étant artificiel, car seul le clivage apparemment hétérodoxe pro-globalisation/anti-globalisation rendrait compte du réel politique – nous voici donc face à un ni-ni par déplacement. De Benoist projette alors, à leur insu, une partie de l’ensemble des gens qui se croyaient à gauche dans l’ensemble des gens d’extrême-droite et le grand voyage peut commencer.

 

Le recours à la liberté de penser : ose penser par toi-même hors des clivages conformistes

Mais, le théorème de brouillage des clivages ou théorème de Sternhell ne suffit pas, car les résistances des agents politiques sont fortes et pour que le passage instantané d’un point à un autre point très distant s’opère, il faut lutter contre leur inertie que l’on appelle en psychologie l’habitude et la culpabilité. Oui, il n’est pas facile de faire bouger quelqu’un. Le recours à la liberté de penser permet d’expliquer comment il est possible d’arracher certains individus aux relations d’habituation mentale et de fidélité qui les liaient à l’opinion qu’ils sont de gauche.

Deux types d’arguments complémentaires sont en général utilisés pour que ce théorème de la liberté de pensée opère pleinement : i- « si tu peux penser hors des cadres, tu n’es pas comme les autres, toi t’es libre » ; ii- « si tu ne peux pas, c’est, au contraire, que t’es un esclave mental qui ne sait pas penser hors du conformisme idiot ». Comment alors résister à l’irrépressible appel de la liberté de penser ? Justement, ça n’est pas possible, raison pour laquelle ce théorème du recours à la liberté de penser lève tous les obstacles en termes d’habitude et de culpabilité et permet une navigation idéologique sans résistances de l’agent qui se croit alors libre du simple fait qu’il pense contre ou ailleurs.

Le recours à la liberté de penser permet de rendre compte du phénomène courant dit phénomène de déconnexion spontanée que l’on observe chez certains individus qui se mettent à penser tout seul et donc souvent soit à sombrer dans la folie, soit à penser contre tout. Evidemment, ce phénomène explique le génie, mais, accompagné des autres facteurs ici décrits dans un contexte politique instable, il explique les trous de ver idéologiques.

« Moi je pense hors des partis, je suis libre », « toi, tu essaies de me culpabiliser avec ton conformisme et de m’empêcher de penser librement » dira l’homme qui se croit libre et intelligent. « Si quelque chose d’intelligent est dit, j’y adhère, peu importe l’étiquette artificielle que le système lui accole ». Ce cas, on le voit, est fort épineux car il s’appuie sur la maxime des Lumières kantienne « aude sapere », « ose penser par toi-même ». Mais, dans son usage idéologique spécifique, il conduit au consumérisme individualiste des idées politiques, qui est une abstraction dangereuse en tant qu’il produit des effets d’instabilité et d’oscillation systémique.

Explication : quand, à la question « où es-tu politiquement ? », l’ensemble des agents répond : « je suis où je veux », le système métastable de mobilisation politique ne peut plus tenir, soit les agents restent dans des relations non-définies donc instables, soit les agents se réunissent en un point hors du système, dans les deux cas le système s’autodétruit. Cela explique que, dans ce cadre, le recours à la liberté de penser, de la part de ceux qui veulent conduire les électeurs à l'extrême-droite, produise d’abord un système instable (l'anomie fasciste) puis, dans certains cas, la recomposition aléatoire d’un autre système en un autre point quelconque de l’espace politique (le fascisme de gouvernement). Un corollaire de ce théorème est que l’on ne sort d’un système que pour plonger dans la folie de l’isolement ou dans un autre système.

Cas empirique d'un usage possible du recours à la liberté de penser pour vous conduire vers l'extrême-droite (ou du moins pour alléger vos préventions à son égard) : tu crois qu’être de gauche, c’est être antiraciste. Mais si tu es antiraciste, c’est que tu es raciste envers les racistes, tu n’es pas pour la liberté de penser. et toi-même n'es pas très libre si tu as si peur des racistes. Sors des cadres, rejoins-nous car il serait extrêmement conformiste et raciste d’être un antiraciste obtus... Habile !

 

La revendication d’authenticité (nous, à l’extrême-droite, nous sommes plus à gauche que la gauche)

Le théorème du recours à la liberté de penser, s’il abolit les résistances et produit un effet d’oscillation systémique par désolidarisation des agents, est une condition nécessaire mais non-suffisante pour expliquer le phénomène du trou de ver idéologique. La physique idéologique nous explique que pour rendre compte du phénomène du voyage idéologique interstellaire, il faut qu’existe une force d’attraction ou d’adhésion extrêmement puissante. Les voyageurs idéologiques interstellaires ont alors recours à une force psychique spécifique : le principe d’authenticité. La place que vous propose d’atteindre celui qui vous suggère de faire le voyage interstellaire vers l’extrême-droite est la place authentique que vous croyez, à tort, occuper actuellement en votant à gauche. Lui seul peut vous montrer quelle est la vraie gauche et vous propose de la rejoindre. Notons que c’est plutôt aimable de sa part.

« Vous croyez que je suis d’extrême-droite, mais en réalité je suis plus à gauche que vous » ou bien « moi je suis la vraie gauche, car la gauche vous a trahi ». On fait référence à l’existence d’une version authentique de la gauche (défendue par l’extrême-droite) de nature à nous protéger de la prolifération des copies frelatées (portées par… la gauche). Ce principe d’authenticité, dont use l’extrême-droite, se nourrit de la défiance de l’agent à l’égard du monde politique installé et de la croyance que l’extrême-droite serait en mesure de faire advenir un monde où les idées de gauche seraient défendues de manière authentique et pure. Ce principe est alimenté par le fantasme de l’Eden (ou de la pureté) politique et par la méfiance à l’égard du système qui confine parfois au conspirationnisme.

Le recours à l’authenticité prend des formes étonnantes. On vous parlera, par exemple, les vraies valeurs du monde ouvrier, de la France profonde, des communautés d’antan, la common decency des gens simples qui seraient les vraies valeurs des petites gens trahies par la gauche libérale/réformiste/de gouvernement. Celui qui défend une position prétendument authentique défend souvent en même temps une défiance à l'égard du "Système" et dénonce le point de traîtrise : car le Système trahit toujours, seule l’extrême-droite anti-Système est authentique.

 

L’équivalence forcée des idées (nous défendons des idées de gauche, même si le système essaie de faire croire que nous sommes très loin de la gauche)

Le dernier théorème se rapporte aux effets d’éclipse idéologique – qui sont des phénomènes passionnants : une idée se met devant l’autre et se fait passer pour la première en captant sa lumière. Grâce à lui, les valeurs qui structuraient les clivages sont gommées, et sont mises en évidence les caractéristiques communes entre des positions que l’on croyait pourtant distinctes et même infiniment éloignées. Ce jeu de superposition-occultation conduit immanquablement au forçage de l’équivalence d’idées qui appartiennent à des univers politiques hétérogènes. De cette manière, si l’on abolit ce qui éloigne et que l’on insiste sur ce qui rapproche, il résulte un effet d’assimilation. Certes des interférences demeurent sur les bords des éclipses idéologiques, mais l'effet de superposition est suffisant pour permettre à qui le souhaite un voyage presque insensible et instantané d’un point de l’espace idéologique à l’autre.

C’est un procédé dont j’ai déjà traité dans un billet qui m’a valu la reconnaissance de la communauté des voyageurs interstellaires, j’ai nommé le vaisseau amiral, E&R, que je remercie pour le galon. Je n’y reviens pas.

 

Bien sûr, cette théorie peut recevoir une preuve empirique. Voici le protocole expérimental que je propose : plongez un individu quelconque dans un vide idéologique, soumettez-le à la série ordonnée des facteurs exposés dans ce billet et, en principe, vous pourrez observer le trou de ver idéologique que l’équation prédisait. A vos tubes à essai !

 

 

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