Petite anthropologie post-libérale

La perspective mouvante dans laquelle se pense l’humanité est en transformation. Si elle ne l’est pas encore, elle devrait l’être. Mais aucun politique de haut rang ne semble y travailler vraiment. On oscille plutôt entre populisme creux et vieilles lunes.

 

L’humanisme : une impasse ?

J.-L. Mélenchon dont la campagne proposait certainement la vision politique la plus lisible s’est référé à l’humanisme (« l’humain d’abord »). Il a certes essayé de rendre compatibles cet humanisme qui nous vient de loin avec l’enjeu contemporain posé par l’écologie. Mais peut-on faire des pensées nouvelles avec des vers anciens ?

L’humanisme historique dont on parle c’est celui qui fait de l’homme « la mesure de toute chose », qui en fait un « maître et un possesseur de la nature » à la manière de Descartes; un acteur doué de liberté et de raison au prise avec un monde d’objets inertes censés être l’instrument de son pouvoir absolu.

Est-ce ainsi que les crises écologiques et économiques récentes nous invitent à penser l’homme d’aujourd’hui et de demain ?

 

L’humain est dépendant et vulnérable.

L’humain est dépendant et vulnérable. Les crises économiques, les crises écologiques, un monde fragile et interconnecté, nous l’apprennent et nous reconduisent à la fragilité et à la finitude de l’humanité elle-même.

Tout nous dit que l’homme n’est pas doué d’un pouvoir absolu sur lui-même et a fortiori sur son écosystème, ni de l’indépendance qu’on croyait pouvoir lui octroyer dans la vision du monde humaniste.

Pour être entier et mener une vie intègre un homme a besoin des autres. Il dépend de ses interactions avec eux : la reconnaissance sociale, le partage des savoirs et des savoir-faire, le soin qui lui est prodigué par les autres et qu’il prodigue, sont constitutifs de son humanité individuelle. Un individu n’est pas un atome séparé du reste de ses semblables qui ne serait intègre qu’à pouvoir vivre séparé.

 

La place de l’homme doit être repensée.

Les crises actuelles nous apprennent que nous devons beaucoup sinon tout aux différents ensembles auxquels nous appartenons (naturels et sociaux).

La place de l’homme et son statut doivent être complètement réévalués. L’homme n’est pas un être absolu, délié de toute attache. Mais il appartient  à la société et à la nature. Il faut prendre au sérieux cette idée.

Il n’y a pas de self-made man, c'est un mythe. Un Robinson véritable, un homme sauvage, n’aurait rien d’humain et ne saurait se prévaloir ni de langage, ni de culture, ni de richesses dont les puissants se targuent d’être les détenteurs.

Tout homme a donc des dettes et des devoirs à proportion du bénéfice qu’il tire de la vie sociale. Ces dettes et ces devoirs ne sont pas une limite et une contrainte, mais elles sont l’expression même de la condition sociale de l’homme. La moralité de l’homme vient largement de sa capacité à prendre conscience qu’il est un être en dette, qu’il doit presque tout à ce qui n’est pas lui.

 

L’homme post-libéral.

Il faut reconsidérer le libéralisme sur lequel sont construits nos systèmes politiques. Le libéralisme est une doctrine qui s’est élaborée pour libérer l’individu du pouvoir en lui reconnaissant des droits absolus et imprescriptibles. Il a fait beaucoup de bien. Mais il a aussi contribué à constituer des individus propriétaires d’eux-mêmes, redevables à personne d’autres qu’à eux-mêmes, ayant le droit absolu de se séparer à volonté.

Or, nous ne pouvons plus penser l’homme comme un atome délié du reste et libre à ce titre, mais comme un être vulnérable qui dépend d’énormément de conditions extérieures indépendantes de son pouvoir pour parvenir à devenir libre et entier, pour être ce qu’il est.

La vie des réseaux informatiques montre cette réalité anthropologique de la manière la plus éloquente. Fait d’échanges et d’interactions, le réseau est et produit toujours plus que chacun des individus qui le compose tandis qu’aucun individu ne peut se prévaloir, isolément, d’aucune production.

L’homme d’aujourd’hui n’est plus l’homme libéral qui pense ne devoir rien qu’à lui-même et voir ses droits individuels impérativement protégés contre les autres : la liberté, on la doit ! Il faut en payer la charge.

 

Il est donc temps d’un appel à la modestie en donnant à l’homme une nouvelle place qui le grandisse moralement.

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