Bien sûr qu’il faut négocier !

Hier, au cours du débat sur BFM TV opposant des représentants des principaux partis politiques français, M. Olivier Faure, malheureusement peu audible sur ce sujet, a martelé un petit verbe d’action que l’on n’avait pas entendu depuis bien longtemps : « négocier ». Il a souhaité porter l’attention des débatteurs sur l’exercice du pouvoir, il n’a, semble-t-il, pas été entendu.

Un président-roi ?

Durant le débat d’hier, se sont opposées deux conceptions de la souveraineté : celle du Président souverain contre celle du peuple souverain. M. Stanislas Guerini défendant la première, M. Jean-Luc Mélenchon la seconde (bizarrement aidé dans la tâche par une Mme Marine Le Pen opportuniste).

En se recroquevillant sur une élection-onction, le Président Macron révèle qu’il a une conception très contestable du statut de président. La Constitution parle de souveraineté de la Nation, mais pas de souveraineté du Président. Pour faire vite, le Président y est présenté comme garant des institutions (article 5). Nulle part, il est écrit que le président est le souverain ou doive se comporter comme tel.

Or, M. Macron se comporte perpétuellement comme le monarque dont la Révolution aurait laissé le trône vide et qui ferait, depuis, défaut à la France. Ce point est clairement confirmé par les déclarations du Président lui-même, par son intronisation au Louvre... Il estime qu’en votant pour lui, nous lui avons donné un trône et une couronne. Mais cette conception des choses révèle le manque de culture politique et l’ignorance institutionnelle qui sont les siens et ceux de ses partisans.

 

Un moment hobbésien de notre république ?

Nous ne devons donc pas nous étonner si, de ce fait, Président et Ministres n’emploient jamais le verbe négocier, car négocier, cela signifierait considérer le point de vue des partenaires et des corps intermédiaires comme égal au leur et comme devant être nécessairement pris en compte dans leurs décisions.

Le Président Macron et ses Ministres préfèrent les verbes écouter, consulter, concerter (le choix de la forme non-pronominale de ce verbe, qui est d’usage plus courant sous sa forme pronominale : « se concerter », en dit long sur le caractère unilatéral des concertations qui deviennent alors l’action d’un seul homme ou d’une seule femme).

Or, c’est précisément là une conception hobbésienne du pouvoir. Hobbes est connu comme théoricien de la souveraineté absolue. Pour le philosophe anglais du XVIIe, les citoyens, par contrat (le célèbre contrat social), transfèrent leur souveraineté à un monarque ou à une assemblée et, par ce geste, y renoncent. C’est, aujourd’hui, ce que l’on dit aux français : vous avez voté, c’est fini, vous avez donné la couronne à un souverain qui en fait l’usage qu’il souhaite.

Cela explique que le président se comporte comme détenteur de la souveraineté absolue que le peuple lui aurait remise, c’est-à-dire comme un monarque appelé à tort républicain (car, si l'on en croit Rousseau, la république est définie non par la souveraineté du président mais par celle, inaliénable, du peuple). Il consulte, ‘concerte’, débat mais, in fine, décide seul et choisit seul d’intégrer dans ses décisions les points de vue opposés aux siens.

Si l’on ajoute à cela la mise en scène de son infaillibilité dans le cadre du grand débat où Jupiter (du fait même de la dissymétrie de la parole) a réponse à tout face à tous : des enfants ou des intellectuels. Mais est-ce un dialogue ? Le président prend juste prétexte du débat pour monologuer. Il n’y a aucun dialogue car aucun droit de réponse. Le président ne s’assure pas qu’il a obtenu l’accord de son interlocuteur et qu’il a véritablement pris en compte son point de vue, pour éventuellement, amender le sien. Ce débat est donc factice, une opération de communication qui ne vise qu’à auréoler notre roi soleil.

Et ce n’est pas le seul point commun des conceptions du Président Macron avec elles de Hobbes. Hobbes écrit au milieu du XVIIe siècle à l’ère des révolutions anglaises. Comme M. Macron, il propose de renforcer la souveraineté monarchique pour faire face à sa contestation. Comme M. Macron, on peut supposer que sa méthode a été démentie par les faits. Mais, à sa décharge, Hobbes n’était pas souverain et affirme, à la fin de son ouvrage, que le temps des révolutions n’est peut-être pas le bon moment pour produire une théorie de la souveraineté absolue. Peut-être le Président Macron pourrait-il relire cette prudente dernière page du Léviathan ?

 

Négocier

Alors, que faire, dans les périodes de crise où se met en scène une contestation vive du pouvoir ? Olivier Faure a raison, il faut négocier. Négocier renvoie, étymologiquement, à une activité relevant du commerce par laquelle les parties prenantes d’un contrat essaient de trouver les conditions d’un accord mutuellement satisfaisant. Pour cela, il est nécessaire que ceux qui négocient prennent en compte leurs intérêts mutuels.

Par conséquent, négocier, ce n’est pas simplement recevoir des conseils ou écouter, c’est prendre en compte, de façon absolument contraignante et obligatoire, le point de vue de toutes les personnes impliquées dans la décision pour parvenir à un accord de toutes les parties prenantes. Négocier implique donc de prendre le temps, de faire face aux désaccords, de réviser sa position initiale et d’accepter que la souveraineté demeure au peuple à travers les corps chargés d’en représenter les intérêts (syndicats, associations, ONG…). N’est-ce pas pour répondre à la crise de mai 1968 que des négociations ont été organisées pour déboucher sur l’accord de Grenelle ? Si ces négociations n’ont peut-être pas, seules, pacifié la société, elles ont certainement contribué à rétablir un lien de confiance entre le peuple et ses institutions politiques.

Des négociations n’impliquent en rien de grandes révolutions, négocier est une gestion démocratique du pouvoir où on renonce au point de vue unique du souverain et on considère comme indépassable une conflictualité démocratique qui ne peut donner lieu qu’à des compromis et des consensus acceptés par tous les intérêts impliqués.

Il semble donc qu’Olivier Faure ait été en réalité bien plus démocrate que tous les autres dans le débat d'hier, quand il a proposé des négociations. Il a renoué, ce faisant, avec une belle tradition républicaine qui impose que la prise de décision prenne du temps mais soit, in fine, modérée et équilibrée du fait de la prise en compte de tous les intérêts conflictuels impliqués. En effet, pour négocier, il faut accepter de ralentir le rythme des réformes, accepter le point de vue de l'autre et, singulièrement, celui d’un peuple qui dit qu’il ne va pas bien et que la politique qui est menée en son nom ne lui apporte aucune des réponses qu’il attend.

 

 

Si le Président voulait bien avoir la modestie de descendre de son trône où personne d’autre que lui ne l’y a mis, pour lancer des négociations dont les Ministres (et non lui-même, car ce n’est pas sa fonction) seraient partenaires, cela pourrait, peut-être en effet, pacifier la crise que nous connaissons.  

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