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Billet de blog 26 juin 2013

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Un "national-solidarisme"?

Serge Ayoub vient d’auto-dissoudre son mouvement. Quand on se penche, même rapidement, sur Troisième voie, on voit ce qui fait de ce mouvement un phénomène politique problématique : il se prétendait social, « ni droite, ni gauche » et révolutionnaire. De quoi Serge Ayoub serait-il le nom ?

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Serge Ayoub vient d’auto-dissoudre son mouvement. Quand on se penche, même rapidement, sur Troisième voie, on voit ce qui fait de ce mouvement un phénomène politique problématique : il se prétendait social, « ni droite, ni gauche » et révolutionnaire. De quoi Serge Ayoub serait-il le nom ?

La « doctrine sociale » selon Ayoub

Selon Serge Ayoub, c’est en tant que doctrine sociale prétendue (mouvement de défense des travailleurs français) que Troisième voie est une doctrine de combat. Il s’agirait d’une révolte des travailleurs français contre la « grande finance internationale » avec, au centre de ses propositions, des mesures protectionnistes (fermeture des frontières, préférence nationale…) :

Si l’on n’est pas averti, on peut y perdre ses petits et ne voir là que le décalque de certaines propositions des partis de gauche. Mais c’est une erreur et une tromperie. D’ailleurs Serge Ayoub alias Batskin s’amuse à brouiller les pistes car « le terme “Front populaire” ne nous déplaît pas », dit-il (voir aussi la vidéo). C’est ainsi que ce genre d’idéologie est à même de capter l’électorat de gauche en période de crise. C’est la raison pour laquelle il faut s’en méfier et ne pas s’approcher des thématiques qu’elle agite.

Ayoub brouille les pistes.

On le voit, pour un spectateur naïf, Ayoub brouille les pistes. La plupart marcheront dans son discours « ni droite, ni gauche » car si l’on perçoit une violence dans le verbe, on ne voit pas en lui de nationaliste identitaire. Pourtant Ayoub a bien un dénominateur commun avec les nationalistes dont nous avons l’habitude : la défense de la communauté nationale contre les menaces extérieures. L’ennemi, c’est l’étranger. Le recours à l’économie lui permettrait alors de gommer totalement ce qui pouvait faire « identitaire » dans le nationalisme sans pour autant abandonner le nationalisme lui-même :

« Je suis solidariste. Le nationalisme révolutionnaire, c’est d’abord une conception géopolitique du nationalisme. Cela peut-être aussi considéré comme une gauche nationale, mais c’est trop réducteur pour notre conception du solidarisme, car nous ne sommes pas que cela. » conclut Ayoub.

C’est là, nous semble-t-il la force de Troisième voie en temps de crise mais c’est aussi très évidemment un reste évident et irréductible de l’idéologie d’extrême-droite qui met en échec sa stratégie « ni droite ni gauche ». "Troisième voie" reste bien un mouvement nationaliste d'extrême-droite.

Brève genèse de l’idée solidariste

A l’origine, le solidarisme est, effectivement, une troisième voie entre le socialisme collectiviste et l’individualisme libéral. C’est du moins ainsi qu’il a été pensé par ses fondateurs : des députés radicaux à la fin du XIXe siècle. Le radicalisme était – comme son nom ne l’indique pas – un parti modéré de gouvernement proche des républicains, puis des socialistes, qui a tenu les rennes de la Troisième République à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ils gouvernèrent à un moment socialement important avec une orientation claire de l’Etat vers une forme d’Etat-social (voir notamment les lois symboliques sur les retraites paysannes et ouvrières mais pas seulement).

Quelle était leur doctrine ?

Ils affirmaient qu’il y avait une solidarité entre les hommes d’une même société. La solidarité n’est pas, pour eux, un sentiment moral mais un fait social. Ils considéraient que nous étions tous liés les uns aux autres pour être ce que l’on est et avoir ce que l’on a. Ils étaient donc opposés à l’image du « self-made man » et aux robinsonnades savamment imaginées par les économistes libéraux.

Léon Bourgeois, qui fut président du conseil à cette période et qui a publié un livre fondateur en 1896, se fondait sur ce fait que personne ne dépend que de soi, pour affirmer l’existence d’une dette sociale de chacun envers la société. L’individu est redevable aux autres pour être ce qu’il est et avoir ce qu’il a, il n’est pas un atome séparé. Dire que l’on ne doit rien à personne et que l’on s’est fait tout seul n’a pas de sens.

Chacun doit donc payer sa dette sous la forme d’un impôt qui servira à subordonner une partie des biens collectivisés à des fins publiques. La solidarité des hommes fonde donc un principe de redevabilité de chacun à l’égard de la société. C’est ce que l’Etat-social incarne.

Un « national-solidarisme » ?

Si l'extrême-droite a conservé le mot de solidarisme, elle a profondément bouleversé sa signification et son usage politique. C'est pourquoi je préfèrerais l'expression "national-solidarisme". Car, dans son usage à l'exrême-droite, le solidarisme n'est plus un moyen pour légitimer l'Etat-social, mais un instrument pour combattre l'étranger sous la forme des forces hostiles d'un capitalisme mondialisé.

Cette sensibilité solidariste offre des bases pour une « doctrine sociale » d’extrême-droite et c’est un mouvement qui a de profondes racines de ce côté de l’échiquier politique. Cette idée solidariste dont nous avons vu la genèse a été reprise dès l’entre-deux-guerres par les mouvements fascistes puis, bien plus tard, par Jean-Pierre Stirbois en 1975 sous la forme du Mouvement Solidariste Français. Le mouvement Troisième voie qui revendique « ni trusts, ni soviets », créé en 1985 et repris en 2010 par Serge Ayoub, récupère, à de nombreux égards, les thématiques solidaristes, au dire même de l’intéressé.

Le solidarisme associé à l'idée de "troisième voie" occupe une place non-négligeable dans le panorama actuel des idées d'extrême-droite. Le site nation.be qui donne une bonne place à Léon Bourgeois dans la genèse du solidarisme d'extrême-droite montre à quel point ce mot a pu être récupéré. Il est nécessaire de rappeler que cette récupération est une trahison de l'usage originel du terme. En France, le groupe Troisième Voie réactivé en 2010 par Serge Ayoub est un des représentants de la sensibilité solidariste à l’extrême-droite. C’est, pour faire vite, une sensibilité qui concurrence une autre force de fond, les identitaires, qui ont récemment été marginalisés par Marine Le Pen.

Le « cas Serge Ayoub » serait donc plus général et pourrait être le symptôme d’une tendance profonde de l’extrême-droite. La soi-disant normalisation du Mouvement Bleu Marine qui ne cesse de se répéter ni à droite, ni à gauche (donc « troisième voie ») et qui a abandonné la rhétorique xénophobe représenterait, précisément, la face émergé de l'iceberg : un reflux des thématiques identitaires au profit des thématiques "nationales-solidaristes", ou comment rhabiller le nationalisme dans une doctrine sociale.

Morale de l’histoire

La morale de l’histoire est que les choses sont complexes et que le virage Bleu Marine, ni droite ni gauche, ni bloc identitaire ressemble à s’y méprendre, même s’il ne s’y réduit pas, au combat de Serge Ayoub. D’ailleurs, l’un et l’autre se connaissent, Ayoub en témoigne dans l’entretien cité. La gauche doit se méfier, elle ne doit pas aller paître sur les plates-bandes d’un voisin qu’il faut laisser crier dans le désert.

Si Ayoub parle de solidarisme. Ce solidarisme n’a plus grand-chose à voir avec le solidarisme de Léon Bourgeois. La solidarité, en effet, ne demande pas aux individus de se laisser réduire aux frontières d’une nation en fait poreuse et mouvante. Elle n’exige pas des individus qu’ils se mettent en guerre contre un ennemi étranger – façon bouc-émissaire – serait-il la « grande finance internationale » mais elle requiert d’eux le sentiment, profondément civique, de leur dette envers tous les autres d’abord, et un idéal commun de progrès ensuite.

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