Rousseau le décroissant - à la mémoire de cet homme de 300 ans.

Doodle Google du jour. Rousseau est mort, vive Rousseau ! Pour ses 300 ans il faut remettre Rousseau au goût du jour par un anachronisme risqué : Rousseau serait un décroissant.

300ème anniversaire de Jean-Jacques Rousseau

Doodle Google du jour.

 

Rousseau est mort, vive Rousseau ! Pour ses 300 ans il faut remettre Rousseau au goût du jour par un anachronisme risqué : Rousseau serait un décroissant. Le 28 juin 1712, Rousseau naissait, le 28 juin 2012, faisons le renaître dans la peau d’un décroissant. Le but, un peu polémique, est de raviver la pensée d'un auteur souvent reléguée, à tort, dans les musées de la pensée républicaine.

 

Rousseau contre les sociétés complexes.

Cela fait partie des antiennes rebattues sur Rousseau. En ce qui concerne ses connaissances et ses préceptes économiques, il est has been. Rousseau est adepte de la petite propriété paysanne autarcique. Il souhaiterait un retour aux sources, voire un retour, carrément, à l'état de nature. Il n’y a qu’à penser aux Montagnons, ces hommes simples du Valais, qu’il évoque dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles. Il se rappelle ce petit peuple constitué de foyers dispersés chacun au centre d’un lopin de terre qui les sépare des autres. Ils n’ont pas besoin de vivre les uns avec les autres car chacun est à la fois paysan et artisan : chacun produit seul ce qui lui est nécessaire, chacun ne dépend que de soi. Le résultat ? Et bien, tous peuvent se passer des autres ou alors se rencontrer au gré de leurs envies. Ils jouissent d’un commerce indépendant.

« Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de taille, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent, avec tout le soin possible, des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains, et à mettre à profit le génie inventif que leur donna la Nature […] Jamais menuisier, serrurier, vitrier, tourneur de profession n'entra dans le pays ; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui ; dans la multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître […] Et, ce qui paraît incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, et fait tous ses outils lui-même. »

A l’inverse, le commerce qui résulte de la division du travail et des échanges économiques dans les sociétés complexes, est fait de multiples dépendances : on côtoie les autres parce qu’on a besoin d’eux, on doit subir leurs exigences pour qu’ils acceptent de nous donner notre dû. Cette société de la division du travail est une société de l’aliénation : de soi d’abord parce que l’on doit toujours se composer pour faire bonne figure et tirer le sentiment de la valeur de l’existence du jugement des autres ; aliénation des rapports humains ensuite car toutes les relations sont extorquées par le besoin plutôt que suscitées par l’envie. C’est la raison pour laquelle Rousseau prône souvent l’autarcie comme dans le Projet de Constitution pour la Corse où il conseille au peuple insulaire de commercer le moins possible pour sauvegarder son indépendance et sa liberté. D’avoir le moins de dette possible pour ne dépendre que de soi-même.

 

Rousseau contre l’argent.

S’il n’y a pas besoin d’échange, il n’y pas non plus besoin d’argent : Rousseau veut diminuer la circulation de la monnaie au minimum. Et si l’on doit quelque chose au public, on le donne en nature par un travail d’intérêt général. La diminution de la circulation de l'argent n'indique rien d'autre que l'accroissement du degré d'indépendance des individus.

L'autarcie ne correspond donc pas à un désir rousseauiste de revenir à l'état de nature mais elle apparaît comme une solution contre les méfaits de la vie sociale et des dépendances personnelles qu’elle renforce trop souvent jusqu’à l’esclavage, jusqu’à pousser les hommes à la concurrence et à la rivalité pour les meilleures places. La proposition de diminuer la circulation de monnaie apparaît donc chez Rousseau comme un dispositif visant l'émancipation des membres de la société d'une part et à un retour à des critères non économiques de l’opulence basés sur l'utilité, la satisfaction des besoins naturels et donc (critère ultime pour Rousseau comme pour la plupart des penseurs de son temps) la multiplication de la population plus que sur l’accumulation des richesses qui sont trop souvent des instruments de domination sociale.

 

Rousseau l’épicurien : pour un recentrement sur les véritables besoins.

On retrouve aussi chez le Genevois une sorte d'argument épicurien qui consiste à dire qu'il faut distinguer entre les désirs naturels et nécessaires et les désirs factices et vains : Rousseau considère que l'argent et le désir du luxe qui l'accompagne font partie de ces désirs artificiels qui nous rendent esclaves.

Le Genevois considère aussi, comme le faisait Epicure, que la prudence veut que l'on ne dépende que de soi car mettre son sort dans les mains d’un autre est un péril bien inutile. C’est la raison pour laquelle il conseille de se contenter des plaisirs naturels et nécessaires inspirés par la nature car ils sont limités et de l'ordre de ce que l'on peut satisfaire seul. Ainsi, le recentrement sur les vrais besoins d'une part et d'autre part, la maxime de prudence de dépendre le moins possible des autres pour se garantir un accès plus sûr au bonheur, est aussi un diptyque de la pensée rousseauiste.

 

Rousseau contre la civilisation.

Rousseau, et c’est ce qui fait de lui au choix un penseur des Lumières radicales ou un penseur des Lumières critique des Lumières, estime que les désirs superflus proviennent du développement de la civilisation - souvenons nous de sa critique des sciences et des arts - qui est marquée par une dépendance grandissante à l'égard des autres. La civilisation n’est pas, pour lui nécessairement un progrès. Rousseau fait bien remonter à la dépendance mutuelle des hommes l'apparition et le développement de nouveaux besoins tyranniques. Il explique que c'est le développement de nouvelles envies qui fait qu'il devient impossible pour un individu de subvenir seul aux exigences de la vie et qu’il est dès lors dans la nécessité d'échanger avec les autres pour se satisfaire, de profiter du travail d’autrui, de vendre le sien et de vivre dans des sociétés complexes :

« Dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »

La manière dont Rousseau rend solidaire le développement des désirs non-naturels et celui de l'interdépendance sociale, de la division du travail et de ce qu’il appelle les arts d’industrie est évident. Un homme seul n'a pas plus de désirs que ce que la nature lui inspire, l'homme pris dans un rapport aux autres, qui altère profondément sa nature, accède à des désirs potentiellement illimités.

 

La parcimonie : une solution à la dégradation des conditions de la vie humaine?

La solution au problème de l’exploitation de la dégradation des conditions de la vie humaine : il faut faire que les hommes ne dépendent plus que d'eux-mêmes ce qui veut dire qu'il faut qu'ils puissent s'autosuffire par leur propre production d'une part et d'autre part qu'ils n'aient pas à commercer avec les autres, raison pour laquelle il faut diminuer les flux monétaires et commerciaux. Les solutions rousseauistes peuvent paraître simplistes mais elles ont, au moins, le bénéfice de la cohérence : diminuer la dépendance à l’égard des autres pour sauver la liberté humaine et pour sortir des mécanismes d’aliénation dans lesquels nous plongent les contraintes, les dépendances et les obligations sociales.

Pour toutes ces raisons – et bien d’autres qu’il serait trop long de développer ici – on peut dire que Rousseau est un décroissant. Car de même qu’en son temps il critiquait lucidement les excès de la civilisation au profit d’une vie plus sage recentrée sur l’ordre de la nature, les décroissants d’aujourd’hui se font aussi les critiques de la démesure de la société de consommation en exigeant, pour base de leur éthique et de leur économie, une vie conforme aux vrais besoins de l’homme et aux vraies capacités productives de la nature.

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