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Billet de blog 5 sept. 2012

Les travailleurs indochinois enfin reconnus à Sorgues

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Nguyen van Thanh aura 92 ans en novembre prochain. En fait, tout le monde l’appelle Thanh. En vietnamien, les gens s’appellent volontiers par leur prénom. Et Thanh, c’est son prénom. Jeudi 6 septembre 2012, Thierry Lagneau, le maire de Sorgues, doit remettre la médaille de sa ville à Nguyen van Thanh, ainsi qu’à un de ses anciens camarades, Thieu Van Muu.

Quand Thanh avait 20 ans, il a passé plusieurs mois enfermé au camp Badaffier, à Sorgues, petite ville du Vaucluse située à la sortie d’Avignon. Ville sans beaucoup de charme, dont l’activité essentielle tourne depuis un siècle autour de son immense usine de poudres et explosifs, une des plus importantes de France. En septembre 1939, à la déclaration de la guerre, le gouvernement français avait jugé légitime de puiser dans ses colonies les réserves en hommes dont elle avait besoin. Elle recruta, le plus souvent de force, des soldats (ces tirailleurs coloniaux que le film Indigènes, de Rachid Bouchareb, mit merveilleusement en scène), mais aussi des ouvriers, destinés à grossir les effectifs des usines d’armement, à l’arrière du front. Ces ouvriers, ce furent essentiellement des Vietnamiens. Des gens qu’à l’époque on appelait plutôt Annamites, mêlant l’erreur géographique (l’Annam n’est qu’une des trois régions du Vietnam) au mépris colonial.

Nguyen Van Thanh au moment de son recrutement. © Nguyen Van Thanh

Thanh et Muu avaient à peine 18 ans à l’époque. Ils firent partie de ces 20 000 Vietnamiens recrutés afin de soutenir l’effort de guerre de la “ Mère patrie ”. Thanh s’engagea volontairement, voulant fuir son milieu d’élite « indigène » soumise aux petits fonctionnaires français. Muu, par contre, n’eut pas le choix. S’il ne partait pas, les gendarmes menaçaient d’envoyer son père en prison. En quelques mois, l’Etat transporta 20 000 hommes de Saïgon à Marseille. La traversée durait 30 à 40 jours, entassés par centaines dans les cales d’un bateau, sommairement aménagées en immense dortoir. Avec interdiction de monter sur le pont, ne serait-ce que pour respirer quelques bouffées d’air marin.

A Marseille, ils transitèrent par la prison des Baumettes, dont la construction venait d’être achevée. C’est dans ces geôles que ces nouveaux « travailleurs indochinois » passèrent leur première nuit sur le sol de leur “ Mère patrie ” qu’ils venaient soutenir. Organisés en compagnies de 250 hommes, ils furent ensuite envoyés aux quatre coins de France, dans les villes ou villages abritant des usines d’armement, et en particulier des poudreries : Sorgues, donc, mais aussi Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), Toulouse, Saint-Médard-en-Jalles (près de Bordeaux), Bergerac, Angoulême, Bourges, Roanne, etc. Muu se retrouva à Sorgues, et Thanh à Bergerac. Ils étaient logés dans des baraques rudimentaires, groupées en « camp de travailleurs indochinois », sans la liberté d’en sortir à leur guise. Sorgues, qui accueillit jusqu’à 4 000 Indochinois, possédait trois camps : Bécassières, Poinsard et Badaffier.

Camp Bécassières de Sorgues, avril 1940. © Raymond Chabert

Très vite, en juin 1940, l’armée française fut défaite, et ces usines cessèrent de fonctionner. Le motif de la présence en métropole de ces travailleurs indochinois disparaissait, on organisa alors leur rapatriement. 5 000 purent alors regagner leur pays, puis la route maritime vers l’Extrême-Orient devint trop dangereuse. 15 000 Vietnamiens se retrouvèrent bloqués en France jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, et même au-delà. Parqués dans d’immenses camps de la Zone « libre », leur force de travail fut louée par l’Etat français dans tous les secteurs de l’économie où un besoin se faisait sentir : agriculture, travaux de forestage, percement de routes, assèchement de marais, industrie textile, salines, etc. Anecdote étonnante, car si peu connue : en 1941, quelques centaines d’entre eux furent envoyés en Camargue, afin de tenter de relancer une riziculture qui n’avait jamais réussi à prendre en France. La première récolte, en septembre 1942, fut un énorme succès. De là date la culture du riz en Camargue, … et la fortune d’un bon nombre de propriétaires arlésiens.

Travailleurs indochinois dans des travaux de forestage, vers 1943. © Pham Van Nhân

A ce moment-là, la compagnie de Thanh se trouve à Prendeignes, en Dordogne, en train de ramasser des châtaignes. Un matin, parce qu’il se présente en retard à l’appel du commandant, Thanh se fait violemment gifler. Il riposte, et lui, le colonisé, ose porter la main sur un fonctionnaire français. Le lendemain, il est envoyé au camp Badaffier de Sorgues. Un camp particulièrement sinistre, connu de tous les travailleurs indochinois, car c’est vers lui que l’administration française envoyait toutes les fortes têtes « annamites » qu’elle désirait mater. Il y passa trois mois terribles, avant de rejoindre sa compagnie, affectée à l’agriculture à Lattes, dans l’Hérault.

En 1945, la route vers l’Indochine devint à nouveau praticable. Sauf que l’Etat français choisit de réquisitionner tous les bateaux pour l’envoi de troupes destinées à vaincre les désirs d’indépendance du peuple vietnamien, mené par Ho Chi Minh. Les travailleurs indochinois durent patienter encore plusieurs années loin de leur pays. En 1948, on commença à organiser les premiers rapatriements, qui ne s’achevèrent qu’en 1952. Sur les 20 000 hommes du départ, 1000 choisirent de rester en France, le plus souvent parce qu’ils avaient trouvé une femme, et fondé une famille. Ce fut le cas de Thanh et de Muu.

Thanh et sa future femme Juliette à Lattes, en 1943. © Nguyen Van Thanh

Et après ? Rien. A aucun moment, l’Etat français ne songea à les indemniser pour le mal qu’il leur avait fait. Ni même à leur verser tous les arriérés de salaires qu’il leur devait. Ah oui, parce que j’oubliais ! Pendant toutes ces années d’utilisation de cette main d’œuvre, l’Etat encaissa l’argent des entreprises qui les employaient, sans jamais reverser de salaires à ces « Indigènes » - le service qui les gérait, au sein du ministère du Travail, s’appelait d’ailleurs le Service de la main d’œuvre indigène. Très vite, l’histoire des travailleurs indochinois de la Seconde guerre mondiale plongea dans l’oubli.

En 2005, tombant par hasard sur cette histoire, je menai une longue enquête qui aboutit, en 2009, à la publication d’un livre aux éditions Actes Sud : Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France (1939-1952). Six mois plus tard, le maire d’Arles, découvrant l’origine de « son » riz, organisa une première cérémonie d’hommage aux travailleurs indochinois. Pour la première fois, un élu de la République reconnaissait dans un discours le tort que la France avait fait subir à ces hommes. Des enfants d’anciens travailleurs indochinois vinrent de toute la France pour assister, très émus, à cette reconnaissance officielle de l’histoire de leurs pères. Depuis, à leur demande, d’autres journées d’hommage ont eu lieu. A Saint-Chamas, à Toulouse, et maintenant à Sorgues. Ils aimeraient bien qu’un député ou qu’un ministre – voire le président de la République – prenne à son tour la parole. Thanh et Muu font partie des dix anciens travailleurs indochinois encore en vie.

En savoir plus (ou apporter vos propres informations):  www.travailleurs-indochinois.org

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