L'Algérie du possible, un film de Viviane Candas

Mercredi 7 décembre 2016 sort en salle un film absolument passionnant: L’Algérie du possible, de Viviane Candas. A partir de l'histoire de son père Yves Mathieu, ancien avocat des "terroristes" algérien engagés dans la lutte pour l'indépendance, la réalisatrice nous plonge dans les premières années de l'Algérie indépendante, entre utopie et règlements de compte.

Yves Mathieu est né à Annaba (ancienne Bône, à l’est de l’Algérie) en 1924. Lorsque la guerre d’Algérie éclate, il a 30 ans, il est avocat au barreau de Paris, et militant communiste. Contrairement à la ligne de son parti, il soutient sans réserve la lutte armée du FLN, organisation dont il devient membre en 1957. Il intègre alors le groupe des avocats français qui défendent les combattants algériens, accusés de « terrorisme » par la justice française, qui les condamne très souvent à la peine de mort. En 1962, il retourne dans son pays, l’Algérie[1]. Parmi les nouveaux ministres figurent d’anciens clients dont il a sauvé la tête. Yves Mathieu devient l’un des conseillers d’Ahmed Ben Bella, qui le charge, avec d’autres, de la mise en place des domaines agricoles autogérés. Il rédige, avec ses confrères Maurice Courrégé et Mohamed Bedjaoui, deux décrets très importants, celui du 18 mars 1963 « portant réglementation des biens vacants », et celui du 22 mars « portant organisation et gestion des entreprises industrielles, minières et artisanales, ainsi que des exploitations agricoles vacantes »[2].

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" media="" id="58487fde24de3d3d4f8b457f" data-insert="options%5Blegend%5D=Bande+annonce+du+film&options%5Bhighlight%5D=0">Sa femme Gisèle, avocate elle aussi, le rejoint accompagnée de leurs deux filles : Joëlle, onze ans, et Vivianne, neuf ans. Elles resteront quatre ans en Algérie, jusqu’à ce que le drame éclate : le 16 mai 1966, un an après le coup d’Etat perpétré par Boumediene contre son ancien allié Ben Bella, Yves Mathieu meurt dans un très (trop ?) banal accident : sur la route nationale qui relie Skikda à Constantine, sa voiture est percutée de plein fouet par un camion de l’Armée nationale populaire (ANP) dont le chef suprême est … Houari Boumediene. Réel accident ou assassinat déguisé ? En partant de cette question, et en la gardant sans cesse à l’esprit, le film de Viviane Candas[3] propose une plongée passionnante dans les premières années de l’Algérie algérienne, ces années Ben Bella que l’on connaît si mal. Car après le coup d’Etat du 19 juin 1965, non seulement Ahmed Ben Bella fut enfermé dans une prison secrète pendant quatorze ans, sans aucun contact avec l’extérieur, mais les trois premières années de l’Algérie algérienne ont rapidement sombré dans un total oubli. Et bien que le 19 juin 1965 marque le renversement par des militaires d’un président de la République élu démocratiquement[4], la grande majorité des Algériens associent aux années Ben Bella l’image négative d’un « désordre très dommageable au pays », tandis que les années Boumediene seraient celles de « la fierté », de la « croissance », et du « bon fonctionnement de l’Etat ».

Au-delà de la vie d’Yves Mathieu, toute passionnante soit-elle, L’Algérie du possible permet d’approcher une des plus belles utopies portées par Ben Bella et ses conseillers : les domaines agricoles autogérés. A l’été 1962, les nouvelles autorités se retrouvent devant un problème aussi immense qu’inédit : sur les 2,7 millions d’hectares de terres agricoles très fertiles appartenant à des Français, la moitié a été abandonnée par leur propriétaire, au moment même où la récolte doit être effectuée. Dans le même temps, des millions de paysans algériens déplacés par la guerre sont menacés de famine. Par pragmatisme autant que par idéologie (le programme du FLN avait depuis longtemps prévu que « la terre revient à celui qui la travaille »), Ben Bella décide que ces terres abandonnées doivent être mises à la disposition des fellahs. Non pas en les parcellisant à l’infini et en les distribuant à chaque famille nécessiteuse qui en deviendrait propriétaire, mais en conservant les domaines dans leur taille initiale (120 hectares de moyenne), en transférant leur propriété à l’Etat, et en inventant une forme inédite d’autogestion. Les domaines autogérés fonctionnent avec une direction bicéphale : d’un côté, un comité de gestion, organe élu par l’ensemble des ouvriers agricoles, et présidé par un président lui-même élu. De l’autre côté, un technicien, fonctionnaire de l’administration, appelé chargé de gestion, dans un rôle de conseiller des paysans.

La mise en place et la supervision du système est confié à une poignée d’hommes, réunis au sein du Bureau national d'animation du secteur socialiste (BNASS), créé en avril 1963 : on y trouve le trotskiste grec Mikhalis Raptis (alias Pablo, 1911-1996), avec lequel Ahmed Ben Bella (mort en 2012) gardera des liens intimes tout au long de sa vie, les algériens Mohamed Harbi et Abdelkader Maâchou, l’égyptien Lotfallah Souleiman, le marocain Mohamed Tahiri, et quelques autres, dont Yves Mathieu. Un mélange de révolutionnaires internationaux, la plupart aux affinités trotskistes. Mais pas tous. Yves Mathieu, quoiqu’exclu du PCF en 1958 pour son soutien au FLN, reste communiste.

 

Bande annonce © Programmation Atalante

A partir de dizaines et de dizaines d’heures d’entretien avec les principaux acteurs de cette formidable utopie, Viviane Candas réussit un très bel exercice de pédagogie qui permet de faire comprendre au spectateur toute la complexité de la mise en place de ces domaines autogérés, et les problèmes qu’ils ont rencontrés : écoulement de la production, prise du pouvoir par le chargé de gestion, conflits au sommet de l’Etat, etc.. La réussite est aussi cinématographique, puisqu’en construisant son récit autour de l’énigme de la mort de son père, elle crée une tension qui permet au spectateur de conserver son attention en éveil. Il s’agit là d’un premier effort pour aborder ce laboratoire algérien que furent les années Ben Bella, et on peut penser qu’en ce début de XXIème, alors que le modèle ultralibéral montre d’énormes faiblesses, cette croyance algérienne qu’un autre modèle est possible suscite un nouvel intérêt.

Retrouver l’ensemble des lieux de projections et de débats autour du film sur https://www.facebook.com/Algérie-du-possible-260717224313632


[1] Yves Mathieu fait donc partie des pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, sur lesquels j’ai écrit un livre : Ni valise ni cercueil (Actes Sud, 2012). Catherine Simon a préféré le classer parmi les « pieds-rouges », ces Français de métropole venus en Algérie après l’indépendance. Elle lui consacre quelques pages dans son ouvrage Algérie, les années pieds-rouges (La Découverte, 2009).

[2] Le premier décret est publié dans le Journal officiel de la république algérienne (JORA) du 22 mars 1963 ; le second dans le JORA du 29 mars 1963. Tous les JORA sont consultables sur l’Internet.

[3] Viviane Candas est la fille cadette d’Yves Mathieu. Elle est écrivaine et réalisatrice de cinéma. Sa sœur aînée, devenue Joëlle Stolz, est journaliste, et auteure d’un livre non publié sur l’histoire de leur père.

[4] Le peuple algérien dut attendre ensuite 30 ans avant de participer à une nouvelle élection pluraliste, celle de novembre 1995.

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