L'écologisme peut-il nuire à l'environnement ?

La frénésie anxieuse engendrée par l'urgence environnementale laisse manifestement davantage prospérer et propager les illusions, la confusion, les propos partiaux et moralisateurs qu'elle ne donne à penser une écologie participative et factuelle, c'est à dire une écologie érigée collectivement et dont les fondements reposeraient essentiellement sur l'expérience et l'observation de faits.

 

Longtemps l'écologie a fait figure de science. Elle était une science qui faisait appelle aux sens, une science de terrain que chacun pouvait contribuer à enrichir à la condition sine qua non de daigner être mis à l'épreuve de son territoire. A travers cette écologie scientifique, femmes et hommes de tous siècles et de tous lieux ont cherché à percer quelques uns des mystères qui les entouraient. Ils se sont intéressés aux interactions intra et inter espèces et ont entrepris de comprendre les enjeux de l'organisation et de l'adaptation des êtres vivants. Ces recherches étaient motivées également par un certains nombres d'interrogations : Comment aménager les espaces ? Comment nourrir les populations et permettre leur déplacement ? Comment gérer les différentes ressources naturelles? Comment permettre la production et l’approvisionnent des besoins élémentaires... La question écologique renvoyait donc à une question globale, complexe, indéniablement reliée à l’observation, à l'intuition et à l'analyse des territoires.

Le capitalisme, le basculement de nos sociétés dans l’ère thermo-industriel a rebattu les cartes des enjeux si bien que l'on a vu naître sur la vieille souche de l'écologie scientifique une ramification de nature idéologique nourrit par des ambitions politiques et/ou égotiques. D'une compilation jamais refermée de savoirs -et de savoir-faire- basée sur un instinct de territorialité, l'écologie est devenue pour certains le motif idéologique d'un engagement politique, pour d'autres, un ticket offert pour entrer dans le cercle convoité des êtres moraux et bien-pensants. C'est par ce truchement que l'écologisme est né.

A la différence de l'écologie scientifique, l'écologisme est une discipline bon marché. Pour l'incarner il suffit bien souvent de s'acheter une morale à bon compte et de suivre les méandres convenus d'un humanisme sirupeux. L'engagement pour cette écologie de salon peut tenir de la volonté d'ériger une perception fantasmée en dogme pour asseoir son identité et faire de son parti pris un marqueur de soi. On peut relever également une forme d’orgueil chez les courtisans de l'écologisme. Un orgueil qui prend racine dans cette idée que l'homme moderne incarne un génie moral et technique supérieur à ses ancêtres.

Une des caractéristique de l'écologisme est donc l'irrévérence à l'égard du passé. Le maillage bocager très resserré fait de haies et de talus façonné par les mains creusées de nos aïeux est à oublier. Il nous faut parler aujourd'hui de concept agro-forestier. La corvée des enfants de paysans qui a consisté pendant des siècles à ramasser à la main et au râteau les feuilles des arbres éparpillées aux quatre vents pour les incorporer au tas de fumier est à oublier. Il nous faut parler aujourd'hui de concept permacole. La recherche ancestrale d'un sol vivant par l'association vertueuse et synergique de la polyculture et de l'élevage est à oublier. Il nous faut parler aujourd'hui parler de concept agro-écologique. Ainsi, nous vivons une époque techniciste et conceptualiste qui ne tolère plus la liberté que certains s'octroient d'être encore gouverné par leurs seuls instincts. Assez pathétiquement donc, les victoires humbles du passé sont transformées en innovation du présent.

Aussi il existe de nombreuses déclinaisons de l'écologisme dont certaines ne manquent vraiment pas d'imaginations et d'ambitions. Les plus triomphantes en ces temps de vacillement sont certainement celles incarnées par les végans et les promoteurs de la croissance verte. D'un côté on a ceux qui fantasment une nature sauvage et qui imaginent les espaces domestiqués comme de petits eldorados du « tout végétal ». De l'autre on trouve ceux qui se laissent aller à un optimisme aveugle en imaginant l'avènement possible d'une croissance propre et durable par le recours aux saintes technologies. Il est bon de noter que ces deux déclinaisons de l'écologisme sont non contradictoires : On peut vouloir le retour des loups dans les montagnes, des steack in-vitro dans son assiette, et des centrales électriques bio-cosmiques pour faire marcher son grille pain. Le tout est d'être confortablement ailleurs. Sans volonté de ralentir et d'habiter simplement ce monde.

S'il y a un milieu ou l'écologisme est roi c'est bien dans le petit monde des célébrités. La dernière manifestation en date de cette mondanité en mal de « Nature » est probablement cette tribune parue dans le journal « Le monde » le jeudi 3 janvier dans laquelle 500 personnalités appellent à un lundi vert, soit à une journée hebdomadaire sans viande ni poisson dans les assiettes. Dans ce cas précis le problème qu'il semble important de soulever réside moins dans l'appel à une ritualisation d'une journée végétarienne -car à certains égards une telle invitation doit pouvoir se justifier- qu'à la confondante nature des arguments invoqués. Comment ne pas voir en cette tribune un mépris affiché à l'endroit de ceux qui perpétuent encore une pêche traditionnelle et côtière sur des embarcations telles que de petits ligneurs, fileyeurs ou encore caseyeurs. Comment ne pas entendre une injure de plus envers les éleveurs-paysans dont le travail participe pourtant à la préservation de la biodiversité et des écosystèmes menacés*. Par l'usage irresponsable de l'amalgame, de la caricature et de la désinformation les auteurs et signataires de cette tribune ne pouvaient pas mieux préparer le terrain pour ceux qui aspirent aveuglément à l’avènement d'une société végane. Ils ne pouvaient pas mieux s'y prendre pour illustrer cet écologie idéologique dont ils sont, malgré eux peut-être, les tristes représentants.

De cet écologisme là il n'en faut plus sans quoi nous risquons de nous précipiter plus violemment encore contre le mur. Car cet écologisme nous divise et manipule certains d'entre nous. Ceux qui l'incarnent se disent au chevet de la Terre rendue malades par nos extravagances, mais sont-ils encore capable de comprendre l'origine du mal et de prescrire les bons remèdes ? Rien n'est moins sûr . Alors peut-être le moment est-il venu de préférer la complexité aux idées reçues, le doute aux certitudes, la territorialité à la virtualité, l'intuition véritable à la spéculation.

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