Présidentielle. Le b-a ba a toutes ses chances

Nous sommes, dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, face à un phénomène dont je me demande s’il a son pareil dans d’autres domaines. La manipulation de l’opinion publique, consciente ou inconsciente, atteint en la matière des sommets. Le consensus sur l’ensemble de l’échiquier politique est bien conforme au déni actuel de la pédagogie.

Nous sommes, dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, face à un phénomène dont je me demande s’il a son pareil dans d’autres domaines. La manipulation de l’opinion publique, consciente ou inconsciente atteint en la matière des sommets que peu d’observateurs ont réussi ou voulu analyser. Le consensus sur l’ensemble de l’échiquier politique illustre et renforce systématiquement ce qui est pourtant une atteinte à l’intelligence humaine. Et nos combats pédagogiques semblent bien vains face à tant de convergence ultra conservatrice.

Il faut dire que les stratégies et les techniques utilisées sont subtiles, allant jusqu’au subliminal sans craindre le subli minable. Tous les arguments, même les plus logiques (cf le texte « D’évidences et évidences » pages 278 et suivantes, du livre passionnant d’Eveline Charmeux, « Lire ou déchiffrer » ESF 2013), sont balayés par les nostalgiques d’un passé qui a pourtant fait les preuves contraires à celles que l’on prétend.

Deux exemples vécus personnellement illustrent ce que je considère comme un drame sur le plan de l’éducation et de l’humanisme.

Au moment où j’avais engagé en tant qu’inspecteur de base un combat fou contre un ministre, de Robien, qui voulait imposer le retour au b-a ba dans tous les CP de France, le présentateur du 20 h de TF1, me donne la parole, de manière bon enfant, jouant au journaliste indépendant et objectif. On se dit « ah, enfin ! ». Et pour clore le sujet, on balance des images d’une institutrice de CP, montrant un son ( !) sur une page de manuel antique rénové, et le présentateur déclare du haut de son statut ; « eh oui, c’est quand même très bien », affichant mielleusement sa caution à une praticienne soutenue par les mouvements ultra conservateurs et par un produit de « la fabrique du crétin ». Pour les téléspectateurs, la « messe » était dite. Quand TF1 a dit… Il est vrai que quelques jours plus tard, France 2 faisait une publicité scandaleuse pour les petites poupées de la méthode des « bêtas », avec la mignonne qui fait « u » quand on appuie sur son ventre et que ses tresses se dressent.

A la même époque, rencontrant un ancien premier ministre qui avait voulu changer la vie et qui me connaissait bien, je l’entends dire gentiment : « Arrête tes c…, Pierre. Comment avons-nous appris à lire, toi et moi ? ». La messe était dite, cette fois par un homme de gauche, sincère, cautionnant un ministre de droite. L’histoire se répète en la matière, jusqu’aujourd’hui, avec des visées électoralistes à court terme qui interdisent les conflits avec l’opinion publique. Mitterrand et Badinter imposant le renoncement à la peine de mort contre la majorité des électeurs, n’auront pas d’équivalent pour refonder réellement l’école.

Quelques années plus tard, un sous-inspecteur d’académie tonnait à la tribune d’une réunion : « Cette fois, Monsieur F, le débat est clos, la messe est dite. Les neurosciences prouvent que… ». Pour  lui, les neurosciences, celles qui avaient déjà volé au secours de de Robien, prouvaient que les méthodes qui échouaient depuis 100 ans sont les plus efficaces et que la méthode globale que personne n’a pourtant jamais vue est une catastrophe nationale.

Aujourd’hui, à lire les programmes des candidats aux primaires et aux secondaires, on voit bien que l’unanimité, de la droite de la droite à la gauche de la gauche, se dessine, à travers l’invocation imparable des fondamentaux, en faveur du maintien du b-a ba envers et contre tout. Le déni de l’intelligence au profit de la mécanique. Le mépris de la pédagogie.

Et pourtant, il faut poursuivre le combat. Il y a pourtant de quoi baisser les bras. J’admire le courage des pédagogues, et des enseignants de base, dans les CP, qui résistent aux pressions de leur hiérarchie, des parents d’élèves, de leurs collègues de CE1, etc, pour promouvoir la place de l’intelligence dans les apprentissages. Puissent-ils être entendus et compris !

Bonne année quand même.

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