Le burn aout des inspecteurs. Faut-il en rire ou en pleurer?

[ToutEduc] du 19/11/2016: Un rapport inquiétant sur le moral des inspecteurs (IEN et IA-IPR) (G. Fotinos et J. M. Horenstein) La première réaction spontanée à la découverte de ce rapport surprenant se porte évidemment sur le burn-out des enseignants qui souffre de l’accroissement terrible de l’autoritarisme, du renforcement inexorable de la hiérarchie pyramidale avec sa pensée unique...

La première réaction spontanée à la découverte de ce rapport surprenant se porte évidemment sur le burn-out des enseignants qui souffre de l’accroissement  terrible de l’autoritarisme, du renforcement inexorable de la hiérarchie pyramidale avec sa pensée unique, de la succession de réformes imposées, du pilotage insensé par les résultats, du règne de la paperasse, etc, etc

Technocratisation et déshumanisation ont dominé ces dix dernières années dans les écoles.

Il y a bien longtemps que les pratiques d’inspection étaient remises en cause. Au début des années 1980 (mes jeunes années d’inspecteur), on parlait déjà de la nécessité de redéfinir les missions des corps d’inspection et d’engager une réflexion de fond sur l’efficacité réelle de leurs pratiques. Il est vrai que, au-delà du contrôle, souvent tatillon, de conformité, il est totalement illusoire de croire qu’une heure ou deux de visite, un entretien forcément critique, des recommandations magistrales sans lien et parfois contradictoires avec les précédentes, une fréquente absence de hiérarchisation des priorités possibles et de mise en perspective, une persistance de l’infantilisation historique,  pouvaient contribuer à  faire changer les choix et comportements des enseignants. L’injonction est toujours inopérante, la critique est toujours déstabilisante, la résistance passive est toujours une solution pour survivre. Il est impossible de faire évoluer des pratiques de manière intelligente et constructive si l’on ne connait pas la personne, son histoire, sa formation, les raisons de ses choix, ses convictions, ses motivations personnelles. Le pilotage par les résultats a complètement tué cette exigence et cette condition pour une évolution professionnelle.

La souffrance des enseignants est d’autant plus forte qu’ils sont tous suffisamment intelligents pour savoir que ce pilotage prétentieux, emprunté au monde de l’industrie et de la banque, est affligeant dans la mesure où il n’y a pas d’analyse sérieuse des pratiques qui produisent ces résultats, il n’y a pas de concertation préalable sur les « objets » observés, il n’y a pas de cap, il n’y a pas de « carburant » (autre que l’injonction et la coercition), il n’y a pas de « modèle » et… chaque acteur sait que le prescripteur serait la plupart du temps bien incapable de mettre en œuvre lui-même ce qu’il impose à ses subordonnés.

Comment ne pas se souvenir du climat de tension qui avait provoqué une vague de désobéissance ouverte sans précédent, de la prise de conscience du syndicat minoritaire des inspecteurs proposant une charte pour une éthique de l’inspection, rejetée par le syndicat majoritaire et jamais mise en œuvre, de la déclaration du secrétaire général du syndicat majoritaire lors de la concertation préparatoire à la refondation de l’école annoncée, reprenant, involontairement sans doute, une de mes phrases : « il n’y aura pas de refondation de l’école sans une refondation de l’inspection » ?

Comment ne pas se souvenir que la majorité du corps des inspecteurs s’est jetée à corps perdu dans le pilotage technocratique,  dans l’espoir, fortement déçu, d’obtenir satisfaction à quelques revendications corporatives ?

Les inspecteurs souffrent… Bien peu d’enseignants pleureront avec eux. Mais on aurait tort d’en rire, car il y a là une occasion rare de refonder une institution qui en a bien besoin.

Sans doute la pyramide dira-t-elle qu’il faut moins de réunions, moins d’administration, moins de ceci et de cela, plus de temps dans les classes, comme elle le dit chaque année depuis plus de 20 ans… Mais pour quoi faire ?

Alors, épuisé par le burn out, le corps (des IEN) n’aura pas grand-chose à proposer, car la réflexion s’est appauvrie au fil des ans jusqu’à  disparaitre.

En tout cas, il me semble  bien que la souffrance des enseignants au travail est infiniment plus grave que celle de leurs chefs, petits ou grands.

Pierre Frackowiak

Voir ce texte de 2013… et bien d’autres sur le même sujet (sur l’autoritarisme, sur le pilotage) sur le site de Philippe Meirieu

http://meirieu.com/FORUM/fracko_refonder_inspec.pdf

Voir aussi le livre de Dominique Senore de l’an 2000, chez ESF, « Pour une éthique de l’inspection »

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