L'école au bord du gouffre. Suite et fin

Faute d’avoir été refondée, faute d’avoir fait l’objet d’une mobilisation de l’ensemble de la Nation, faute d’avoir été inscrite dans une vision prospective à long terme de la société, l’école se trouve aujourd’hui, au lendemain des primaires de la droite et à la veille d’une fragmentation mortifère de la gauche, au bord du gouffre.

Faute d’avoir été refondée, faute d’avoir fait  l’objet d’une mobilisation de l’ensemble de la Nation, faute d’avoir été inscrite dans une vision prospective à long terme de la société, l’école se trouve aujourd’hui, au lendemain des primaires de la droite et à la veille d’une fragmentation mortifère de la gauche, au bord du gouffre. Tombera-t-elle dedans, laissant la place soit à un système ultra libéral autoritaire, soit à un retour à l’école du 19ème siècle avec la victoire de la nostalgie ?

Le risque est considérable.

Si le danger n’apparait pas encore de manière éclatante, c’est notamment parce que les questions d’éducation ne sont pas au premier plan des priorités des citoyens, leur  vue  étant brouillée par d’autres problèmes plus fortement médiatisés que celui de l’école. Les politiciens de tous bords affirment avec force que l’école est la première de leur priorité, mais, ils se gardent bien d’engager et d’alimenter de vrais débats sur l’avenir de l’éducation. La refondation de l’école annoncée par F. Hollande en 2012 n’a même jamais été définie précisément et encore moins mise en débat. Il n’a jamais été question de rupture, ni même de virage. On a entendu en juillet 2012, au cours d’une concertation/alibi, de hauts fonctionnaires et notamment une rectrice ravie, affirmer que la refondation était en marche depuis de nombreuses années, sans soulever la moindre protestation du public. On a vu aussi des inspecteurs d’académie, par exemple celui d’un département que je connais bien, imposer rudement la continuité en octobre 2012 comme s’il n’y avait pas eu d’alternance. On a vu ce qui aurait pu être un levier déterminant de la refondation, le projet éducatif de territoire, être annihilé par l’administration de l’Education Nationale avec la complicité des mouvements d’éducation populaire, peu préparés à mobiliser leurs forces sur le terrain local. Le peuple a été soigneusement mis à l’écart d’un débat nécessaire sur l’éducation du futur.

La gauche porte une responsabilité énorme dans cette situation. Fragmentée en quelques 8 ou 9 partis ou tendances ou candidats, allant d’un centrisme mou à la gauche de la gauche, soumise aux groupes de pression syndicaux corporatistes, incapable de porter un projet commun ambitieux et de donner de l’espoir, elle fuit. La refondation annoncée par le PS était condamnée dès l’été 2012. Noyée dans la réforme du temps scolaire, victime du manque de courage politique, elle s’est transformée en une succession de réformettes et d’annonces quasi quotidiennes. Réparations, ajustements, réactions circonstancielles, mais sans changer les fondements et les fondations. Les mêmes dispositifs, les mêmes évaluations, le même fonctionnement pyramidal autoritaire…Aucun changement perceptible en 4 ans dans la grande majorité des écoles, hormis la réorganisation de la journée scolaire dont l’impact sur les activités scolaires elles-mêmes est, pour l’heure, tout à fait contestable.

Ce qui risque de surgir à nouveau au premier plan de l’actualité, ce sont les suppressions de postes, l’allongement du temps de travail des enseignants, leurs salaires. Les revendications quantitatives, même quand elles sont légitimes et justifiées, sont rarement associées à des engagements de  changements de pratiques. Elles contribuent ainsi à épaissir le brouillard qui s’étend sur les réalités de la vie des classes, l’ennui des élèves, l’accroissement des inégalités, le mal-être des enseignants.

Les coupes budgétaires ne pourront que dégrader les conditions de travail des enseignants et de leurs élèves. Elles repousseront en même temps, à nouveau, les vrais problèmes de l’éducation dans la quasi obscurité de l’arrière plan. Elles garantiront le maintien du règne de l’illusion et de l’apparence, sans rien remettre en cause sur le fond. Faire « de la même chose » avec plus ou moins de moyens, c’est toujours « de la même chose ». Considérer que ce qui a réussi pour les décideurs hier et avant-hier doit réussir aujourd’hui et demain pour les autres et pour tous, à condition qu’ils travaillent – dit-on - et que l’on ajoute des dispositifs compensatoires, permet de conserver des pratiques obsolètes et de donner bonne conscience aux politiciens par delà les alternances.

La gauche n’a rien fait qui puisse sauver l’école en l’inscrivant clairement dans une vision de l’avenir de la société. De la même manière qu’elle a abandonné la loi de 1989, elle tournera la page de la refondation. Elle apportera évidemment son soutien aux manifestants revendiquant des moyens.

Et cette fois, l’école démocratique sera dans le gouffre pour des décennies.

Mais qui s’y intéresse encore ?

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