Rendu du Grand débat par Monsieur Macron : grande absente, la démocratie

République En Marche-arrière : après les lois sur le renseignement incluses dans le droit commun, la loi sur le secret des affaires, la loi anti-casseurs/Gilets jaunes, un pseudo Grand débat, on nous octroie de mini-avancées démocratiques. Merci pour le poisson. On reviendra peut-être.

Conférence de presse d’Emmanuel Macron du jeudi 25 avril 2019 : la démocratie, grande absente ? Conférence de presse d’Emmanuel Macron du jeudi 25 avril 2019 : la démocratie, grande absente ?
Le déni démocratique de Monsieur Macron

Après dix années d’austérité consécutives à la crise financière de 2008, Monsieur Macron semble avoir certes entendu la complainte des Fins de mois, mais oublié la revendication fondamentale des Gilets jaunes, rendre au citoyen son pouvoir sur les choix publics. Au lieu de ça, les avancées sont dérisoires et, quand elles ne le sont pas, ressortent du pur décorum : baisse de 20 à 30 % du nombre des parlementaires ; 20 % de ceux-ci élus à la proportionnelle, sans que l’on sache laquelle ; instauration d’un référendum d’initiative populaire, où il suffirait d’un million d’électeur pour... pour quoi exactement ? Pour le reste : refus de la reconnaissance du vote blanc ; le Conseil économique, social et environnemental devient, ou deviendrait, un "Conseil de la participation citoyenne", où deux-centaines de citoyens tirés au sort seraient invités à émettre des rapports, qui ne seront certainement pas plus lus que ceux de l’actuel Conseil économique, social et environnemental. Pour la partie climat, oubliée dans le premier projet qui a fuité, est créé un "Conseil de la défense écologique". Oui, et alors ? Que vaut en outre tout ceci dans le contexte répressif où évoluent les Gilets jaunes, répression instrumentalisée pour diviser et affaiblir un mouvement posant des questions fondamentales.

Surenchère répressive maintenue sans états d’âme

Les lois sur le renseignement de l’ère Hollande ont étendu, étiré absurdement, le secret défense à ce qui était hier les dossiers « Renseignements Généraux », dossiers déjà ubuesques pour qui les lisait après les avoir légalement demandés (exemple : Jean-François Kahn). Au passage, les pouvoirs de la Commission nationale informatique et libertés ont été rognés, au désespoir de leurs fonctionnaires qui me disaient déjà être impuissants, et une soi-disante autorité est seule apte à juger de la légalité des écoutes téléphoniques. L’histoire de la journaliste Camille Polloni qui s’est retrouvée fichée à la Direction du renseignement militaire est à cet égard édifiante (voir ici), jetant le doute sur le secret de ses sources, et donc des sources journalistiques en général. La tentative de perquisition des locaux de Mediapart (voir ici) a accentué cette répression étouffante, tandis que le gouvernement a déposé un projet de loi tentant de légaliser l’interdiction a priori de la liberté de manifester, tandis que derrière une façade souriante et attentive notre Président manoeuvrait pour décourager, dissuader, dévier, inquiéter.

Emmanuel Macron, le refus d’entendre : pas très ricoeurien, tout ça

Les Gilets jaunes, qui ont trouvé le courage de manifester malgré le débordement des violences (voir ici), ont parfaitement compris l’essentiel du fonctionnement de notre République : le droit d’élire n’est pas le droit de vote, ainsi que me l’a dit l’un d’eux (voir ici). Le peuple a manifesté pour un référendum d’initiative populaire, un « RIC », symbole d’une démocratisation globale, qu’il n’imaginait même pas qu’on pouvait la lui retourner ainsi limitée. Dans son esprit, depuis son refus au référendum européen du 29 mai 2005 finalement tourné par le traité inter-gouvernemental voulu par Messieurs Sarkozy et Hollande, le RIC doit amener le pouvoir à poser des actes, non de vagues promesses : c’est ce qui nous rassemble dans le mouvements des Gilets jaunes, qui fait que souverainistes, altermondialistes, « riens du tout », fédéralistes européens comme moi-même, et tutti quanti, nous sommes rassemblés à Saint-Nazaire ce mois d’avril 2019 (voir ici) pour formuler ce qui est l’exigence responsable et pacifique d’un peuple souverain, à la base de toute légitimité politique : seuls, nous, citoyens, sommes à même de nous prononcer sur l’étendue des réformes démocratiques. Et non un président qui fait une lecture obviée des résultats d’un « Grand débat ». Comme hier le Tiers-état, les Français moyens, ceux qui ne sont rien du tout, les derniers de cordée, ceux qui ne "savent même pas lire", tous ceux-là sont le Tiers-Etat de 2019 et tous savent le dire : M. Macron ne donne pas au au Tiers-Etat le quart de ce qu’il demande.

Nous exigeons la souveraineté et la séparation des pouvoirs

Notre droit de vote n’est pas simplement celui d’élire nos représentants, s’ils négligent de nous représenter, tant au niveau local que national. Une République sans séparation des pouvoirs est offerte à toute majorité issue des urnes et d’un scrutin écrasant les expressions minoritaires : nous serions alors, et immédiatement, sous la coupe d’un pouvoir encore plus autoritariste que celui-ci. Et d’ailleurs nous le sommes déjà, même si le « Nouveau monde » tel qu’il a pu se présenter n’envoie pas ses racines affouiller l’autoritarisme, le racisme, la peur de l’autre, la peur tout court. Mais si le Nouveau Monde est déjà tel, que serait le Nouveau Monde de la famille Le Pen ? Et puis, que signifie décentraliser si nous devons vivre sous la coupe de notables locaux, si souvent dévoués aux lobbies locaux, nationaux, aux intérêts particuliers, en plus de leurs intérêts personnels. "Décentralisation" n’est pas égale à "Démocratie" : je le sais d’autant plus qu'un maire/président d’une Communauté de communes a pu m’hurler qu’étant élu "il pouvait faire tout ce qu’il voulait".

Pour un programme profond, essentiel, d'une opposition citoyenne à bâtir

Ce n'est que sans réelle séparation des pouvoirs que la stratégie "Moi ou Le Pen" peut fonctionner : c'est à ce prix, si dangereux, que Monsieur Macron a assis toute sa stratégie politique pour les années à venir. Tel est le piège qu'il referme avec précision sur nous, dans une brutalité toute entourée de subtilités sémantiques. N'est-ce pas là une radicalisation, en quelque sorte, essentielle, qui nous empêche d'entrer dans une République plus mûre, plus adulte : un vote "oui" ou "non", en informatique, cela représente une seule unité informationnelle : une seule unité informationnelle, pour permettre ensuite de tout faire. Cela ressemble-t-il à la démocratie, je me permets de vous le demander ?

C'est pourquoi il faut exiger la séparation des pouvoirs, et ainsi par exemple que les procureurs deviennent indépendants du Ministre de la justice, qu’un officier de police judiciaire soit réellement un officier de police judiciaire et non que sa carrière soit prise en otage par les syndicats nationaux qui co-gèrent le ministère de l’intérieur. C'est pourquoi il faut se battre pour  un Conseil constitutionnel où soit assurée la représentation populaire, et dont les anciens présidents de la République ne seraient plus membres de droit comme, au passage, les ex-ministres de l’intérieur (tel celui qui envoyait les CRS poursuivre les migrants à l'intérieur de l’église Sainte-Bernard, à Paris. Voir ici). C'est pourquoi il est indispensable de doubler les magistrats du siège, que les chambres des comptes, tant au niveau régional que national, aient le pouvoir de poursuivre et non seulement de sermonner. Il faut une assemblée nationale avec une part de proportionnelle importante et une part de représentant tirés au sort, et ceci pour que le parti de Madame Le Pen soit représenté et ne puisse plus se targuer de peser 30 % des voix mais un seul député, ce qui est inadmissible ! C'est également pourquoi il faut refuser un sénat élu au second degré, tout comme les maires. Dans les conseils municipaux, il est peu acceptable que les oppositions municipales ne disposent que d’une infime minorité de siège, que leur expression dans les journaux des collectivités locales soit aussi réduite, voire inexistante.

Ensuite, il faut diminuer drastiquement le périmètre du secret-défense, empêcher activement ces dérives si tentantes au sein de la DGSE ou de la DGSI, sanctionner le pouvoir politique quand il instrumentalise la police et en fait une véritable police politique, encourageant au passage les fonctionnaires pathologiquement les plus violents. C'est pourquoi, aussi, il faut abroger de la loi sur le secret des affaires, et bien sûr la loi "anti-casseurs" versus 2019, protéger absolument le secret des sources, ainsi que les lanceurs d’alerte. Que signifie dans ce contexte la convocation récente de journalistes du Monde au siège de la DGSI, au quatrième sous-sol à Levallois-Perret : depuis François Hollande, dans une geste logique d'une froideur glaçante, les libertés publiques sont constamment érodées, jusqu'à approcher de la liberté pour les journalistes d'enquêter. Et nous savons bien quel statut très particulier possède la petite cinquantaine de journalistes d'investigation en France, fichés, probablement écoutés... Après tout, Olivia Recassens n'a-t-elle pas retrouvé une partie de son manuscrit qu'elle écrivait (Bienvenue Place Beauvau, Robert Laffont, 2017) sur le bureau d'une commissaire de l'Inspection générale de la police ??? Ainsi qu'elle l'a rapporté sur France Inter : cela signifie-t-il qu'on a intrusé son ordinateur ? Et, si elle le protégeait, que l'on est rentré chez elle ? Car, oui, tout est possible alors !

Conclusion

Si le choix des Français ne peut se faire qu'entre une Marine Le Pen dont la logique est excluante, raciste, autoritaire, césariste, et un Emmanuel Macron dont l'action érode nos libertés, pour beaucoup d'électeur la messe aura été dite par le garant des institutions lui-même. A beaucoup, il apparaît que ses tendances profondes semblent finalement très marquées par le bonapartisme, qu'il semble engagé sans le voir dans une sorte de poutinisation à la française, ou qu'il connaît au moins cette tentation. Dès lors, les électeurs n'iront pas voter pour lui, refusant son chantage : comment cet homme peut-il s'obscurcir tant et tant qu'il ne voit plus ces fondamentaux, comme perdu dans l'abstrait, l'intellectualisme du pouvoir afin de nourrir le plaisir hormonal de son expansion égotique ? Contre cela, il faut constituer des garde-fous, comme dans la première démocratie athénienne; pour cela, il nous faut demander une Assemblée constituante et, donc, obtenir la dissolution de l’assemblée nationale actuelle et la réunion d’une Constituante, à l'image de ce qu’a essayé de faire l’Islande (voir ici), mais en un pari que la maturité de notre peuple saura réussir.

Pierre-Gilles Bellin, chroniqueur anonyme

 

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