Ovnis, pour un débat sur Mediapart

Cher Pierre Lagrange... Merci pour votre article contre les théories niant que l’homme ait été sur la Lune. Avec, en autre contrepoint, ce sujet dont vous êtes spécialiste : les Ovnis, leurs moyens de preuves. Dans l'histoire des sciences, le progrès induit-il une rupture dans ceux-ci ? Réponse via l'analyse d'un organisme du CNES spécialiste des Ovnis : le Geipan.

 

 

C'est à la base du Mont-Verdun, au-dessus de Lyon (ici, vue prise du quartier de Fourvières), qu'est centralisée toute la veille des engins spatiaux et aériens aux comportements défiant les lois physiques de nos propulsions habituelles. Donc, les Ovnis, du moins pour ceux qui ne sont pas sassez furtifs. © Wikipedia, l'encyclopédie libre C'est à la base du Mont-Verdun, au-dessus de Lyon (ici, vue prise du quartier de Fourvières), qu'est centralisée toute la veille des engins spatiaux et aériens aux comportements défiant les lois physiques de nos propulsions habituelles. Donc, les Ovnis, du moins pour ceux qui ne sont pas sassez furtifs. © Wikipedia, l'encyclopédie libre

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement liminaire

Lorsque l’on s’appelle Pierre Lagrange et que, en tant que sociologue des sciences, on s’interroge à juste titre sur les interprétations que tirent les complotistes des photos lunaires, de leur faible résolution du moins au départ, jusqu’à y apercevoir des structures artificielles, le moins que l’on puisse dire est que l’auteur attire directement l’attention sur le sujet Ovni, et a choisi pour cela un media main-stream. La question de la preuve concernant ce sujet est primordiale : témoignages, photographies et vidéos s’accumulent, en même temps que s’accumulent des montages, fake-news, etc. A juste titre, Pierre Lagrange montre que si la photo ne suffit pas en soi, ce qui est primordial est, derrière, la chaîne d’analyse et d’interprétation. Et que seule celle-ci permet de sortir le sujet des affabulations où il est malheureusement tombé. Pour autant, les choses ne sont pas si simples : d’une part, le seul organisme officiel chargé du sujet, au sein du Centre national d’études spatial (Le Cnes), le "Geipan", est en fait composé de un ou deux bureaux, avec 1 ou 2 salariés, ainsi que d’une soixantaine d’enquêteurs bénévoles ; sa matière est, principalement, les témoignages, les photos et les vidéos ; derrière, sa chaîne d’interprétation semble insuffisante, comme le montre la simple analyse de son site ; à ceci s’ajoute une désinformation qui a été pointée, dès l’origine, par des spécialistes pointus de la désinformation (et qui indique a contrario l’importance de ce sujet). C’est pourquoi j’ai voulu conduire une analyse contextuelle du milieu dans lequel évolue ce type de sociologie défendue par Pierre Lagrange et pointer que, malgré le manque de moyens, rien n’interdit une enquête sérieuse fondée sur le témoignage et la photographie, voire la vidéo, si l’on sait recontextualiser celle-ci. J’ai aussi voulu souligner que ce n’est pas tant la chaîne d’interprétation qui fait parfois défaut que la méthodologie elle-même, pointant des débats ubuesques au sein du Geipan à ce sujet ; enfin, j’ai voulu souligner que toute enquête exige d’aller sur le terrain, et ne peut être une méta-analyse des données recueillies par d’autres.

Le débat Ovni, puisqu'il s'agit de celui-ci : d’abord un débat sur les moyens de preuve

Le débat sur « l’ufologie », objet non identifié de la science, repose en grande partie sur le témoignage humain et l’outil photographique, du moins pour le grand public, puisque c’est celui que vise implicitement l'article de Pierre Lagrange. Or, l’outil photographique repose sur le pixel, et le pixel est non-seulement interchangeable grâce à Photoshop, mais en plus son flou ou l'insuffisance de résolution ouvre grande la porte aux rêves, et l'on tient à ses rêves. Ainsi, vous écrivez, Cher Monsieur Lagrange, et à raison : « Nous vivons dans un monde où à la fois nous voyons bien que chaque image en appelle d'autres et où nous voudrions isoler ici et là une image qui pourrait servir de preuve et envoyer promener tout le reste. Mais la réalité ce n'est pas telle ou telle preuve, mais c’est justement « tout le reste ». Mais le plus curieux dans tout ça, c'est que les sceptiques emploient le même discours que les amateurs de complots. Un sociologue expliquait il y a quelques années que les ovnis n’existaient pas parce que la multiplication d'appareils photos ne s’était pas accompagné d’une augmentation de photos d’ovnis. Voilà une conception bien pauvre du rôle des images dans la construction de la preuve en science. La preuve en science ne dépend pas d’une photo de galaxie ou de tartempion mais des univers sociotechniques que ces images sont capables d'organiser autour d’elles. Le problème ne se résume pas non plus à une opposition entre des experts et des "non experts". Lorsque Aimé Michel, un des pionniers de l’ufologie (étude des ovnis), décide en 1958 de laisser de côté les photos classiques d’ovnis pour se concentrer sur des clichés réalisés à l’aide d’un analyseur de trajectoire installé à Forcalquier et qui permet à des chercheurs du CNRS de suivre les météores et les premiers satellites, il montre qu’il a bien mieux compris que les sociologues rationalistes les conditions qui permettront de construire une discussion avec les scientifiques sur un sujet comme les phénomènes aériens non identifiés. En délaissant les nombreuses photos prises par des amateurs et difficiles à évaluer car reliées uniquement à la "sincérité" des témoins, un critère susceptible d'estimations très diverses, pour privilégier ces photos produites par des instruments automatiques utilisés dans le cadre d'un programme de recherche, il évite les débats sur les témoins et sur les fraudes photographiques. (.. .) Ce qui permet de faire la différence ce ne sont pas les détails sur les photos, mais la chaîne d’analyses et d'interprétation (..). » A mon sens, vous avez parfaitement isolé la validité de la méthode scientifique en cette matière floue et largement incompréhensible. En ce domaine, la nécessité m'imposait d'aller voir, du côté de l’instance officiellement chargée du phénomène au sein du Centre national d’étude spatial (Cnes), le Geipan, ou « Groupe d'étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés ». S’il y a bien un lieu où la méthode scientifique est à son apogée, me suis-dit, c’est à Toulouse, au CNES et au Geipan : puisqu’une bonne part de leur matière première sont les témoignages et les photos. Et, ajouterais-je, dans ce cas du Geipan, toute la chaîne d’analyse doit se trouver logiquement derrière. Est-ce le cas ?

Mais avant cela, je vous ai googlelisé, de manière amicale, dans quelques-uns des nombreux lieux où vous apparaissez dans les médias. Donc réalisé une sorte de sociologie médiatique, en dehors de tout crible statistique (pour la méthode scientifique, on repassera). D’abord, pour moi qui ne suis point un « ufologue » officiel, j’avoue avoir découvert une réalité publique pour le moins étonnante. J'ai ainsi découvert un mot peu habituel : le « psychosociologisme », ainsi qu’un phénomène, qui devrait nous rassurer, mais qui semble propre à cette instance du Cnes, la chute des cas avérés d’observation (pourquoi cela devrait-il nous rassurer d’ailleurs ? Une mise à distance du chercheur d’occasion que je suis s'impose d’urgence). Pour comprendre à quel point le mot « Information » placé semble-t-il dans les missions du Geipan l’a conduit à maints débats, j'ai écouté La tête au carré du 24 mars 2016, sur France Inter, où l’animateur Mathieu Vidard réunit pour l’occasion dans Des événements extraterrestres sur Terre ? le sociologue Arnaud Esquerre et le précédent directeur du Geipan, Xavier Passot (voir ici) (oups : la page s'est perdue dans les tuyaux de Radio France. Je tenterai de l'y retrouver). En substance, le premier met l’analyse « structurale » au service non de l’analyse des bolides, mais de celle des témoins (d’où la notion de "psychosociologisme"), tandis que le directeur du Geipan indique que les 13 % de cas inexpliqués... sont inexplicables par essence, et que par conséquent aucun dossier n’affirme d’hypothèse extra-terrestre ou autre. Pourquoi continuer d’exister, demande alors le journaliste, peut-être au courant du débat au CNES ? « Si un service public ne sert qu’à cela, c’est déjà qu’il joue bien son rôle », réplique Xavier Passot. Autre écho des débats internes qui secouent l’organisme : à Paris, vous-même (voir ici) affirmiez à un débat organisé en juillet 2014 (le son est terrible, on a l’impression que quelqu’un se rase devant le micro), la nécessité de « Deux règles de méthode : exigence de symétrie. On ne peut mobiliser pour les Ovnis des arguments que l’on n’utiliserait pas pour les autres phénomènes observés. Exigence pratique : on ne peut mobiliser la psychologie que si elle permet de faire évoluer notre compréhension du sujet et pas pour alimenter des discussions sans fin sur le témoin, ses croyances, ses influences, etc. » (voir ici le débat parfois surréaliste qui a suivi cette intervention (voir ici). Puis je pousse l'investigation sur le terrain médiatique : le 5 août 2018, par exemple, la chaîne C8 diffuse un documentaires sur les Ovnis : Sommes-nous (vraiment) seuls dans l’univers ? Occasion encore pour le Geipan de s’exprimer. Jean-Paul Aguttes, son directeur de l’époque, indique que sur 200 cas par an, ils n’en ont plus que trois ou quatre inexpliqués. Alors que le site du Geipan indique que les cas « inexpliqués » sont passés de 10 % à 7 % à la suite du reformatage des paramètres, ici l’actuel directeur indique de sa propre initiative que les cas « D » ne sont que de 1 à 2 %. Pour 200 cas environ recensés en 2017.

Le site lui-même du Geipan pointe une moyenne de 4% de cas inexpliqués, pour 2% sur les dix dernières années. Ce qui nous fait 112 cas résistant à toute analyse et méritant le qualificatif "d'Objets volants non identifiés".

Le site Internet du Geipan : en cours de réfection après un long délaissement

Parlons à présent de rigueur méthodologique (ce qui est toujours plus facile à propos des autres). Et allons voir le site du Geipan (voir ici). Dessus, une image choc : non un Ovni, mais une nuée de lanternes thaïlandaises, avec lesquelles on les confond aisément. Ce choix iconographique donnerait-il le ton ? En haut à gauche cette phrase : « Mai 2018, 2 745 cas publiés sur ce site ». Dans l’onglet « Documentation », une grande surprise : la « Documentation GEIPAN » et la « Documentation externe » sont inaccessibles. Dans l’onglet « Recherche de cas », l’on découvre dans « Base de données des cas » et « Base de données des témoignages » (voir ici) des données que seuls des statisticiens peuvent utiliser (je modère ceci en disant que, depuis cette analyse, le détail des cas est réapparu). La chute des cas D (les apparitions d’Ovnis ayant résisté aux contre-enquêtes, donc incontestables) est due elle-même à une révision méthodologique, dans le détail de laquelle le CNES entre peu à peu, dans un site en cours de reformatage et, prochainement, de "relooking".

Succinctement, le site met à disposition pour les chercheurs des fichiers bruts, dits CSV, à importer eux-même dans leurs tableurs Excell. En passant, voici la méthode :

Ouvrir un fichier CSV sur Excel

  1. 1 - Fichier > IMPORTER. Ouvrez un nouveau document Excel. ...
  2. 2 - Choisir son fichier. Choisissez votre fichier dans le gestionnaire de fichier qui s'ouvre.
  3. 3 - Sélectionner "Fichier csv" et faire IMPORTER. Choisissez alors le format "fichier CSV" puis cliquez sur Importer.
  4. 4 - Définir les spécificités du fichier à ouvrir.

Définition des "spécificités" : c’est là que commence le problème et c’est là tout l’angle du sujet. Le Geipan peut-il nous aider à définir ce qu’il entend par spécificité, par exemple à l’aune de son historique institutionnel ?

En effet, un courant qu’un ancien directeur du Geipan, Jean-Jacques Vélasco, qualifie de « rationaliste » semble continuer à dominer l’organisme, malgré la récente modernisation de son site ; comme on l’a vu, au fil du temps le nombre d’observations signifiantes se réduisent, il convient de poser la question de la base documentaire : fondamentalement, combien de personne ayant vu un phénomène céleste curieux témoignent-elles en gendarmerie et auprès du Geipan ? Une pour dix, une pour cent, une pour mille ? Je ne suis donc pas allé très loin de chez moi, dans une médiathèque, où un ami m’a mis sous le nez un ouvrage passionnant : Ovni sur le Finistère (Editions de la Montagne Noire, 51 rue Joseph-Le-Fur, 56 110 Gourin, 2011), où Jean-François Boëdec rapporte de 1920 à 1981 80 cas inexpliqués dans cette zone de la Bretagne qu’il enquête avec soin : rapporté au nombre de départements français, nous dépasserions donc pour la période 1920-1981 les 7 000 cas inexpliqués, à rapporter aux 2 700 cas recueillis par le Geipan depuis son existence, dont au mieux 7 % sont inexpliqués selon lui, soit 189, ou 54 au pire selon son actuel directeur. Préfacé par un Monsieur hélas oublié, Aimé Michel, Ovni sur le Finistère m'a paru un must. Poussant l’analyse, Claude Poher, l’un des directeurs du Geipan, considérait qu’en étant « le plus sévère possible, il restait 4 % de cas irréductibles ». Ce chiffre, c’est celui du Geipan d’aujourd’hui, avec un considérable bémol : 2 % sur la dernière dizaine d’années.

Les cas D au Geipan : représentant 4% des cas enquêtés, le Geipan n’a jamais voulu considérer qu’ils pouvaient relever de l’hypothèse extra-terreste. Pourquoi, d’ailleurs, pas d’une autte hypothèse ? Ce flou alimente, à mon sens, la controverse sur l’utilité du Geipan © Geipan Les cas D au Geipan : représentant 4% des cas enquêtés, le Geipan n’a jamais voulu considérer qu’ils pouvaient relever de l’hypothèse extra-terreste. Pourquoi, d’ailleurs, pas d’une autte hypothèse ? Ce flou alimente, à mon sens, la controverse sur l’utilité du Geipan © Geipan

S’il n'est pas question de refaire l’enquête de Jean-François Boëdec, il existe une telle différence d’appréciation entre le Geipan et certains de ces chercheurs privés qu’elle pose question.

Le site du Cnes écrit : " Une méthodologie de classification consolidée sur des décennies. La classification du GEIPAN (A/B/C/D1/D2) a été refondée en 2008. Elle s'appuie sur l'évaluation de deux notions : l'étrangeté et la consistance. Elle nécessite :

  • La recherche des hypothèses pouvant expliquer l’observation dans toute son étrangeté (telle que perçue par le témoin) et l’évaluation de leur probabilité. Une hypothèse est basée sur un ou plusieurs phénomènes connus de nature physique (ex : astre, nuage) ou de nature humaine (effet de perception, de faux souvenir…) ;
  • L’évaluation de l’étrangeté (E entre 0 et 1) de l’observation. C’est la distance au « connu », mesurée par le complément à 1 de la probabilité de l’hypothèse la plus forte. Si l’étrangeté est supérieure à 0.5, le GEIPAN n’a pas d’explication.
  • L'évaluation de la consistance de l’observation qui dépend de la quantité d’informations recueillies (nombre de témoignages, nombre et précision des réponses, photos…) et de leur fiabilité (cohérence, crédibilité, dépendance des témoins,). 

Suite à quoi, il y a application d'un principe de base et de bon sens : plus l’étrangeté est forte, plus la consistance doit être forte pour pouvoir :

  • valider le caractère inexpliqué en cas d’étrangeté >0.5. Cas étrange D1 ou très étrange D2
  • valider l’explication en cas d’étrangeté < 0.5. Cas A (quasi-preuve) ou cas B (explication probable)

Sinon l’observation est déclarée non exploitable (Cas C) par manque de données fiables. Les cas classés D1(ou D2) doivent avoir fait l’objet d’une enquête (dite terrain) avec rencontre du ou des témoins et entretien cognitif. Très souvent, le classement final se fait après consultation des experts réunis en collège. La classification peut être reprise à tout moment suite à des éléments nouveaux, les cas classés D doivent être revisités."

Mais que penser, alors, des cas irréductibles ? Diverses hypothèses sont tentées par le site du Cnes :

" Enquêteur « incompétent » ? Les difficultés d’un enquêteur face à un cas d'OBSERVATION sont multiples : il peut mal recenser et hiérarchiser les hypothèses, ne pas assez interagir avec d’autres enquêteurs ayant d’autres expériences, ne pas faire appel au bon expert. Il peut surtout ne pas réussir à collecter auprès du témoin l’élément clef qui peut expliquer ce qui résiste à une hypothèse… Un manque d’écoute ou d’accompagnement, une question trop fermée ou posée au mauvais moment peuvent clore à jamais la possibilité d’explication. Manque de moyens d’investigation ? Bien sûr, ceux du GEIPAN sont limités. Une enquête peut nécessiter 250 heures et cela ne peut que rester exceptionnel. Les cas anciens ne disposaient pas des outils numériques puissants grâce auxquels il est parfois possible de les expliquer aujourd’hui. Canulars ? C’est rare (<1%) et le GEIPAN sait les détecter (mais on ne dit jamais comment) Mythomanes ? On sait également détecter. Les experts psychologues interviennent aussi à partir du questionnaire ou des enregistrements sonores. Hallucinations ? Quelque fois, c’est évident, mais cela peut être plus difficile à détecter. L’hallucination n’est pas toujours pathologique et peut venir d’un témoin dont le comportement et les déclarations n’évoquent rien en dehors de l’étrangeté de son OBSERVATION. Seul l’avis d’un ou plusieurs experts psychologues peut orienter. Ces derniers travaillent à partir de l’enregistrement audio effectué lors de l’entretien cognitif (autorisé par le témoin) ou sur place en rencontrant le témoin. Phénomènes naturels inconnus ? Bien sûr, le regard sur le passé permet d’espérer pour le futur. Certains phénomènes bénéficient des progrès de la science (exemple foudre en boule, autocinétique.). Le progrès résulte aussi de l’expérience accumulée : des cas d’observations expliqués (bénéficiant de preuve) ont permis de caractériser des phénomènes qui rendaient ces cas étranges. Ils sont aujourd’hui plus facilement reconnus pour expliquer de nouveaux cas comme des cas anciens alors inexpliqués (ex : effets des animations lumineuses dans le ciel, configurations d’oiseaux, erreurs de perceptions dans contexte types...)  Vrais vaisseaux spatiaux d’origine inconnue ? Bien sûr, rien n’est exclu même si rien de tel n’a été prouvé dans l’expérience GEIPAN en 40 ans. "

La base de données Geipan pour les tableurs des chercheurs © Geipan La base de données Geipan pour les tableurs des chercheurs © Geipan

Bon. Mais si toutes ces hypothèses sont exclues, pourquoi considérer a priori l’impossibilité incluante, et non "excluante", de "vrais" vaisseaux spatiaux d’origine inconnue ? Pour moi, c’est un biais méthodologique où la crible est bon dans son ensemble, mais le dernier anneau du crible est marqué d’un a-priori peu conforme à l’idée que je me fais de la science. Même la notion de "vaisseaux spatiaux" semble fleurer un autre temps. Etymologiquement, qui parle de "vaisseaux" spatiaux aujourd’hui pour un objet volant étrange, et pourquoi serais-ce un "vaisseau", et "spatial" en plus ??? Dans la catégorie "phénomène naturels inconnus", pourquoi mettre "naturels", car l’on se doute bien que la propulsion de "vaisseaux spatiaux" "d'origine inconnue" (ce qui est un truisme, quelquepart) doit s’accompagner de phénomène lumineux énigmatiques, voire "inconnus" à ce jour ou, du moins, au Geipan ? A mon sens, cela fait un peu Tintin a marché sur la Lune. Mais restons en là pour le moment.

Une recherche sur le site du geipan réalisée fin 2018 : certainement à réactualiser mais qui, à l'instant T, montre de sérieux déficits analytiques. Une recherche sur le site du geipan réalisée fin 2018 : certainement à réactualiser mais qui, à l'instant T, montre de sérieux déficits analytiques.

La photo, un outil impossible à analyser ? Le témoin, un « outil » à éloigner ?

Alors, que nous reste-t-il ? En voguant sur le site de Pierre Lagrange (voir ici), en écoutant d'autres émissions, notamment l'une où celui-ci est pris à partie par je ne sais plus quel ufologue en tant que « sociologue » (sous-entendu : nous avons besoin d’instruments scientifiques, mais pas de socios ou psychos), j'ai eu le sentiment, qu’au contraire, l’aspect sociologique de son travail lui a permis de réunir les crédits universitaires pour alimenter une passion sincère et un intérêt pour les sciences, la méthode scientifique, qui va bien au-delà de la seule question des Ovnis qui, finalement, semblent un épi-phénomène par rapport à cet enjeu. J’ai la bonne fortune, de posséder dans mon entourage immédiat, un docteur en physique qui a baissé les bras devant la sociologie locale dans son coin de France et de science, et devant les rapports de force existant dans les formations de recherche auxquelles il appartient (en matière de carrière, de l’importance de comprendre ces données). C’est dire à quel point, dans ce domaine, il faudrait non seulement un sociologue des sciences, et bien sûr des Ovnis, mais peut-être aussi leur associer un sociologue des médias. Et un sociologue spécialiste du Cnes et du Geipan.

En matière de preuve...

Dans ce domaine, raisonnons sur la preuve selon son exigence croissante : la preuve scientifique (en premier, admettons), la preuve juridique, certainement plus floue (aux Assises, il existe l'intime conviction des jurés)... mais le droit peut-être vu tout aussi bien que la science comme le développement de la recherche de la preuve, et renouvelé d’ailleurs par celle-ci. La preuve journalistique, qui n’est pas moins exigeante, et dépendant des moyens de preuves que seuls peuvent parfois apporter les enquêteurs publics à un certain moment : qu’aurait-été l’affaire Cahuzac, mise à jour par notre aimable hébergeur, Mediapart, si l’équipe d'Edwy Plenel n’avait poussé la justice à agir, à se mettre en mouvement. Et la preuve « selon moi-même », limitée par mes moyens peu développés d’investigation et ma crédibilité personnelle.

Le noyage de la preuve et la désinformation : le boulet de l’analyse sur les Ovnis

A l’évidence, comme vous le dites dans votre chapô, Monsieur Lagrange, « Les photos des sites d’alunissage réalisées par des sondes spatiales prouvent-elles que l’homme est allé sur la lune ? Le problème c'est que ces photos sont bien difficiles à interpréter, la plupart d'entre nous étant parfaitement incapables d'y voir le moindre détail précis. » Et de conclure sur la chaîne d’analyse, le contexte derrière qui accrédite, fait la preuve de la réalité du fait. (Pour les complotistes, j’ajouterai à cela que, si l’on doute de tout et du reste, il conviendrait de fouiner dans les programmes budgétaires, d’aller sur place voir si Cap Carnaveral existe bien, de faire le tour de la Terre pour vérifier qu’elle est ronde, d’aller sur un forage pétrolier pour vérifier que la planète n’est pas creuse, etc. A cet égard, la vraie force des complotistes est d’amener à leur répondre, car le message implicite devient : à présent, nous faisons part égale avec la science officielle et, par conséquent, celle-ci est acculée à répondre. Si le jeu de la preuve se fait de plus en plus sur le Net, selon les pourcentages de vues, le rapport de force se renverse sensiblement au détriment de ceux qui, comme vous, sont attachés aux faits (et dont la rigueur exige de dire : là, c'est à contre-vérifier, je me suis trompé, je le reconnais, attention).

C’est ainsi que, dans la brèche entre-ouverte par le respect dû à la preuve accourent pleins d’individus malins, qui suivent leurs objectifs, désinforment à tout va. Difficulté s’il n’en est, que j’illustre à présent ainsi :

- En relisant votre parcours universitaire, je me suis aussi demandé : pourquoi Pierre Lagrange, sociologue, a-t-il autant de mal de mal à se faire entendre des « psycho-sociologistes » du CNES/Geipan, alors que par essence sa crédibilité sociologique ne peut-être remise en cause ? Bref, j'ai tenté une réponse via... Michel de Pracontal (voir ici sur Michel de Pracontal) : un auteur prolixe, intéressant, et qui a pondu un ouvrage qui a alimenté des rires sans fin (et approbateurs) de mes amis et moi-même quand je finissais mes études : L'imposture scientifique en dix leçons (Editions du Seuil, Paris, 2009) : p. 139 de la version poche, il nous livre ces lignes : « Pour un connaisseur comme Pierre Lagrange, il est évident dès le départ que l'histoire de la créature de Rosswell ne tient pas debout : son authenticité lui semble tout aussi vraisemblable que celle '' d'une pièce de monnaie marquée '' six mille ans après Jésus-Christ ''. » (Etc.). Bon : soit ;

- Donc je suis allé regardé L’appréciation du Rapport Cometa sur un ou des crashs d’Ovnis à Roswell en 1947 (USA). Le Rapport Cometa, paru en 1999, pour ceux qui l'ignorent, est une initiative de l’Institut des hautes études de la défense nation (IHEDN) et la Direction du renseignement militaire (DRM), basé sur la base aérienne de Creil (entre autres, semble-t-il, car je n’ai pas plus fouillé). Pour en revenir à notre sujet, en annexe, les auteurs de Cometa tentent d’estimer le vrai et le faux de l’affaire Roswell, qui est un territoire du Nouveau-Mexique où un ou deux Ovnis se seraient crashés (à Socorro et Corona), et qui a donné lieu à une quantité phénoménale de vidéos, témoignages, recherches. Rares sont ceux qui n’ont pas vu cette dissection grotesque de deux « Aliens », dont les réalisateurs avoueront qu’il s’agissait d’un montage (on ne s’en serait jamais douté). Cependant, p. 179, les auteurs du rapport Cometa concluent à la réalité d’un crash d’Ovni(s). Ils étudient ensuite avec soin la désinformation « réductrice » autour de l’affaire et pointent le fait que « le sociologue Pierre Lagrange apparaît comme une victime de cette désinformation ». Oui, en l’occurrence, je dirais que Michel de Pracontal a été, comme vous, victime de la même « désinformation réductrice ». Et me garderai bien de tout jugement. Pour tenter de prendre les choses à leur racine, dans 1942-1954, La genèse d’un secret d’Etat (Dervy, 2013. Voir ici). Contact : contact@dervy.fr), Jean-Gabriel Greslé, pilote qui fut formé par l’US Air Force dans les années 1950, présente p 90 un document classifié faisant référence à des engins volants récupérés. (Et présentant un rapport d’autopsie des corps retrouvés. Curieusement, la partie organes génitaux a été évitée, ce qui n’est pas étonnant si l’on songe au puritanisme en vogue dans les années 1950 aux Etats-Unis.) En tout cas, quand la contextualisation du phénomène Ovni a été rendue publique, elle a toujours penché en faveur de la réalité du phénomène.

Il est bien évident que si le site du Geipan aborde le complotisme sur un angle aussi amusé, il serait bon aussi qu’il rappelle les personnes plus que crédibles qui se sont penchées sur cette désinformation, qu’il la crible, l’inclue dans son angle méthodologique, et ses évaluations. D’autre part, on attendrait du Geipan, au-delà du Cnes, qu’il recence tous ceux qui, en France, développent les outils d’observation pour l’analyse des Ovnis. A cet égard, une histoire administrative des Ovnis, pour rugueuse qu’elle soit, reste encore à faire. Il me semble difficile pour le Geipan de continuer à agir dans son coin d’univers comme s’il se croyait seul à mener enquête, au-delà des "privés" de l’ufologie, souvent contestables, parfois gentiment illuminés, mais qui ont en commun d’être (en général) placés sous écoute (au cours d’une réunion publique, l’un d’eux, Umberto Molinaro (un spécialiste des glyphes apparaissant sur les champs), nous a fait part de sa conviction de s’être fait une fois voler son ordinateur par un enquêteur des "RG"). (En tout cas, comme je me suis présenté deux fois à sa conférence, j’ai bien pensé qu’un auditeur récurrent que j’ai retrouvé chaque fois pouvait appartenir à cette auguste maison, en fait la DGSI. C’est tout juste si parfois le type ne venait pas se coller tout contre Umberto Molinaro, pour écouter ce qu’il disait quand il parlait en privé).

Pourquoi est-ce si drôle ? Est-ce dans la mission du service public de traiter par la dérision un sujet aussi grave ? Cette caricature fait douter de la rigueur méthodologique du Geipan. © Geipan Pourquoi est-ce si drôle ? Est-ce dans la mission du service public de traiter par la dérision un sujet aussi grave ? Cette caricature fait douter de la rigueur méthodologique du Geipan. © Geipan

Et la limite est encore là...

Mais peu importe ces dernières considérations... Dans ce discours autour de la preuve, nous devons admettre que nous allons souvent chercher non la preuve en soi, mais ce que l’on dit de la preuve. Premier échec. Les hauts-gradés auteurs de Cometa sont-ils allés à Rosswell, par exemple ? Même pas, disent certains. Michel de Pracontal est-il allé sur le terrain : j’ai des doutes. Vous-même ? Moi-même : non ? Peut-être ? Et quel(s) terrain(s) ? Avons-vous, l’un et l’autre, parlé à Jean-Gabriel Greslé, fait le voyage aux USA ? Jamais, pour moi. Il m’est donc extrêmement difficile de développer de ce que je ne connais pas, sauf à faire de la méta-analyse de méta-analyses engendrant des méta-doutes. Une « désinformation réductrice » serait à l’oeuvre selon Cometa, mais en l’espèce j’ai plutôt tendance à croire les auteurs, vues leurs qualités, leurs origines DGSE/DRM : mais que désinforme-t-on, où désinforme-t-on, qui désinforme-t-on ? Quelles feuilles de choux se créent-elles qui disent n’importe quoi ? Comment évolue cette désinformation dans le temps ? J’ai une amie abonnée à un magazine spécialisé, Nexus : depuis quelques temps, Nexus nous ramène des cartes précises de l’Antarctique datant de plusieurs centaines d’années avant sa découverte, nous apprend que les Américains ont découvert l’anti-gravité et un vaisseau triangulaire évoluant sans bruit (que l’on peut se procurer en maquette sur Amazon !), que celui-ci bombarde les Talibans (c’est juste très logique du point de vue tactique, mais, forcément, la stratégie a du évoluer sur l’influence des Umnites et des pédophiles qui gouvernent le monde. Ironie, bien sûr, si certains ne comprendraient pas). C'est pourquoi la recherche de la preuve à laquelle vous faites référence évolue dans le débuncking général des témoins, auquel semble un peu participer le Geipan, à mon avis involontairement et parce que cela est dans ses gênes. En outre, l’appareillage scientifique auquel fait référence Aimé Michel n’est guère disponible, surtout dans ses dernières évolutions : conséquences, il ne vous reste plus que le témoignage et l’analyse photo. Le saut qualitatif qu’impose la preuve technologique est irréalisable pour "l'ufologue" moyen, auquel il ne reste que la rigueur dans l’interview des témoins et la rigueur des comptes-rendus, la prudence dans l’analyse des clichés quand ils existent.

En conclusion

Evidemment, nous n’allons pas cibler la cinquantaine de personnes forcément au courant du sujet Ovni dans l’appareil « profond » de l’état, mais gageons que si les choix stratégiques et tactiques restent dans la lignée des choix opérés dans les guerres de 1870, 1914, 1939, voire les guerres coloniales, l’effondrement stratégique qui en résultera nous ancrera vite dans le réel.

A cette aune d’un désastre aussi hypothétique qu’est l’existence des Ovnis au sein du grand public, j’en ajoute une autre : pour avoir observé un tel appareil, un "Ovni", oui (!), à une trentaine de mètres de moi, la preuve flirtera avec les limites de l’impensable, limites que nous devons d’abord accepter nôtres pour, précisément, les dépasser. C’est, je crois, une révolution galiléenne, copernicienne, newtonienne, einsteinienne, morale, éthique, philosophique, démocratique, égalitaire peut-être, qui est à venir...

Mais peut-elle s’effectuer sous l’égide des militaires, d’un gouvernement « out of Africa », pour paraphraser Karen Blixen ??? Gageons cependant qu’il y a bien longtemps que les militaires, pragmatiques, pratiques, très ouverts, voyant ce que voient leurs instruments de mesures, voyant ce que poursuivent leurs avions de chasse, ce sur quoi ils tirent, ce qu’ils évitent, ne lisent plus nos lignes « noires et ennuyeuses, qui ne vivent pas » (pour paraphraser les Mémoires de l’ancien chef d'état-major de François Hollande, Pierre de Villiers).

Pour le Geipan, je me suis laissé entendre dire qu’on le laissait aimablement en service, mais que ce n’était plus là que les choses se faisaient (rumeur, rumeur). Aujourd’hui, peu à peu (ce n’était pas le cas il y a juste quelques mois), le Geipan nous éclaire sur les chemins qu’il suit dans sa révision méthodologique, mais sans rien changer, semble-t-il, au fond. Est-ce une inflexion demandée par son comité de pilotage ? Pour quelles raisons ? Crainte, qu’en final, au vu de la multiplication des observations, il finisse par perdre toute crédibilité ? Et pourquoi poser, dans un site qui se veut scientifique, autant de bornes humoristiques, autant de "Com" ? La caricature que nous avons montré n’incitera certes pas un témoin à appeler s’il sort tout droit de Rencontres du troisième type ? Sûr alors qu’il tombera dans La soupe aux choux. Voilà ce qu’il faut demander à cet acteur important qu’est le Geipan, à la réputation à mon sens imméritée, et en le poussant dans ses retranchements. La raison qui me pousse à souligner tout ceci, c’est que, ici, le Geipan pose presque, en introduction, liminaires, fondation, que les limites de son analyse sont indépassables et, par le choix des mots, des expressions, contextualise a priori ses recherches, se ferme à toute avancée créative : par essence, il faut en cette matière être prêt à penser l’impensable (sinon, ce ne serait pas drôle, n’est-ce-pas ?). Or, justement, c’est à un saut qualitatif profond que nous convie la recherche sur les Ovnis.

 « En matière d’authenticité, seules les conclusions négatives sont définitives » (Président de Fleximages, Rapport Cometa, 1999)

 Pierre-Gilles Bellin (voir ici), auteur, éditeur, essayiste. 25 juillet 2019

 

Un très bon livre, pratique, sans théorie, pour débusquer les objets aux allures inhabituelles qui bougent dans nos cieux. Aucune théorie, aucune interprétation, prise contact de l'information à la source. A recommander. © Jean-Louis Drouot Un très bon livre, pratique, sans théorie, pour débusquer les objets aux allures inhabituelles qui bougent dans nos cieux. Aucune théorie, aucune interprétation, prise contact de l'information à la source. A recommander. © Jean-Louis Drouot

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