Ovni(s) de Canal : la série qui ne fait pas toute l'unanimité

La série Ovni(s) de Canal Plus ou les pourquois du semi-échec artistique d'une série. Attention : un expert es-Ovnis vous parle. Rigolons un peu avant d'extrapoler (beaucoup) et de littérer (potentiellement).

Premier acte

Euh, désolé, pas vraiment. Ou si peu. © Télé-Loisirs Euh, désolé, pas vraiment. Ou si peu. © Télé-Loisirs

La série en douze épisodes est due aux réalisateurs Martin Douaire et Clémence Dargent : le premier est l'auteur de séries type Joséphine, Section de recherche et, quant à Clémence Dargent, elle est connue pour Fais pas ci, fais pas ça ou Demain nous appartient. Dans les premiers rôles, Melvil Poupaud, Michel Vuillermoz et Géraldine Pailhas : premiers comme seconds rôles sont, comme dit Allô Ciné, « insoupçonnables ». Daphne Patakia, dans le rôle d'une secrétaire farfelue, explose à l'écran avant de faire tomber dans ses bras Melvil Poupaud. Ce dernier incarne un ingénieur qui après l'explosion de sa fusée se trouve projeté à la tête du Gepan, organisme du Centre national d'étude spatiale consacré au recensement et à la recherche des Ovnis. Son directeur et fondateur a disparu, laissant un vide qu'on doit d'urgence combler : c'est évidemment le comble de la déchéance pour l'ingénieur qui, peu à peu, va cependant balancer entre sa carrière et le fait de prendre au sérieux son nouveau rôle. Atmosphère : les années 1970, parfaitement reconstituées (ce qui vous sidère quand vous retrouvez à la perfection le look qui a entouré votre enfance). Le série va se dérouler en douze épisode et une saison deux est prévue. Le moteur global est donné par les cas d'Ovnis qui se présentent, se révélant faux ou vrai, donnant lieu à des recherches, tandis que les personnages évoluent au fur et à mesure des relations qu'ils créent et de leur historique personnel, plutôt bien campé. L'autre fil conducteur : les Ovnis peuvent-ils être sujets de science ?

Comment traiter un tel sujet pour qu'il soit main-stream ?

C'est évidemment la grande difficulté du sujet : les Ovnis en tant que réalité sont loin de faire l'unanimité, et les Ovnis en tant qu'objet de science si on admet leur existence font objet de débat, lequel est potentiellement fort ennuyeux pour la plupart des gens. Le choix de la comédie a donc été retenu mais sans pour autant que l'objet de comédie, l'Ovni, y perde son sérieux d'objet réel et étrange. La comédie se déroule donc sur le fil de ce rasoir, perdant parfois son équilibre qu'elle rattrape de justesse. Aussi se teinte-t-elle de moments plus dramatiques, mais qui paraissent irréalistes : ainsi, l'on voit une capitaine de la Direction militaire enlever à tour de bras certains témoins clés, avant de révéler qu'elle est dans le camp du Gepan ; elle n'hésite même pas à enlever notre brave Melvil Poupaud-directeur du Gepan et à l'attacher à manière de Brazil au fond d'une tour de refroidissement d'une centrale nucléaire, avant de le relâcher. Ailleurs, on réalise que c'est en ne reprenant pas l'alliance que sa femme a posé sur les pièces du moteur, tandis qu'ils montaient la fusée qui explosera finalement, que notre ami sera projeté à la tête du Gepan. Pendant ce temps, l'ex-directeur du Gepan, ex-amant de Michel Vuillermoz, fait une sorte de tour du monde, envoyant des cartes-postales rebus permettant de localiser les témoins disparus ; la Direction du renseignement militaire, quant à elle, suscite carrément l'existence d'une secte, pour cacher l'existence d'un témoin vraiment enlevé, semble-t-il, par les Ovnis. Sur ce fond, nous suivons la fin de l'aventure maritale de Melvil Poupaud (d'où l'épisode de l'alliance qui tombe dans la fusée qui explosera, chose crédible dans le genre choisi), puis au retour soudain du premier directeur du Gepan (qui renoue avec son amant), tandis que l'ingénieur renvoyé alors du Gepan est harponné par la secrétaire, également éjectée du loufoque et attachant petit groupe. Dernier fil, qui tend les douze épisodes, la question de faire disparaître le Gepan, et reflète un vrai et grand débat sur son rôle (et au delà sur la problématique soulevée par les engins « non-humains » qui sillonnent notre atmosphère, selon l'expression d'un ex-Directeur général de la DGSE l'an passé, Alain Juillet). Enfin, Steven Spielberg apparaît brièvement, et c'est le fils de Melvil Poupaud qui lui donnera l'idée de ET l'Extraterrestre. Tout cela, bien sûr, ce sont des clins d'oeil amusants qui rendent visible et acceptable cette série par le plus grand nombre de spectateurs, et le cinéma a besoin d'être vu, surtout en ce moment. Cependant, sur le plan de la dynamique, il me semble que la succession des épisodes commence à s'enrayer à partir de l'épisode sept ; la fin, sur le baiser entre Melvil et Daphné, est à mon sens assez hors-sujet et peu réaliste (tandis que d'autre points sont très-très bien croqués : quand l'adjoint ex des RG et à la recherche d'un témoin saisit sans y penser la liste des lettres qui attendent pour identifier la date de la disparition). Des scènes sont extrêmement drôles, mais je n'ai à faire aucun effort d'imagination sur ce que peut penser de tout cela le fondateur du Geipan, un homme extraordinaire sur le plan humain et qui souffre de l'évolution de son bébé au travers des décennies. Sur le plan cinématographique, il y a enfin une « patte » qui éloigne la série de ces séries qu'on a pu qualifier de « à la française », non pas l'américanisant, mais l'approchant d'un style international tout en gardant un caractère intimiste un peu Nouvelle vague. Cette intention est d'ailleurs avouée avec ironie par le personnage qui joue Steven Spielberg. Ce point, intéressant, montre que nous ne sommes pas dans l'imitation.

 Qu'en pense l'auteur des Ovnis-papers, c'est-à-dire moi-même ?

Une constatation : le Groupe Canal Plus possède C8, donc est présent tant sur le marché main-stream sur lequel il place sa série que sur les niches plus restreintes, mais non moins inintéressantes à mes yeux, telles que que Enquêtes paranormales, etc. Le Groupe n'hésite pas d'ailleurs a donner dans des sujets d'investigation fort sérieux sur ce thème, sur ces deux médias. Il possède donc une grande place dans les deux univers, où il tient son rôle avec application.

Sur le plan de l'image, les grands problèmes que rencontre l'ufologie (absence de crédibilité, d'intérêt, indifférence, négation) sont très bien abordés et incarnés dans cette question : puis-je faire carrière au Cnes avec le boulet Gepan au pied ? La série dessert-elle l'image de cette discipline ? Mais est-elle une discipline ? Ne se dessert-t-elle pas elle-même parfois ?

A présent, si vous n'êtes pas habitués, respirez très fort et retenez votre souffle.

Il aurait certainement été possible de prendre le contrepied en rapprochant la série du réalisme historique et de souligner l'absence de moyens que met le Cnes à la disposition du Gepan devenu Geipan, et en contrebalançant la rôle très comptable de l'organisme par les énormes ruptures méthodologiques apparues dans les années 2010 (voir ici et voir ici) dans la recherche sur les Ovnis, qui forment un peu un mix entre Inception et Colony, un film que je ne présente plus et une série antagoniste qui cartonne sur Netflix et développe une invasion pour le moins spécifique, mais très réaliste du fait même de son étrangeté. Des questions essentielles se posent au Geipan et donc au CNES à travers ces ruptures et, notamment, au fait que celles-ci impliquent de disposer de toute la chaîne d'observation (du témoin au satellite). Du moins si l'organisme joue vraiment son rôle de « service public ». Curieusement, le look années 1970 parfaitement réussi dans le film et aussi le look années 2020 de sa méthode et de ses moyens, qui n'ont hélas guère évolués. Des points manquent, essentiels, qui sont magnifiquement abordée par Steven Spielberg (mais se terminent chez lui souvent en cul de sac, comme dans Taken), comme le fait que les interactions témoins-occupants des appareils sont, quand elles ont lieu, télépathiques. Ce qui nous ramène à la rupture méthodologique à laquelle je faisais allusion. Pour le moins, si l'on n'accepte pas de concevoir tout ceci, ce qui est parfaitement justifiable, je conseillerai alors de se poser la question : les observations d'engins non-humains nous montrent une rupture totale dans nos concepts physique et une maîtrise extraordinaire de la relativité générale (voir ici). Qu'en sera-t-il de nos observations dans le domaine de la conscience, des valeurs, de l'énergie sur le plan individuel, des concepts de vie et de mort, de politique ? Serons-nous débarrassés enfin de la notion de pouvoir et de jugement ? Gabriel Greslé, ex pilote de chasse dans les années 1950 et ayant eu avant classification connaissance de documents troublants, rapporte (je crois bien que c'est lui) qu'à la suite de crashs les autopsies des pilotes ont révélé l'absence d'appareil digestif et sexuel ! Je suis toujours décontenancé par cette information (et j'imagine combien vous l'êtes), mais pas si étonné.

Sans aller jusqu'à là, d'une certaine manière, la série est passée à côté de son sujet : nous donner à sentir l'étrangeté absolue de civilisations qui se manifestent régulièrement à nos côtés, indifférentes ou intéressées, mais pourquoi ?

Souvent, je me dis que l'énigme est plus belle que la vérité qui, quand elle s'imposera, sera simple et indiscutable. Je me dis aussi que l'énigme est un marché, que la vérité n'est pas un marché, mais qu'elle crée de nouveaux débouchés, et donc des marchés d'une nature souvent inattendue. Il en a toujours été ainsi dans l'histoire des sciences, dans tout art : la réduction de ce qui n'est pas nécessaire pour parvenir à une épure, telle e = mc2. Alors, à quand le moment de l'épure ? Dépassé pour beaucoup de Services secrets dans le monde, ce qui fait ma popularité dans ce milieu si restreint (voir ici). Je possède donc à présent une très belle vidéo d'intrusion sur le site de notre maison d'édition, qui s'apprête à porter plainte. Signe des temps, quand la vérité s'incarne dans une silhouette noirâtre avant de devenir resplendissance.

Il y a en tout cas là à l'évidence un sujet énorme, qui attend son Spielberg. En attendant, la série de Canal est tout de même pas mal. Attendons un tout petit peu encore, et nous deviendrons crédibles. En attendant, vive les sceptiques.

 Pierre-Gilles Bellin

 

 

 

 

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