Littérature émergente contre assignation à réparation

Littérature émergente et du dépassement, langue déliée ouvrant de nouvelles voies au milieu des dangers de submersion, de destruction, de répétition, de médiocrité et de soumission. En toute liberté, arracher des vérités à la réalité broyée par les mots vides déversés à flux continu et les récits montés par les pouvoirs. Ecrire dans le rapport à l’autre pour créer du savoir.

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Contrer les entropies de l’information automatisée. 

Ne pas démissionner face à l’autisme généralisé des individus connectés en permanence avec des interlocuteurs plus ou moins virtuels du réseau. Découvrir l’autre, sortir de son ego où nous a relégué la société néo libérale et de l’individualisme issu de la course à la consommation. 

 Les 100.000 écrivains ayant publié au moins un livre en France sont trois fois plus qu’il y a trente ans et plus nombreux que les militants des partis politiques qui se présentent aux élections. Qu’en font-ils ?

Pour ceux qui ont l’ambition de faire littérature, n'ont ils que le choix  de « Réparer le monde » comme le prétend Alexandre Gefen ? Peut on encore assumer une littérature de confrontation comme Edouard Louis, plonger le scalpel dans son univers intérieur et ouvrir de nouvelles voies dans une littérature émergente ?

A priori, les auteurs doivent avoir l’obsession de ne pas répéter ce que d’autres ont dit avant lui. Bien sûr ils font souvent des reprises et des pastiches, mais en renouvelant les situations, les personnages, l’intrigue et surtout le style. Capter le langage de son temps et l’incorporer à sa création propre. Alors les auteurs sont plus que des témoins, ils écrivent le monde de demain. Ils forment un véritable parti aux multiples tendances élaborant un programme collectif avec leurs lecteurs.

Après la geste du nouveau roman assumant une fin dans sa propre pratique littéraire (formalisme refusant tout enrôlement de la littérature qui se suffit à elle-même) et l’engagement défini par Jean Paul Sartre, il est question d’écrire en relevant les défis contemporains.   

Que faire, aujourd’hui, en situation d’urgence absolue ? L’humanité au bord du gouffre, du suicide planétaire sous la menace du réchauffement climatique, du nucléaire civil, du chômage de masse provoquée par la robotisation, de la déshumanisation par l’intelligence artificielle et les algorithmes omni présents, de la désindividuation, perte de projet autonome lié au désir du sujet évincé par des technologies mal pensées et mal maîtrisées, des extrêmes droites poussant à la haine de l’autre.

L’utilité de la littérature est elle d’accompagner Macron dans la disruption en étant la cellule médicale mobile apte à aller sur tous les champs de bataille pour panser les plaies des laissés pour compte, des traumatisés de la société contemporaine ? Ou l’exigence d’utilité se porte-t-elle dans le traçage de voies alternatives. Trébucher, se heurter, revenir en arrière, avancer pour explorer, faire émerger une ou plusieurs issues comme des Etats soumis à la colonisation et à l’impérialisme. Se confronter, frapper les esprits pour sortir de la torpeur, de l’anesthésie conquise par les mass media. Emanciper, innover, faire surgir, émerger, écrire à contre courant, faire l’histoire, inspirer la politique.

Revenons sur les principes sartriens de « Qu’est ce que la littérature ? » écrits en 1948 en pleine guerre froide quand la confrontation était inter continentale et sous la menace du feu nucléaire.

« Comment former un public, une unité organique de lecteurs ?

L’homme qui lit se dépouille en quelque sorte de sa personnalité empirique, échappe à ses ressentiments, à ses peurs à ses convoitises pour se mettre au plus haut de sa liberté : cette liberté prend l’ouvrage littéraire pur fin absolue et à travers lui l’humanité : elle se constitue en exigence inconditionnelle par rapport à elle-même, à l’auteur et aux lecteurs possibles : elle peut donc s’identifier à la bonne volonté kantienne, qui en toute circonstance traite l’homme comme une fin et non comme un moyen. Ainsi le lecteur, par ses exigences même, accède à ce concert des bonnes volontés que Kant a nommé Cité des fins et que, en chaque point de la terre, à chaque instant, des milliers de lecteurs qui s’ignorent contribuent à maintenir. Mais pour que ce concert idéal devînt une société concrète, il faudrait qu’il remplît deux conditions ; la première que les lecteurs remplacent la connaissance de principe qu’ils ont les uns des autres  en tant qu’ils sont tous des exemplaires singuliers de l’humanité, par une intuition ou tout du moins un pressentiment de leur présence charnelle au milieu de ce monde-ci ; la seconde que ces bonnes volontés abstraites au lieu de rester solidaires et de jeter dans le vide des appels que touchent personne à propos de la condition humaine en général, «établissent entre elles des relations réelles à l’occasion d’événements vrais ou en d’autres termes que ces bonnes volontés, intemporelles, s’historialisent en conservant leur pureté et qu’elles transforment leurs exigences formelles en revendications matérielles et datées. Faute de quoi la Cité des fins ne dure pour chacun de nous que le temps de notre lecture ; en passant de la vie imaginaire à la vie réelle, nous oublions cette communauté abstraite, implicite et qui ne repose sur rien. De là proviennent ce que je nommerais les deux mystifications essentielles de la lecture….

Mais si nous débutons par l’exigence morale qu’enveloppe à son insu le sentiment esthétique, nous prenons le bon départ : il faut historialiser la bonne volonté du lecteur, c'est-à-dire provoquer, s’il le peut, par l’agencement formel de notre œuvre, son intention de traiter en tout cas l’homme comme une fin absolue et diriger par le sujet de notre écrit son intention sur ses voisins, c'est-à-dire sur les opprimés de notre monde. Mais nous n’aurons rien fait si nous ne lui montrons en outre, et dans la trame même de l’ouvrage, qu’il lui est précisément impossible de traiter les hommes comme des fins dans la société contemporaine. Ainsi le guidera t’on par la main jusqu’à lui faire voir que ce qu’il veut en effet c’est abolir l’exploitation de l’homme par l’homme et que la cité des fins qu’il a posée d’un coup dans l’intuition esthétique n’est qu’un idéal dont nous ne nous rapprocherons qu’au terme d’une longue évolution historique. En d’autres termes, nous devons transformer sa bonne volonté formelle en une volonté concrète et matérielle de changer ce monde-ci par des moyens déterminés, pour contribuer à l’avènement futur de la société concrète des fins. »

La crise du politique a dévalué le compagnonnage des auteurs avec les partis et les prétentions à l’engagement sartrien. Mais on peut s’en inspirer pour ne pas se contenter de « Réparer le monde » en s’attachant au salut des individus.

Alexandre Gefen fait référence à la mystique hébraïque, à un paradigme thérapeutique ou clinique, « comme une manière de demander à l’écriture et à la lecture de réparer, renouer, ressouder, combler les failles des communautés contemporaines, de retisser l’histoire collective et personnelle, de suppléer les médiations disparues des institutions sociales et religieuses perçues comme obsolètes et déliquescentes à l’heure où l’individu est assigné à s’inventer soi-même. »

Alexandre Gefen anticipe ses critiques en les citant dans son essai pour les minimiser : « si on lui assigne (à la littérature) un rôle thérapeutique, cela pourrait n’être qu’un rouage de la société mercantile et néo libérale. » Elles ne sont évoquées que pour mieux asséner son exigence thérapeutique et empathique.

Alors, le parti de masse des écrivains prendrait le relais des religions en conférant à leurs textes des vertus dévolues aux grands livres sacrés et à la prière : garantissant une justification transcendantale des existences, qui ne « compteraient » qu’à condition d’être sublimées en récits ?

 En pleine idéologie néo libérale et macroniste de la responsabilisation des individus qui ne doivent pas tout (rien ?) attendre de l’état. « Ce dispositif viserait à rendre les individus responsables de tous leurs maux sociaux et chercherait à les persuader que leur « guérison » ne tient qu’à eux. »

 Mais après la publication de « Réparer le monde » en 2017 a déjà surgi la littérature de confrontation revendiquée par Edouard Louis qui veut dépasser la simple réparation de la victime et cherche à renverser les bourreaux.

Une littérature de confrontation pour se rapprocher d’une des vérités, celle de la mémoire.

D’une littérature engagée à une littérature de confrontation, à une époque où « la littérature est – souvent – utilisée comme un moyen de détourner le regard. »

Contre la classe bourgeoise qui a tenté de discréditer la parole d’un transfuge et contre les héritiers qui regardent Mai 68 par-dessus leur épaule, neutralisant le sens du combat contemporain. 

Néguentropie contre Empathie.

D’autres refusent aussi de soigner les drames personnels par le livre.

Plonger le scalpel dans la personne, aller au bout de soi même, écrire avec ses tripes, se dévoiler, se démasquer, explorer les profondeurs de l’âme humaine, de la psyché, des émotions, des corps et du sexe sans espoir de thérapie. Vérité brute. 

D’autres encore : Frapper les esprits en secouant les idées reçues, les propagandes, la soumission, écrire pour rendre libre et solidaire, émanciper pour une littérature émergente.  

La notion de "littérature émergente" a déjà été utilisée pour des littératures post coloniales. Le choix de la reprendre pour un courant littéraire issu du coeur de l'un des empires coloniaux s'appuie sur l'urgence de se libérer du joug d'une mondialisation néo libérale qui colonise tous les esprits.

Extrait d'un article de Jean Bessière 2004

"Une littérature émergente, ainsi caractérisée, suppose un « change » dans la littérature, les littératures, de l’aire géographique, culturelle, linguistique, considérée. On dit « change » en un rappel du titre de la revue Change. Par ce terme, cette revue entendait caractériser des transformations littéraires qui ne pouvaient se lire suivant un simple changement. Elle visait la concordance de transformations littéraires et historiques, qui ne pouvait être expliquée directement et qui supposait une certaine brutalité du changement, qu’il soit littéraire et historique. Pour parler comme les historiens, le « change », quelles que soient ses déterminations longues, appartient à l’histoire courte. Il faut comprendre que l’émergence, ainsi qu’elle a été caractérisée, est indissociable d’un effet de rupture, qui n’est cependant lisible que comme un jeu de transformation." 



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