Dubuffet qui rit et Gehry qui fait. Arles, première ville en partenariat public-privé

Les Rencontres photo d’Arles sont encore accessibles jusqu’au 24 septembre entre et avec Robocop (la tour Gehry) qui s’empare de la ville à travers la puissance privée de la fondation Luma (se prononce comme le journal de Jean Jaurès mais sans H) de Maya Hoffmann et les espaces privées de Jean Paul Capitani-Françoise Nyssen qui les accueillent cette année.

   

Arles Dubuffet Gehry Arles Dubuffet Gehry
Les Rencontres photo d’Arles sont encore accessibles jusqu’au 24 septembre entre et avec Robocop (la tour Gehry) qui s’empare d’Arles à travers la puissance privée de la fondation Luma (se prononce comme le journal de Jean Jaurès mais sans H) de Maya Hoffmann et les espaces privées de Jean Paul Capitani – Françoise Nyssen, qui les accueillent cette année.

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Le petit pompiste de l’affiche des Rencontres qui ressemble à Macron venu en visite à Arles pour découvrir les projets      culturels de la ville, est prêt à vous servir, mais la tête à l’envers et sous la marque ESSO. 

 

 

Que diront Maya Hoffmann et Sam Stourdzé, l’actuel directeur des Rencontres si le Front National emporte la Mairie au prochaines élections municipales en 2020 (Marine Le Pen a obtenu 43 % des voix au deuxième tour des Présidentielles en 2017) comme à Beaucaire, voisine de 20 km en 2014 ? « Nous partons d’Arles », comme Olivier Py à Avignon quand le FN risquait de gagner les municipales de 2014 ? Michel Vauzelle, ancien Maire d’Arles et ancien Président de la Région PACA prétendait que la culture était un rempart contre le front national. Si le Front National s’empare de la Mairie, il y aura eu échec. Sam Stourdzé prépare t’il les esprits en déclarant que les Rencontres photo pouvaient survivre ailleurs qu’à Arles. D’ailleurs, certaines expositions ont déjà été délocalisées à Marseille, Avignon et Nîmes.

 Le Maire inscrit au parti communiste mais sans aucun sigle sur ses affiches électorales a encore trois ans pour faire la preuve que la Tour Gehry et le projet LUMA provoquera un afflux d’activités et donc d’emplois sur la ville. Le bilan pour la construction n’a pas encore été fait et malgré les promesses d’embauches locales, il n’est pas sûr que la population arlésienne profitera des activités de la fondation.

Ce projet reste mystérieux et secret. Luma est privée. Maya Hoffmann considère qu’elle n’a de comptes à rendre à personne sur le programme de son futur centre. Art moderne, résidence d’artistes, spectacles, danse contemporaine, lieu de débats, de conférences ? Quelle sera la place réservée aux Rencontres photo ? Les citoyens de la ville ne sont pas associés à la réflexion. Mais Luma a instauré les Luma days en juin. Occasion d’inviter des cabinets internationaux de créatifs et de communicants à se pencher sur la ville à taux de chômage supérieur à la moyenne nationale pour qu’ils dessinent un futur seyant pour la région et compatible avec Luma (sans H). Quelques habitants avaient été invités, parce qu’interviewés quelques heures pour agrémenter le contenu des présentations. Le Maire est venu adouber la séance de conclusion, content que quelqu’un s’occupasse de sa ville délaissée et soumise aux inondations comme en 2003. 85 % du territoire de la plus grande commune de France par sa superficie qui englobe les 2/3 de la Camargue est classé en zone inondable, ce qui ne facilite pas l’installation d’activités créatrices d’emploi.

Pour la France Insoumise et son programme l’Avenir en commun, les mécènes seront toujours bien venus mais ils n’auront plus droit aux dégrèvements fiscaux. Pour les fondations en ayant déjà bénéficié, des représentants de l’état devraient pouvoir intervenir dans l’orientation du programme associer les citoyens.
Pour l’instant les espaces qui n’appartiennent pas à Maya Hoffmann et aux Capitani sont à vendre. Les prix sont encore raisonnables et attirent les bobos de Paris et d’ailleurs.

Dans un excellent journal local à parution irrégulière, l’Arlésienne, les spécialistes de la culture du Front National arlésien sont pratiquement les seuls politiques locaux à manifester leurs réticences à l’égard des opérations Hoffmann sur le thème « On est chez nous » et l’implantation de Luma avec la tour Gehry, les rachats d’hôtel par Maya Hoffmann, les activités culturelles ciblées pour les bobos ignorent les « petits » et les gens du cru.

On connaît l’argumentation xénophobe du front national, mais on connaît aussi nombre de plasticiens et de photographes arlésiens qui se sont vu refuser d’exposer leurs œuvres dans les grandes galeries de la ville sous prétexte qu’ils étaient arlésiens et qu’ils ne s’inscrivaient pas dans la dynamique d’art international voulue par Luma.  Ils se sont sentis ravaler au rang de « petits nègres » dépendant du bon vouloir des nouveaux maîtres.

C’est bien aux politiques publics de prévoir des dispositifs incluant pour l’ensemble de la population et par exemple de mettre en œuvre le projet toujours différé d’organiser des occupations temporaires par les artistes locaux ou des collectifs des multiples locaux commerciaux abandonnés par les commerçants.

C’est bien aux services municipaux d’informer massivement tous les habitants d’Arles et en particulier ceux de la périphérie et des logements sociaux que les Rencontres photo sont en accès libre pour les résidents arlésiens. Environ 8.000 arlésiens sur les 53.000 habitants visitent les expositions des Rencontres. Lors d’une journée de formation pour les médiateurs qui vont accueillir plus de 10.000 scolaires venant de six académies du sud de la France (excellent programme des Rencontres), une mère de famille de 40 ans est venue de sa cité HLM de Barriol parce que son assistante sociale l’a informée et incitée à faire partie du public arlésien. C’était une première pour elle. Elle avait apprécié la présentation des médiateurs, surtout de l’un d’entre eux qui avait été très pédagogique et elle assurait vouloir revenir. Un monde s’était ouvert devant elle.  

La communication de Luma affirme pourtant vouloir « apporter sa touche sur le territoire par un partenariat public-privé pour le bien commun inédit ».

Questions pour l’avenir d’Arles : comment assurer le rôle de service public en régulant des opérations privées et comment les citoyens peuvent-ils participer à la programmation des équipements ? Le risque évident est que le partenariat privé-public déjà remis en cause dans d’autres villes pour la construction d’équipements type hôpital, stade, etc.. s’impose pour la première fois à L’ECHELLE D’UNE VILLE et déséquilibre le tissu social et les pratiques citoyennes.

Problématique très différente des Fondations installées dans une agglomération capitale comme Paris, LVMH dans un bâtiment Franck Gehry au bois de Boulogne ou Pinault à la bourse du commerce aux Halles. Elles enrichissent l’offre culturelle, influencent le marché de l’art mais ne structurent pas de manière déterminante la vie de la cité et de ses habitants.

A Bilbao, le musée financé par la Fondation Guggenheim et construit également par Franck Gehry a, dit-on, contribué fortement à revitaliser la ville en crise dans les années 80 suite au déclin de la construction navale et de l’industrie lourde en pays basque. C’est la référence systématiquement brandie par les défenseurs du projet Luma à la fondation ou à la municipalité. Il va insuffler une dynamique économique bien au de là du tourisme et tout sera fait pour que les activités de recherche effectuées à Luma sur des matériaux innovants tirés des ressources locales débouchent sur des productions pérennes. Mais le contexte est incomparable. Bilbao, ville de 350.000  habitants, port sur l’Atlantique et capitale de la région Biscaye à l’intérieur de la communauté du pays basque est encore très industrielle dans les années 80. C’est un plan public de 750 Millions d’euros du Gouvernement du pays basque, de la région Biscaye et des municipalités concernées qui a organisé la réactivation économique et a proposé à la fondation Guggenheim de venir s’installer dans ce cadre défini par les collectivités locales.

 Les Rencontres photo 2017 peuvent déjà être qualifiées de succès public. La fréquentation devrait être encore en hausse de 10% par rapport à l’année dernière. Qu’en sera-t-il l’année prochaine et les années suivantes si Luma récupère les ateliers SNCF pour ses activités ?  

Que fera la ministre de la culture en 2018  pour exempter les Rencontres d’Arles de la suppression des emplois aidés ou pour les pérenniser avec d’autres contrats ? Sur les 350 salariés embauchés pour la saison des Rencontres photo, 230 sont en contrats aidés.

Une quarantaine d’expositions sur 27 lieux dans les espaces officiels auxquels il faut ajouter tous les lieux de la ville qui accueillent des photographes. Une galaxie, un univers d’images hors du commun qui donne une ouverture très riche sur la création. Indispensable de parcourir avec un esprit critique affûté pour dénicher les pépites et rejeter les foutages de gueule de photographes en mal de provocations singeant l’art contemporain en prise avec le marché de l’art, de commissaires complaisants face à des people et de commissaires débordés par l’abondance de photos incapables de proposer un accrochage cohérent. Rien que du subjectif.  

Pour commencer et expliquer le choix de l’image illustrant ce billet, une exposition sur le rôle de la photographie dans la démarche de Dubuffet. Un des premiers à défendre les projections monumentales reproduisant ses tableaux pour permettre l’immersion du public dans son œuvre, des collections photographiques d’objets de toutes sortes pour inspirer sa création et des montages photo incluant ses totems gigantesques dans des lieux inattendus comme une cité HLM, l’esplanade du Trocadero devant la tour Eiffel ou des façades uniformisées haussmanniennes. Dubuffet qui rit et Gehry qui fait. Un rapprochement de forme, de la provocation artistique à la transformation urbaine.

 

Wolf Wolf
Pour le gigantisme de la ville, le travail à la chaîne et les transports accentuant les pénibilités quotidiennes, Michael Wolf, ancien photo reporter proposait dans l’église des frères prêcheurs des images asiatiques saisissantes et renversantes justifiant la tête à l’envers du petit pompiste.

Wolf Wolf

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Wolf Wolf

Iran Iran
Sur l’Iran, une autre église proposait sur la place de la République une remarquable exposition sur les soubresauts de l’Iran islamique, guerre contre l’Irak, émancipation féminine, et industrialisation.Une belle composition agencée par des commissaires iraniens mettant en valeur le talent d’artistes iraniens peu ou pas du tout connus en France. Un documentaire complète très bien ce panorama sur les Iraniennes photographes et reste visible jusqu’au 24 septembre.

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 Bravo à Mathieu Pernot qui a fait un travail sur 20 ans en accompagnement solidaire d’une famille de gitans connue de tous à Arles. Digne, grave, expressif et différent.

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La rétrospective de la Chilienne Paz Erràzuriz retrace avec beaucoup de force et de courage en noir et blanc la vie dans la rue, dans les manifestations, dans les bars, dans les cimetières et dans les asiles psychiatriques sous la dictature de Pinochet. Aussi portraits poignants des Kawésqar ou Alakalufs peuple en voie d’extinction en Patagonie.
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Découverte du Japonais Masahisa Fukase, précurseur des selfies montés et autoportraitiste de la dépression post abandon avec des corbeaux faisant écho à ceux de Van Gogh.
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Mémoire de l’aménagement du territoire dans les années 80 en France pour une commande de la Datar et pour repérer au milieu des photos techniciennes, quelques Doisneau et Kudelka tranchant avec les autres.

Doisneau

Doisneau Doisneau
Doisneau Doisneau

Doisneau Doisneau
 Kudelka
Kudelka Kudelka

  

 

 

Bression Bression
Prix 2017 très mérité pour les jeunes talents Carlos Ayesta et Guillaume Bression. En six séries, procédé assez inhabituel autour d’un thème, en l’occurrence, l’après Fukushima réinventé à travers des emballages transparents des paysages, des voitures et des objets contaminés.

Bression Bression
Effet Christo garanti avec en plus l’expression de la radioactivité invisible. Archéologie des choses abandonnées sur l’asphalte. Sacs de sable dérisoire déposés sur le sol. Retour des habitants hagards dans les intérieurs dévastés. Usines dévastées ressemblant aux friches industrielles et aux ateliers SNCF avant rénovation, tsunami et catastrophe industrielle. Beau et terrible.

 

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Décommunication sur Lénine en Ukraine. Tout pour l’empire de la consommation, le passé au rebut repeint mais encore présent dans les arrière cours et les casses. On ne se débarrasse pas aussi facilement d’idéaux même dévoyés. Intéressant par Niels Ackerman et Sebastien Gobert 
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Importante escale à la Commanderie Sainte Lucie sur le traitement des réfugiés migrants en Lybie par les bandes armées à qui Macron veut confier le filtre avant l’embarquement vers les côtes européennes. Michel Vauzelle, en arrêt devant les images glaçantes, regrette que l’Europe ne mette pas en place une politique d’accueil des migrants à la hauteur de son niveau de richesse.

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 Dans la cave de la librairie Actes Sud, des photos d’une communauté Kogi en Colombie ayant récupéré          des terres avec l’aide d’une ONG pour vivre en accord avec leurs coutumes et leurs rites. Surtout pour le        documentaire projeté où s’animent les habitants concernés et le responsable de l’ONG assassiné.

 

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A côté, à la Chapelle du Méjean, la vuelta colombienne assez inégale avec des portraits scénarisés et très colorés d’une société en prise avec l’imaginaire des héros nord américains et la répression violente des plus pauvres.

 

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A l’étage, les villages colombiens avec les escouades de motards qui sillonnent les rues     et les collines pour écouler leur trafic, à peine visibles, tels des fantômes.

 

 

 

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 A l’inverse, les pulsions urbaines latino américaines à l’espace Van Gogh sont décevantes, un assemblage foutraque ressemblant aux effets d'une vague scélérate ayant déposé des clichés très inégaux sur les murs de l’ancien hôpital où a séjourné le peintre. Surnagent trois ou quatre photos noir et blanc du merveilleux Ricardo Larrain qui avait eu droit à son exposition dans l’église Saint Blaise, il y a quelques années. Pour le reste, une salle dédiée aux affiches sur les murs, des abstractions sans aucun slogan ni image forte, un comble pour un continent où les murs prennent encore la parole. Des vues de répression en Argentine et au Chili mêlées à des façades urbaines. 

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De même, on oublie vite les abstractions des Luxembourgeois à la Chapelle de la charité, les prises de vue depuis le train sibérien de Marie Bovo à l’église des Trinitaires et les photos colombiennes collées au mur dans une ambiance friche à la croisière, tellement vernaculaires qu’elles en deviennent insignifiantes, et à côté les géants et des nains si on n’est pas amateur de monstres de foires et les photos perforées par son auteur, Dune Varela, n’ayant rien trouver de mieux pour exprimer la fugacité de son œuvre que de tirer dessus à coup de carabines ou de coller ses clichés sur des plaques de plâtre pour s’approcher de la matière des monuments saisis par son objectif.

 Mention spéciale à l’inutile « superfacial » en anglais dans le texte dans la superbe abbaye Montmajour qui, elle, vaut le détour. Audrey Tautou, hyper photographiée et filmée à longueur d’année a trouvé que ce n’était pas assez. Alors selfies à gogo, à peine mis en scène sans remasterisation comme le Japonais Fukase. Non Tautou, tu n’es pas tout. Tout est à voir, Audrey, les autres aussi.

 Il ne faut pas oublier après la gare le hangar SNCF rebaptisé Ground control encore en semi activité ferroviaire, lui contrairement aux ateliers repris par Luma. Pas pour Blank Paper d’un collectif, pas de Londres mais de Madrid, comme son nom ne l’indique pas.

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Ils veulent faire dans l’art contemporain avec des panneaux type planche contact, répétitif, diagonales et triangles et palme de la contre photo noir et blanc des plus belles chutes d’eau du monde à Iguazu.

 

 

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Mais pour le Sud Africain Gideon Mendel. Très à propos et en phase avec l’actualité, une excellente galerie de portraits de sinistrés par les inondations sur tous les coins de la planète. Sobres, graves et belles, les femmes, les enfants et les hommes vous regardent avec l’eau à mi corps devant leurs maisons et dans leurs rues. Fortes belles et utiles pour ne pas oublier les dérèglements climatiques et la précarité des conditions de vie dans certaines régions.
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A point nommé pour rappeler qu’Arles est inondable et l’a été encore en décembre 2003, que tout est périssable, y compris les rencontres photo, sans espaces pérennisés ni contrats pour ses salariés.  


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Dernière étape pouvant être joyeusement séchée, l'exposition sur la période 70 80 d'Annie Leibovitz, dont les archives ont été acquises à coup de millions d'euros par la fondation Luma. La grande Halle des ex ateliers SNCF lui est réservée. L'exposition est associée aux Rencontres et gratuite seulement pour les Arlésiens. Les autres doivent payer leur billet en sus du forfait Rencontres. La rédactrice en chef du magazine Rolling Stones a fait des photos people, entre autres des Stones et du mouvement hippie. Bien pour la nostalgie, mais rien sur Woodstock, presque rien sur la lutte contre la guerre du Vietnam et la photo de John Lennon accrochée à Yoko, mais on l'a vue partout. L'accrochage se veut type friche sur des panneaux d'agglomérés avec les photos punaisées dessus, type chambre d'étudiant.

Les Rencontres d'Arles sont encore accessibles gratuitement pour les Arlésiens jusqu'au 24 septembre et pour les autres avec le forfait septembre de 30 euros et même de 25 euros pour les étudiants, les chômeurs et les familles nombreuses, sans l'église Sainte Anne (Expo Iran) et l'église des frères prêcheurs (Wolf).

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