Oui, le régime de Vichy était fasciste et en plus il collaborait avec l’occupant

Quand l’extrême droite progresse en Europe et quand beaucoup voudraient en finir avec le clivage Droite gauche, il faut le réaffirmer : Pétain et son régime de Vichy étaient fascistes ! La collaboration a masqué la nature d’un pouvoir dictatorial qui avait aboli toutes les institutions de la République.

francisque
En refusant d’en faire une variante du fascisme italien, du nazisme et du franquisme, de Gaulle et toute la droite française ont bloqué le travail de mémoire et de conscientisation du peuple français. On a coutume de dire que l’Espagne contemporaine est peu perméable aux thèses de l’extrême droite à cause de la présence dans l’esprit de tous du régime franquiste. Cela a aussi été longtemps le cas en Allemagne mais l’émergence de l’AFD d’extrême droite s'est faite récemment

En 2018, le Haut Comité des commémorations nationales a proposé de rendre hommage à Charles Maurras, dirigeant du mouvement Action française, antidreyfusard, royaliste d’extrême droite et fervent soutien de la révolution nationale du Maréchal Pétain en 1940.

En France, les historiens proches de Sciences Po ont pris soin de réaffirmer que « Non, le fascisme ne prit jamais en France l'allure d'un mouvement de masse. » Dans un ouvrage collectif  « Fascisme français ? La controverse », sous la direction de Serge Berstein et Michel Winock avec Pierre Azéma et Jacques Julliard, ils s’opposent à l’idée que la France ait pu être un des laboratoires de la pensée fasciste dans l’entre deux guerres et sous Vichy. Ils rejettent la thèse de L’idéologie fasciste en France (Seuil, 1983) de l’historien Zeev Sternhell.

Leur refus de qualifier le régime de Vichy de fasciste s’appuie sur trois dimensions apparues dans le premier régime, celui de Mussolini, se réclamant ouvertement du fascisme :

- l’expansion territoriale

- le contrôle sévère de la population

- un parti unique et de masse.

 Pétain et Vichy n’auraient pas appliqué ces politiques.

Bien sûr, on ne peut que constater que Vichy n’a pas cherché à conquérir de nouveaux territoires, mais la France avait constitué un Empire par ses politiques coloniales antérieures et l’Allemagne nazie avait laissé à Vichy son contrôle.

La dictature franquiste, même si elle n’a pas été qualifiée de purement fasciste suivant les critères mussoliniens a été largement associée aux régimes fascistes et nazis sans pour autant viser l’expansion territoriale de l’Espagne.

Pour le contrôle sévère de la population, Vichy a largement repris à son compte ce principe. La police et la milice de Vichy ont persécuté tous les opposants politiques syndicaux, les résistants et les juifs en les torturant et en les déportant dans les camps de la mort.

Concernant le parti unique, Pétain aurait dissuadé ses proches d’en créer un comme ferment et garant de la révolution nationale. Le culte du chef  lui suffisait pour affirmer partout le principe du pouvoir personnel et dictatorial. Mais la milice de Darnand et les partis de Marceal Deat, le RNP rassemblement national populaire favorable à un régime fasciste et totalitaire dans une Europe unifiée et socialiste, de Doriot, le  parti populaire français, de Laroque,  le Parti social français, PSF et la légion  française des combattants (LFC) formaient un mouvement de masse au service de Vichy. À son apogée, la LFC réunit 900 000 adhérents en métropole, 500 000 outre-mer auxquels s'ajouteront 350 000 volontaires de la Révolution nationale. L’ensemble faisait masse et aucun parti d’opposition n’était toléré.

 

L’idéologie d’extrême droite se caractérise par sa haine de la démocratie, de la gauche et des minorités raciales qui portent atteinte à la pureté raciale proclamée de la nation.

Hors sous le régime de Vichy, Pétain concentrait tous les pouvoirs, le parlement ne s’est plus réuni, une justice d’exception a été mise en place, le Parti communiste avait été dissout en septembre 1939 et à partir d’août 1941 les autres partis d’opposition étaient interdits de réunion et de toute activité, la promulgation de La Charte du Travail en 1941 a dissout officiellement les syndicats et interdit la grève, des lois raciales ont été promulguées.

 - armistice du 22 juin 1940, art. 19 : Pétain s’engage à remettre aux vainqueurs tous les Allemands et Autrichiens émigrés que le Reich réclamera ;

- loi du 22 juillet (et décret du 1er novembre 1940) sur les dénaturalisations ;

- ordonnance du 22 septembre 1940 : recensement systématique des juifs ;

- loi du 27 septembre 1940 « relative à la situation des étrangers en surnombre dans l’économie nationale » qui seront dès lors internés ; les « prestataires » sont incorporés dans des « GTE » (Groupements de Travailleurs Étrangers) ;

- 3 octobre 1940 : Statut des Juifs ;

- loi et décret du 4 octobre 1940 sur l’internement arbitraire des étrangers « de race juive » par la police française ;

- décret du 7 octobre 1940 : abrogation du décret Crémieux (décret de 1870 qui décidait l’accord d’office de la citoyenneté française aux 35 000 juifs d’Algérie) ;

- 2 juin 1941 : second Statut des Juifs ;

- 27 mars 1942 : départ d’un premier convoi de déportés de Compiègne à Auschwitz ;

- mai 1942 : port de l’étoile jaune obligatoire pour tous les « Israélites de plus de six ans » ;

- début juillet 1942 : Laval propose « lors de la déportation des familles juives de la zone non occupée, d’y comprendre également les enfants âgés de moins de 16 ans. » (Dépêche de Dannecker à Eichmann, 6 juillet 1942) ;

- 16 juillet 1942 : rafle du Vel d’Hiv à Paris : 13.152 hommes, femmes et enfants juifs arrêtés à leur domicile par la police française, en vue de leur déportation ;

- 4 août 1942 : dépêche 2765 P du secrétaire général pour la Police aux Préfets : ordre de déportation immédiate des juifs en zone occupée.

La devise officielle du régime de Vichy « Travail famille patrie » avait été créée en 1933 pour la ligue d’extrême droite les Croix de Feu puis adoptée par le Parti social français (PSF) fondé par le colonel de La Rocque.

La francisque, emblème personnel de Pétain, devenu celui de l’état français en tant que personne morale, était une hache de jet utilisée par le peuple germanique franc au moment de la conquête de la Gaule après l’effondrement de l’empire romain en 460. C’était le symbole de l’intégration de la France à une Europe germanique nazie.

 

Un des grands objets cachés de l’histoire française est la Cagoule cette organisation d’extrême droite  très active dans les années trente dont le nom officiel  était Comité secret d'action révolutionnaire (CSAR). Elle a été créée après l’arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936 par Eugène Deloncle. Son trésorier était  Eugène Schueller, par ailleurs fondateur de la multinationale L’Oréal. Elle a été impliquée dans plusieurs assassinats politiques et son objectif principal était la réalisation d’un coup d’état pour mettre en place un régime fasciste proche du modèle italien avec qui elle entretenait des contacts étroits et qui lui fournissait des armes. L’organisation comptait plus de 12.000 membres dont 5.000 combattants. Par ailleurs elle avait infiltré l’armée française et en particulier l’aviation et pouvait compter sur le soutien de plusieurs milliers d’officiers qui faisaient partie d’un service de renseignements anti communiste, le réseau Corvignoles fondé par Loustaunau-Lacau.



En novembre 1937, la Cagoule a organisé un coup d’état qui a échoué. Marx Dormoy a fait démanteler l’organisation. Des caches d’armes réparties sur tout le territoire ont été découvertes. Une grande partie des archives concernant la Cagoule a été détruite.    

 Même si quelques membres de la Cagoule comme Loustaunau-Lacau se sont engagés dans la résistance par refus de l’invasion étrangère, la plupart de ses membres se sont retrouvés dans l’entourage immédiat du Maréchal Pétain à Vichy.

 En 1945, une nouvelle enquête judiciaire a été ouverte sur les activités de la Cagoule. Un dossier a été rédigé par M. Ducloux, directeur des services de la police judiciaire. « Il est établi que Pétain entretenait des relations avec les principaux membres de la Cagoule dont le but était de renverser la République et de la remplacer par un pouvoir dictatorial à l’instar de Rome et de Berlin, opération en vue de laquelle d’important dépôts d’armes en provenance d’Italie et d’Allemagne avaient été constitués. Il suffit de citer les noms d’Alibert [Ministre de la Justice dans les deux premiers gouvernements Laval en 1940] et de Deloncle… Un document d’Alibert datant de 1942 révèle qu’il faisait partie de la Cagoule ainsi que Darlan, Huntzinger, Déat, Laval et aussi le Maréchal Pétain qui en était le drapeau ; que l’intention était de prendre le pouvoir pour instaurer un régime sur le modèle de Franco, en utilisant les services de celui-ci et au besoin l’appui d’Hitler. »*

 Quand Pétain a été appelé le 17 juin 1940 comme vice président du Conseil par Paul Reynaud alors qu’il était ambassadeur de France en Espagne auprès de Franco, puis le 16 juin 1940 quand il est devenu Président du Conseil, sa prise de pouvoir a atteint le but que s’était donné la Cagoule, mettre en place un régime dictatorial d’extrême droite avec Pétain comme porte drapeau.

 Dans « Affaires d’honneur », en faisant revivre les huit premiers de mai 1940, le rôle joué par des officiers supérieurs de l’armée française liés à la Cagoule, organisation d’extrême droite aussi appelé  Comité secret d'action révolutionnaire apparaît décisif pour désorganiser la défense française et saboter les bombardements en particulier celui 14 mai 1940 sur le pont de bateaux à Gaulier près de Sedan. 

 Grâce aux archives militaires de Vincennes, ces journées cruciales pour l’invasion nazie de la France ont pu être reconstituées. Le Général Huntzinger commandait le IVème groupe d’armée dans les Ardennes, là où finit la ligne Maginot et où Hitler choisit d’attaquer avec ses Panzers et ses bombardiers.

 "Le 13 mai 1940, Le général Billotte qui commande le front allié depuis l’extrémité ouest de la Ligne Maginot jusqu’à la mer comprend enfin que le plan allemand consiste à opérer la percée décisive sur le territoire français non pas à partir du centre de la Belgique mais à partir des Ardennes vers Sedan et que les forces terrestres dont il disposait dans le secteur, la 55e division d’infanterie et l’artillerie du 10e corps d’armée ont abandonné le terrain, traumatisées par cinq heures de  pilonnement de la Luftwaffe. Il ne lui reste plus que l’aviation pour combler la brèche de plus en plus béante sur le front. Il appelle donc en catastrophe le 13 mai à 22 heures le Général d’Astier. Il lui demande de déclencher aussitôt une opération massive pour détruire les ponts de bateaux assemblés par les Allemands sur la Meuse. D’Astier fait remarquer à Billotte qu’aucun bombardier classique ne sera en mesure d’intervenir avant le milieu de la journée du lendemain et que cette mission a très peu de chances d’être menée avec succès de nuit. Le Général Billotte insiste en déclarant : « La victoire ou la défaite passent par ces ponts. » **

 Hors plus tard, le Général Huntzinger déclarera préparer une contre attaque terrestre pour détruire le pont de bateaux. Les missions de bombardement seront détournées sur les colonnes allemandes en amont du pont pour éviter des pertes dans les rangs des unités françaises terrestres.

La contre attaque n’a jamais eu lieu et le Général Huntzinger au lieu de la préparer a fait reculer son PC. Le résultat a été que le seul pont de bateau disponible pour faire passer la colonne de 1000 Panzers de Guderian n’a pas été détruit. La percée de Sedan a été triomphale pour Hitler et ses troupes.

Les analyses faites sur la percée de Sedan ont considéré que le seul secteur de Sedan qui avait tenu face au déferlement de la Wermacht était celui du Général Rochard qui avait réussi à améliorer les défenses en les mettant quasiment au niveau de celles de la Ligne Maginot. Le 20 Mai, en pleine nuit, il réunit ses troupes pour leur confirmer qu’ils n’avaient pas cédé un pouce de terrain et qu’ils pouvaient retourner la situation en contre attaquant dans le secteur voisin qui avait été complètement enfoncé.

Le Général Huntzinger décida le lendemain 21 mai de limoger le général Rochard et de le remplacer par le général Doyen. Ce même Huntzinger dont un rapport de police disait qu’il était proche de la Cagoule fut le représentant de Pétain pour signer l’armistice le 25 juin 1940 à Rethondes.  Il fut ensuite Secrétaire d'État à la Guerre du 6 septembre 1940 au 11 août 1941 dans le  Gouvernement de Vichy et l'un des signataires de loi portant sur le statut des juifs du 3 octobre 1940.

L’armée française qui comptait 5.500.000 hommes en mai 1940 a été défaite par une armée allemande de 5.000.000 d’hommes en six semaines.

* Les Cagoulards dans la guerre de Philippe Bourdrel Albin Michel 2009

** Affaires d'honneur. La prise de pouvoir par les fascistes français en huit jours de mai 1940 de Pierre Grenet aux éditions Gabriel Riqueti 2018

 

 

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