Voilà, vingt ans après. Ne comptez pas sur Google pour écrire l’Histoire !

En Juillet 1998, France Télécom lança son moteur de recherche Voila.fr. C’est seulement en septembre 1998 que Google Inc fut créé. Aujourd’hui, Voila.fr n’est plus qu’un guide de sorties et Orange a abandonné son moteur développé en interne et propose une barre de recherche Google depuis l’année dernière. La situation de monopole mondial (Chine exceptée) pour Google ne doit pas être indépassable !

Cet été 2018, en écrivant une fiction, j’avais besoin de retrouver une information sur le moteur de recherche Voila et quoi de mieux que l’internet et son formidable livre ouvert de milliards de pages pour faire une recherche documentaire ? Pourtant, j’ai vite déchanté en googlisant « moteur Voila »,  les pages proposées en liste réponses étaient bien pauvres. A plusieurs reprises, en évoquant Voila dans différentes circonstances j’avais constaté que dans la mémoire collective, quel que soit l’âge des interlocuteurs, l’épisode Voila ne s’était jamais inscrit ou avait été effacé. Intervention en 2014 dans l'émission de France Culture "Google est il un projet politique ?" enregistrée à Sciences po à la suite de la table ronde avec Laurent Alexandre, Dominique Boullier et Dominique Cardon  

Pour certains, le problème est la pérennité des informations sur l’internet et il a fallu organiser le droit à l’oubli pour qu’une déclaration, une position, une histoire ne restent pas visibles pour l’éternité attachée à son auteur. Mais, il faut être conscient que l’internet est un média éphémère, que beaucoup de pages web ont été créées sur des sites à durée de vie limitée et qu’elles peuvent rapidement devenir inaccessibles. Rien ne remplace le travail d’un rédacteur qui essaye de retracer un parcours pour proposer des jalons et des références et permettre des analyses critiques pour enclencher de nouvelles expérimentations et innovations tenant compte des leçons du passé.

François Fillon, disparu de la politique a dit pendant la campagne de 2017 : « Vous pensez qu’il y aurait de l’Internet en France si on avait toujours France Télécom avec des fonctionnaires ?” »

Hors Wanadoo, le fournisseur d’accès à l’internet de France Télécom proposait ses services dès mai 1996 et un portail d’annuaires pageszoom.com fut lancé en avril 1997 avec les Pages Jaunes, les Pages Blanches et déjà un moteur de recherche baptisé Pages Web qui indexait 4 millions de pages web françaises.

Le capital de France Télécom a été ouvert et 20 % de ses actions ont été mises sur le marché en septembre 1997. Ces services internet ont été lancés dans le cadre du service public de France Télécom, entreprise encore à 100% détenue par l’état et dont les salariés bénéficiaient encore à 95 % du statut de fonctionnaire, même si parmi les protagonistes de l’internet à France Télecom, nous étions principalement des salariés de statut de droit privé.

Vingt ans après, bon moment pour analyser ce qui s’est passé. Pour le lancement de Voila, nous avions organisé une campagne de communication en annonçant la prochaine sortie d’une lumière améliorant la navigation sur l’internet en synchronisant l’ouverture du service avec l’allumage du phare du bout du monde reconstruit sur l’île des Etats (Argentine) à l’initiative de André Bronner, dit Yul, en Argentine. Ce phare a été popularisé en France par le livre de Jules Verne.

En 2018, logiquement André Bronner est revenu sur l’île des Etats pour vérifier le fonctionnement du phare dont les éclats ont une portée de 26 kilomètres dans des conditions extrêmes. Quelques travaux à mettre en œuvre sur le système électrique et les panneaux solaires, mais le phare tient bon. 

Alors, dans une entreprise publique qui pouvait craindre légitimement la menace que ferait peser sur ses activités le développement de l’internet, je retiens surtout ma participation à la construction d’un immense réseau d’informations et d’échanges dans lequel soufflait un vent libertaire. Pour moi, à l’échelle d’une génération qui n’a connu ni guerre ni catastrophe majeure, cela reste un petit rendez-vous avec la grande Histoire.

A la fin des années quatre vingt dix, ceux qui avaient connu les résidus de contre culture, qui avaient milité dans des mouvements autogestionnaires, altermondialistes ont rencontré des geeks, ces fous d’informatique qui voulaient casser tous les codes. Aller vite en coopérant avec des pairs qui cherchaient dans la même direction. Il s’est passé quelque chose avec l’arrivée du réseau Internet qui ouvrait tous les espaces. Plus de guichet pour autoriser les contenus éditoriaux comme sur le minitel. Des pages d’information avaient instantanément une adresse et étaient accessibles à tous partout dans le monde. Les gendarmes de la pensée étaient balayés, même à l’intérieur de France Télécom qui avait été à la fois ultra innovant avec le Minitel et très censeur en contrôlant via un kiosque l’agrément des services et leurs conditions d’accès au grand public. Nous étions tous excités à l’idée de casser la baraque, avec la « killer application », de sortir le service innovant avant tous les autres et sans les contraintes commerciales d’une entreprise privée. Internet, espace public échappant pour un temps aux règles libérales, avant que les levées de fonds des startups n’enrichissent quelques uns. Nous avons avancé dans un mélange très riche de générations, d’ambitions et d’idéologies.

En 1996, alors que France Télécom était encore un opérateur public et que nous étions en charge du service de l’annuaire électronique, le 3611 sur le Minitel,  la direction nous avait demandé de préparer son passage sur ordinateur connecté. Mais la direction était très prudente vis-à-vis du réseau Internet. Elle voulait tout verrouiller, empêcher les développements technologiques anarchiques qui, selon elle, allaient mettre en péril leur modèle économique et la sécurité des réseaux. Au contraire, quelques uns au Centre de recherche du CNET et dans notre service étaient fascinés par le potentiel et la liberté offerte par Internet avec son langage html permettant de créer des liens très simples entre un mot d’une page et celui d’une autre page disponible n’importe où sur le réseau. Comme les associations d’idées et le coq à l’âne, les clics échappaient au monde hiérarchique. 

Dans les sphères officielles de France Télécom, ils avaient concocté avec Deutsche Telekom un protocole de communication entre ordinateur qu’ils avaient appelé VEMMI et que nous appelions « vomi ». Cette bête à cinq pattes ouvrait des tas de fenêtres sur les ordinateurs dès qu’on voulait naviguer en réseau et les accès aux pages étaient soumis à des kiosques à péages des opérateurs. Nous avons développé, sans y croire un nouveau service sur ordinateur dans ce protocole VEMMI, mais en parallèle et discrètement avec une petite équipe du CNET, nous avons éléboré très discrètement des maquettes de services qui fonctionnaient sur le réseau Internet en html ouvert à tous les vents. C’est le service en VEMMI et pas celui d’Internet que nous avons présenté à François Fillon, nouveau Ministre des Technologies de l’Information en octobre 1995 au salon international des Télécoms à Genève.

Il nous fallait aussi faire sauter un autre dogme interne. Pour assurer la sécurité des services en ligne et selon les recommandations de toutes les sociétés de consultants extérieurs encadrant les projets informatiques, les serveurs devaient être des gros ordinateurs chers fonctionnant avec le système d’exploitation Unix. Alors que toutes les petites équipes de développeurs sur l’internet jonglaient avec des systèmes plus souples et beaucoup moins chers, des ordinateurs à peine plus gonflés que ceux des particuliers et fonctionnant en Linux, le logiciel libre, l’horreur pour les ingénieurs de France Télécom. Là aussi, il a fallu convaincre la direction avec l’aide des chercheurs les plus ouverts du CNET que les services pourraient être sécurisés et que nous aurions la souplesse nécessaire à l’innovation avec des coûts bien moindres.

Quand la déferlante Internet s’est imposée partout dans le monde et a fait sauter tous les verrous jusqu’aux plus hautes instances de France Télécom, la Direction, ne voulant pas être complètement dépassée nous a demandé de développer au plus vite un annuaire sur Internet. Cela tombait bien, tout était prêt. Le service sur Internet sous le nom de Pages Zoom a été lancé en quelques semaines en 1997 avant la privatisation. Nous avions fait une recherche de nom en interne. Nous ne nous rendions pas compte des difficultés que nous allions rencontrer pour imposer une nouvelle marque et du budget nécessaire pour y arriver. Plus tard, l’ensemble des services est devenu accessible sous la marque de « Pages Jaunes ».

Dès l’ouverture, nous avons appliqué le modèle économique qui avait fonctionné sur l’annuaire 3611 et qui anticipait ce qui est devenu la règle sur Internet : la gratuité de l’accès au service et des revenus issus de la publicité payée par les annonceurs. Pour fournir une base d’information riche dès l’ouverture du service, nous avons mis en ligne dans un format compatible avec Internet 10.000 catalogues vidéotex disponibles sur le minitel 3611. Ils étaient comme des mini sites web des entreprises décrivant les offres des professionnels, en attendant les vrais sites web des entreprises qui sont arrivés plus tard. Très vite, nous avons ajouté à l’annuaire de base un service associé de cartographie avec Mappy pour localiser les professionnels et surtout les photos de tous les bâtiments de Paris. Pour investir dans ce service de photos, ça n’avait pas été facile de convaincre les décideurs et d’obtenir le budget nécessaire à l’achat en exclusivité des 350.000 photos d’immeubles de Paris. En fait, cela s’est avéré un formidable coup de pub pour l’annuaire. En première mondiale, chaque internaute pouvait visualiser les photos des immeubles correspondant à toutes les adresses de Paris, pour explorer l’environnement de son futur appartement ou pour connaître celui d’une fille qui l’attirait. Il pouvait aussi naviguer dans les rues de Paris en cliquant sur toutes les adresses voisines. C’était une anticipation du Google Street qui avait été imaginée par un jeune parisien très malin qui envoyait une dizaine de types en scooter prendre les photos des immeubles et les enregistrer aussitôt sur un pc portable. Ils associaient les photos aux coordonnées latitude-longitude de chaque adresse. Nous avons fait le lien avec toutes les adresses parisiennes de la base de données annuaire. En juillet 1998 (le même mois qui a vu une autre victoire largement fêtée en France), ce service a obtenu le LISA Award du meilleur annuaire au monde sur Internet à Boston. Ce qui avait plu au jury, je crois, c’était la multitude de services associés, en plus des plans et des photos de ville. Il y avait des rues marchandes, des pages tourisme, un guide des sorties que nous avions appelé Nouba.

Il manquait un service populaire sur Minitel, la recherche inverse qui permettait d’obtenir le nom d’une personne à partir de son numéro de téléphone. La CNIL ne nous avait pas autorisé à proposer ce service pour protéger les données personnelles des abonnés.

La Direction de l’entreprise de service public France Télécom refusait assez justement d’enfreindre cette interdiction. Mais Xavier Niel a vu, lui, le moyen de gagner beaucoup d’argent en jouant les détournements délinquants. Il lui manquait la base de données des abonnés de France Télécom qui la commercialisait par segments pour faire du démarchage publicitaire. France Télécom ne souhaitait pas se déposséder de l’ensemble de sa base nationale d’abonnés pour favoriser un concurrent indélicat. Si génie il y a chez Xaver Niel, on le trouve dans l’ingéniosité du petit délinquant qui prolongeait une martingale devenue célèbre comme « cochon rose ». Des opérateurs de services minitel connectaient une batterie de minitels toute la journée sur leurs codes 3615 dans des appartements opportunément vidés quand les factures de France Télécom arrivaient. Elles restaient impayées. Tout bénéfice pour les propriétaires de ces codes 3615 qui faisaient exploser leurs revenus sans payer les connexions de leurs minitels pirates. Une faille dans le système de péages de l’opérateur public. Xavier Niel qui avait déjà amassé un beau trésor de guerre avec des revenus tirés des services de rencontres, le minitel rose, a appliqué une recette du même type en lançant un service exploitant des données appartenant à France Télécom. Il enregistrait les listes d’abonnés fournies par l’annuaire en réponse à des batteries de requêtes pour collecter tous les abonnés de France. Il multipliait à l’infini des connexions d’une durée limitée à trois minutes pour bénéficier de la gratuité du service offert aux abonnés. Il a ainsi pillé la base de données annuaire sans rien payer à France Télécom. Il a ouvert en 1995 son service d’annuaire inversé sur un 3615 à un tarif très élevé et il s’est enrichi. Techniquement, le service n’avait rien d’innovant, c’était un jeu d’enfants pour des informaticiens de programmer des interrogations de bases de données très simples : un numéro de téléphone en requête et un nom et une adresse en réponse. France Télécom a porté plainte et Xavier Niel a été condamné en 1999 à payer 15 millions d’Euros de dommages et intérêts pour piratage de sa base de données. Sa réputation était faite pour les mass média. Il était devenu le grand pirate, héros des ultra libéraux qui voyaient en lui le champion qui allait croquer le monstre, le mammouth, l’horrible établissement public qui avait été partiellement privatisé en 1997 et qui n’avait gardé que quelques missions de service public comme la couverture minimale du territoire en cabines téléphoniques et l’annuaire universel.

En résumé nous n’avons différé l’ouverture de ce fameux annuaire inverse que pour respecter les libertés définies par la CNIL. Quand la réglementation a évolué et que France Télécom a été autorisée à ouvrir un service d’annuaire inverse, cela a été fait très rapidement. Le 3615 QUIDONC a été ouvert en 1998 à un tarif inférieur à celui d’ANNU. Et effectivement, c’était trop tard pour venir concurrencer le 3615 ANNU tellement connu et soutenu par une grosse campagne de pub et une grande partie de la presse fascinée par ce « pirate » milliardaire.

Contrairement à ce qu’on nous disait en interne à France Télécom: « l’annuaire sera toujours la porte d’entrée sur les réseaux et vous tenez toujours la killer application !», nous avions compris que dans une logique de mots charnières entre les pages, il fallait un système de recherche capable d’aller chercher directement la bonne série de mots librement dans les pages Internet. Plus la peine d’avoir une armée de documentalistes qui référencent chaque page dans des rubriques. Il fallait un explorateur de pages capable d’indexer automatiquement les mots et les pages et de répondre à n’importe quelle recherche instantanément et de manière exhaustive. Comme ce service n’avait pas été développé en interne, pour aller vite, nous avons audité les moteurs de recherche créés en France et nous avons sélectionné celui qui nous paraissait le plus performant, celui d’Echo à Sophia Antipolis. Nous avons trouvé un accord avec ses géniaux inventeurs, Christophe Dupont et ses associés Christophe Ruelle et Michel Bisac et nous l’avons intégré aux autres services des Pages Zoom pour concevoir le moteur de recherche et le portail de France Télécom. Nous l’avons nommé Pages Web sans faire appel à un cabinet de communication.

Nous pensions avoir été très malin en sélectionnant « pages web » comme marque pour le nouveau service. A l’époque, nous achetions pour quelques dizaines de francs des noms de domaine correspondant à nos trouvailles pour les nouveaux services. Nous avions été très surpris que le nom de domaine « pagesweb.com » n’eût pas été réservé. Mais finalement, c’était trop simple, trop générique et peu significatif. Cette marque « pages web » s’est avérée sans valeur « marketing », nous l’avons laissé tomber. Nous cherchions une marque formée par un mot français facilement mémorisable et compréhensible dans toutes les langues et si possible déjà utilisé aux Etats-Unis. Une agence de communication nous a proposé « Voila », simple, rapide, bien adapté à des réponses à une demande (les requêtes faites sur le moteur de recherche) qui était fréquemment utilisé aux Etats-Unis dans le langage courant.

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En juillet 1998, les Pages Zoom qui reçurent, à Boston, le LISA Award incluaient le moteur de recherche pagesweb. Ce même mois de Juillet, nous avons lancé notre nouveau service indépendant des annuaires, le moteur de recherche voila.fr sous sa nouvelle marque : Voila.

 

Nous avons ensuite développé, à tour de bras, avec la même équipe d’Echo et le soutien d’un petit groupe du CNET des services qui facilitaient le dialogue des internautes : des tchats, des forums et des listes de discussions, une plate forme d’hébergements de pages web, un webmail, un journal d’information fourni par l’AFP, un service de traduction automatique en partenariat avec Reverso. Les développeurs avaient tous entre vingt cinq et trente ans et avaient l’impression d’inventer un monde nouveau. Bien sûr certains rêvaient aussi au magot qu’ils espéraient rafler en créant une startup et en la revendant rapidement sur ses promesses de gains futurs, mais ils étaient tous engagés dans une course collective. Tous les développements se faisaient à partir de logiciels libres avec des contributions disponibles sur le réseau. Le défi, c’était d’être les premiers à sortir l’application élégante, facile d’usage et reconnue par la communauté.

Par exemple, pour que chacun puisse créer et actualiser ses pages web sans être un geek bidouilleur de codes, un groupe du CNET a conçu une application qui permettait de construire, pas à pas, avec des choix simples d’options des pages web avec des rubriques pour présenter clairement les informations en insérant des photos. Très vite, plus d’un million de sites ont été créés gratuitement par des internautes dans tous les domaines sans faire appel à des entreprises spécialisées. Ca préfigurait les blogs avec quelques années d’avance. Aujourd’hui, ça parait simple. Tous ceux qui veulent s’exprimer et s’organiser collectivement ouvrent un blog en paramétrant leurs billets dans un cadre préformaté au lieu de commander à un professionnel un site sur mesure ou de le bricoler péniblement avec des logiciels complexes. Ensuite et depuis 2010 avec Facebook et son succès foudroyant, ils le relayent auprès de leurs contacts sur les réseaux sociaux.

En Juillet 1998, au moment du lancement de Voila, il n’existait pour faire des recherches sur le web que les moteurs Alta vista (créé par le Français Louis Monier) et Lycos au niveau mondial et des guides web, dont celui qui avait le plus d’audience dans le monde et en France avec son service lancé en septembre 1996, Yahoo.fr, Nomade et Wanadoo (de France Télécom). Les guides web classaient manuellement avec des documentaristes les principales pages web françaises dans des rubriques sur le modèle des Pages Jaunes. Google en était encore au stade embryonnaire. La société Google Inc a été créée en septembre 1998.

Dans le monde des pages jaunes, nous classifions les professionnels dans 1800 rubriques et des spécialistes en intelligence artificielle et en « langage naturel » avaient développé des logiciels complexes pour proposer la bonne rubrique à partir des demandes tapées sur un formulaire de recherche par les utilisateurs du service. Un énorme dictionnaire contenait des liens de généricité et de synonymie entre les mots et les expressions du langage courant pour faire correspondre au mieux les requêtes du public avec la ou les rubriques les plus proches. Nous étions assez fiers d’avoir adapté ces techniques à nos annuaires et d’en avoir vraiment facilité leur usage. Nous avions aussi imaginé faire des recherches « plein texte » sur les catalogues des professionnels qui étaient relativement standardisés, mais cela n’avait pas donné de bons résultats.

Certains chez Wanadoo ont voulu répéter le système Pages Jaunes en indexant toutes les pages web dans des rubriques qui étaient censées représenter la richesse de l’Internet. Cela paraissait une gageure et c’est effectivement devenu une entreprise pharaonique à laquelle ont renoncé tôt ou tard tous ceux qui s’y étaient essayés, Yahoo au niveau mondial, Nomade et Wanadoo en France. Comme dans beaucoup de professions, ceux qui ont acquis le statut de médiateur entre le public et le savoir s’y accrochaient. Classer, répertorier les informations pour présenter les connaissances du monde, étiquetées dans des rubriques, cela les fascinait plutôt que de comprendre le changement d’univers.

Mais les liens hypertexte changeaient tout. Avec la standardisation des formatages de texte pour le html, on pouvait faire de la recherche plein texte alors que sur le minitel chaque base de données avait ses propres codages.

Sur l’internet, grâce au langage html qui normalisait toutes les informations contenues dans les pages web, des robots avec des routines automatiques pouvaient s’immerger dans les millions puis les milliards de pages web, aspirer leur contenu, indexer tous les mots contenus dans les pages et proposer des recherches en mots libres directement sur le contenu des pages. L’utilisateur formulait une question et découvrait dans les listes réponses la diversité des approches sur la problématique recherchée sans aide de documentalistes et de rubriques intermédiaires. C’était le principe des moteurs de recherche.

 

En quelques mois avec Christophe Ruelle, Michel Bisac et ceux qui étaient restés dans « Echo », nous avons hissé Voila aux premiers rangs des portails français au coude à coude avec Yahoo.fr.

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Les campagnes de publicité ont été assez limitées, mais toutes les équipes se sont senties portées et poussées par le parrainage accordé au bateau Imoca de 18,23 mètres. Le bateau de Christophe Auguin qui avait gagné la course autour du monde 94 95 a été rebaptisé Voila.fr et le skipper Bernard Gallay s’est engagé sur la course en solitaire autour du monde au Vendée Globe en novembre 2000. Ce magnifique bateau a navigué sur toutes les mers du monde avec la marque voila.fr. Bernard Gallay a terminé la course en huitième position, ce qui était en soi un exploit.

Voila.fr a même dépassé Yahoo.fr en audience juste avant que Google apparût en français en mai 2000.

Nicolas Dufourcq, l’actuel Directeur général de BPI France, fut un fervent défenseur de Voila en tant que Directeur de la division Multimédia de France Télécom. En 2000, Nicolas Dufourcq mena l’introduction en bourse de Wanadoo et en devint PDG. Il fut élu manager de l’année. Le fournisseur d’accès Wandoo avait plus d’un million de clients et était leader sur son marché et Voila avait dépassé Yahoo.fr pour devenir le premier moteur de recherche consulté en France. France Télécom était le seul opérateur Internet d’Europe à avoir réussi à être leader sur les deux secteurs : le réseau (les tuyaux) avec les abonnements et les contenus (les services) dont le moteur de recherche le plus consulté dans son pays.

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L’idée était de faire une vraie porte d’entrée sur le web français avec les informations essentielles et les bons outils pour naviguer. C’est pourquoi nous avons fait de voila.fr un portail multi services qui associait le guide du web disponible sur Wanadoo pour les utilisateurs qui préféraient s’appuyer sur des rubriques à côté du moteur de recherche, et les autres services dont les annuaires. Nous avons été influencé par les succès de l’époque, Yahoo, Excite, Alta vista qui proposaient tous des portails alors que Google lancé plus tard a tout misé sur un seul formulaire de recherche au centre d’une page vide pour rendre un service ultra rapide.

Pour comparer les moteurs de recherche, on considère généralement quelques critères d’évaluation : la pertinence de leurs réponses, leur rapidité et leur exhaustivité. La pertinence des réponses est assez difficile à évaluer. Il faut juger la liste des pages web qui est fournie pour une question donnée et apprécier si celles qui sont en tête de liste sont les plus pertinentes, c'est-à-dire les plus utiles à la recherche effectuée, les plus sérieuses, les plus importantes pour une communauté donnée, scientifique, politique ou pour le grand public. Il faut aussi éviter les doublons et pour cela il faut que les algorithmes soient capables d’identifier si il s’agit des mêmes contenus sur deux pages web différentes bien que figurant à des adresses différentes. Pour organiser les réponses avec pertinence, Voila, avait adopté à peu près le même algorithme que Google : placer en tête les pages qui ont le plus grand nombre de liens pointant vers elles. Ca revient à les classer en fonction de leur popularité, le fameux « page rank » qui n’était pas l’exclusivité de Google. La difficulté résidait dans la mise en œuvre du système, mais le concept était disponible dans les grandes lignes sur les revues spécialisées et sur Internet. Cela permettait d’automatiser le processus en partant du principe que si une page était « référencée » par beaucoup d’autres pages qui contenaient un mot ou une expression pointant vers elle, cette page devait être intéressante pour la majorité des internautes.

Ces principes qui ont prévalu au moment de la création des moteurs de recherche Voila et Google ont ensuite été dévoyés par les exigences commerciales avec l’invention des produits publicitaires de court-circuitages des listes réponse. Dans les premières positions sont apparus dans des espaces identifiés « annonces » des pages web dont les propriétaires avaient payé pour gagner des places dans le classement de pertinence. Une cotation existe pour les mots en fonction de la demande connue statistiquement par l’analyse des requêtes faites quotidiennement sur le moteur de recherche.

Des agences de référencement sont également apparues sur le marché. Elles offrent leurs services pour améliorer globalement le classement des pages web dans les listes réponses des moteurs de recherche, toujours ce « page rank ». Pour cela, elles créent des liens artificiels, c'est-à-dire non justifiés par une pertinence quelconque, entre les pages web de leurs clients et des pages relais qui n’existent que pour alimenter ce commerce. Google prétend lutter contre ce phénomène en contrôlant par sondages la pertinence des liens entre les pages.

Ces critères de pertinence classifient l’information dans tous les domaines en s’opposant aux principes de la hiérarchisation du savoir par l’université et les communautés scientifiques et techniques. Le temps est fini où une catégorie d’experts était chargée de manière exclusive de compiler les connaissances pour établir ce que « l’honnête homme », « une tête bien pleine » d’une époque devait assimiler. C’est sans doute une bonne chose parce que des thèses jugées iconoclastes ou politiquement rebelles ont pu être écartées des catalogues de référence universitaires jusqu’à l’arrivée d’Internet.

Mais, la publicité a distordu la pertinence des listes réponses des listes réponses des moteurs de recherche. Et les premières places sont cruciales parce qu’on sait que 50% des utilisateurs choisissent une des deux premières réponses et 90 % l’une des 10 premières.

Le service Wikipédia, l’encyclopédie autogérée de l’internet et sans but lucratif, donc sans publicité, malgré les erreurs ou omissions que l’on peut tous identifier sur ses contenus, est devenue incontournable et fait office de contrepoids en terme de qualité pour synthétiser les informations disponibles sur un sujet. Les pages Wikipédia apparaissent souvent en bonne position dans les résultats des moteurs de recherche. Les informations Wikipédia proposées sur ses pages donnent un premier niveau de savoir qu’il faut bien sûr compléter par des lectures livresques ou par des recherches plus approfondies sur l’internet. Les informations sont publiées par des volontaires motivés par la diffusion de leurs connaissances et elles sont vérifiées par un complexe réseau de correspondants qui garantissent assez bien la diversité des points de vue que leur véracité. C’est un bel exemple d’intelligence partagée.

Après la privatisation partielle de France Télécom en septembre 1997 (20% du capital), une nouvelle vente de 25 % du capital s’est faite fin 1998 et la filialisation de Wanadoo a été envisagée avec une mise en bourse pour profiter de l’engouement de l’internet, pour collecter des fonds et faire de la croissance externe.

Pour présenter des comptes favorables à une entrée en bourse, Wanadoo et Voila devaient générer de plus en plus de recettes, principalement issues des abonnements internet du fournisseur d’accès Wanadoo mais aussi de la publicité vendue sur les contenus « gratuits » des services des portails, non seulement sur des espaces réservés, généralement en haut des pages et sur les côtés, mais aussi à l’intérieur des contenus (les listes réponses pour les moteurs de recherche). C’est ce mode de financement qui a permis la fabuleuse accumulation de richesse réalisée par Google.

 Le parcours en bourse de Wanadoo avec l’éclatement de la « bulle internet » n’a pas été concluant et Wanadoo a été réintégré à France Télécom en 2003.

Mais pour un moteur de recherche prétendant devenir l’outil exclusif d’accès aux informations publiées sur l’internet, privilégier les pages web des annonceurs dans les listes réponses classées en fonction de leur niveau de popularité me paraissait introduire un biais fatal.

Avec le recul, on peut dire que le ver était dans le fruit avec notre choix sur Voila d’utiliser, comme sur Google, le filtre de la popularité pour trier les listes réponses. Nous savons qu’une politique populiste conduit à acheter les votes et à pratiquer du clientélisme. Et admettre que la pertinence d’un classement d’informations est basée sur le niveau de popularité de chaque document les contenant, c’est marchandiser le sens, le bien commun le plus précieux de l’humanité. Faire un hit parade de la vérité dans chaque domaine de connaissance, organiser le savoir par plébiscite.

Le profil du client est exploité pour lui proposer des informations adaptées à son environnement de pensée.

Plus généralement, on passe d’une sélection humaine académique de choix des savoirs à des algorithmes manipulés par des commerçants.

A l’époque nous étions plongés dans la course au lancement commercial et persuadés que cette méthode de classement par popularité serait la plus efficace. Nous oubliions et moi en particulier tous les débats théoriques en linguistique et en philosophie, sur le sens, la pertinence et la vérité. Quel est le contexte de la recherche, quel crédit est apporté par l’utilisateur aux différentes sources Wikipédia, universitaire, amateur ? Quelle est son orientation politique ? Quelle marge de surprise l’utilisateur s’autorise pour découvrir des documents inattendus et hors de ses références habituelles ? Mise en relation des informations avec l’émetteur et non pas seulement avec le contenu objectif. Sortir du calcul pour aller vers le vivant collectif.

Avec Voila, n’avons peut être pas fait « histoire » parce que nous n’avons pas formalisé notre projet, nous ne l’avons pas énoncé. C’est comme s’il s’était fait automatiquement guidé par l’air du temps, par l’environnement du techniquement possible. Cela a répondu à des calculs et cela a été absorbé dans le chaos informationnel de l’actualité sans histoire, sans possibilité d’ouvrir le débat. Finalement j’ai l’impression que cela n’a pratiquement pas existé. C’est resté une action muette et cela a disparu de l’Histoire. Aucun commentaire, aucune interprétation pour faire sens.

Acte sans écriture comme celle des Celtes dans l’antiquité.

Toute cette séquence que les acteurs vivaient comme une aventure humaine passionnante a été enregistrée machiniquement par les évaluations techniques objectives interdisant toute narration suspecte de subjectivité. Les acteurs du moteur de recherche Voila n’ont pas seulement été écartés par une direction avide de rentabilité. Cette histoire a été progressivement effacée comme les réponses fournies par Google.

Je sais que tous ceux qui ont participé à ce projet et à sa réalisation pendant quelques années ont été marqués par cette expérience professionnelle hors norme. La confiance, le dynamisme, la créativité personnelle, l’autonomie cordonnées en travail d’équipe autour du projet ressemblaient à nos références du « travail bien fait » dans l’artisanat ou dans la préparation d’un film avec à la clé pour chacun le développement personnel, l’affirmation du sujet désirant et de son identité. Faire un bon produit, le meilleur en cherchant la qualité, en le testant auprès de groupes d’utilisateurs, sans exigence de rentabilité immédiate. Construire une offre à partir de notre imagination et de ce que nous identifions comme utile dans toutes ces technologies émergentes.

Comparaison entre Voila et Google.

Pour la vitesse de réponse, nous pouvions compter sur l’infrastructure de France Télécom et sur l’ingéniosité des équipes de Sophia Antipolis, je crois que c’était assez probant. Pour l’exhaustivité des réponses, c’était la course au gigantisme, il fallait disposer de ce qu’on appelle une ferme regroupant plusieurs milliers d’ordinateurs fonctionnant sous Linux pour explorer tout le web mondial, indexer les pages web et être capable de retrouver rapidement les pages les plus pertinentes avec l’algorithme maison. La Direction de France Télécom nous a donné son accord pour quelques dizaines de machines permettant d’explorer le web francophone. Mais ensuite il fallait obtenir plus de moyens pour explorer les pages web du monde entier dans toutes les langues. Il était évident que la demande des internautes était d’avoir un seul service pour rechercher dans n’importe quelle langue nationale ou régionale. Cela impliquait d’avoir une dimension mondiale pour avoir une audience justifiant les investissements permettant d’indexer l’ensemble des pages web disponibles sur Internet. Au début, la direction a suivi et nous avons pu multiplier les centres techniques dont un stratégique dans un entrepôt à New York, en face de Manhattan. Nous avions loué quelques dizaines de mètres carrés pour loger des machines dans des cages métalliques et notre espace était voisin de celui de Yahoo. C’était, en 2000, une étape forte qui a marqué l’équipe mixte Sophia Antipolis CNET de Voila. Je me souviens que nous sommes sortis du bâtiment pour regarder l’île jonchée de tours, le cœur du business américain. L’un d’entre nous a parlé des Twin Towers, mais je les ai effacées de ma vision. Le moment était trop important pour que je m’intéresse à des buildings qui symbolisaient la force du capitalisme américain. Je ne pensais qu’au lancement de notre moteur de recherche au niveau mondial et nous étions installés aux Etats-Unis pour défier les concurrents américains à qui nous ne voulions pas laisser le champ libre. 

Nous avons ouvert le service mondial à l’adresse voila.com avec une campagne web assez limitée pour le faire connaître. Cette fois, faute de moyens, mais aussi du fait de la conviction des deux responsables d’Echo, les créateurs du moteur de recherche, le site proposait une page d’accueil ultra simplifiée avec seulement le formulaire du moteur de recherche. Eh oui, cela rappelait celle de Google ! Mais, notre tentative est restée assez symbolique. Google s’est insinué partout comme une traînée de poudre. Il a dynamité l’univers du net avec une stratégie de licence de son moteur qui est devenu le moteur exclusif de beaucoup de sites web importants. Et puis, comme on dit à chaque fois pour s’excuser de ne pas avoir mieux réussi, ils avaient le marché interne américain. Nous avons dû faire des erreurs, ne pas aller assez vite. La Direction de France Télécom n’a pas donné son accord pour augmenter massivement le parc de machines.

Larry Page et Sergueï Brin, les créateurs de Google ont eu la même vision que les inventeurs du moteur Echo à l’origine de Voila. Avoir une page d’accueil complètement dépouillée avec seulement le formulaire de recherche sans bandeaux publicitaires et sans autre proposition de services ou d’informations, à l’inverse des portails déjà existants sur Internet. Ils voulaient que leur page s’affiche comme un éclair et de même leur liste de réponses.

Mais il faut dire que ce service centré exclusivement sur le moteur de recherche correspondait à une vision de techniciens alors que nous avions rêvé de créer un nouveau media avec du contenu et des unes comme dans les journaux. Pour le 11 septembre 2001, nous avions publié une interview exclusive d’Alain Joxe, un des rares en France à bien connaître le parcours de Ben Laden à ce moment là et à être capable de donner un éclairage géo-stratégique des forces en présence. Proposer à la fois un journal et un moyen d’expression ouvert à tous à travers les blogs de l’époque, les forums et les t’chats.

Mais Google s’est imposé avec une page d’accueil mono bloc d’un seul champ de recherche, le produit ultra simplifié le plus efficace pour être distribué partout dans le monde avec un minimum d’adaptation.

Devant la percée foudroyante de Google, nous nous sommes repliés sur la France en développant toujours plus de services. Avec la petite startup qui avait inventé le service des photos de villes, nous avons transformé le service de cartographie de Mappy avec des images vectorielles qui permettaient de zoomer dans la carte sans recharger l’image, anticipation du Google map. Nous avons travaillé sur un guide comparatif d’achat. Des ingénieurs de l’Inria avaient conçu un système qui explorait des sites de commerce électronique et indexaient les produits proposés avec leurs tarifs et leurs descriptifs de manière à pouvoir les présenter dans des listes réponses. L’idée était de pouvoir comparer surtout les prix mais aussi les prestations associées. Des services équivalents avaient commencé à apparaître aux Etats-Unis. Nous sommes allés les évaluer avec les équipes du CNET pour savoir si leurs choix techniques étaient plus avancés. Nous avons eu des propositions à 1 million de dollars sur des grosses machines pour pouvoir exploiter en France leur technologie. Nous sommes revenus convaincus de la qualité du projet de l’équipe issue de l’INRIA et nous avons passé un accord de partenariat qui a permis de lancer le service sur une batterie de petits ordinateurs. Le site est devenu Kelkoo qui fut, un temps, le premier service Internet commercial d’Europe.

Nous avons encore imaginé de proposer une centaine de portails pour les grandes villes de France. Une espèce de feu d’artifice. Avec de nouvelles technologies, de l’open source, Linux et un système très souple, le Python, nous avons pu concevoir un système qui organisait de manière automatique des informations de toutes sortes pour chacune des villes. Nous classions et publions les mêmes dépêches AFP que la presse régionale. Nous avons présenté ce nouveau service aux directions régionales de France Télécom le 11 septembre 2001. Les images des attentats du World Trade Center apparues sur un téléviseur ont brusquement remplacé celles des power point incontournables pour ce genre d’exercice. Cette fois ci elles étaient vraiment effacées de la surface du globe. Tout le monde était interloqué devant l’effondrement des tours. Nous avons tous passé des coups de téléphone à des correspondants plus ou moins informés et aux équipes en train d’actualiser le portail. Quand la réunion a repris son cours, un des directeurs chargés de faire de l’argent a tenu à prendre la parole pour annoncer fièrement que le portail Voila avait été extrêmement réactif et avait bouleversé sa page d’accueil pour couvrir cet événement exceptionnel. Nicolas Dufourcq, le PDG de Wanadoo a laissé terminer cette intervention hors de propos et a trouvé des mots forts pour s’extraire du contexte de l’entreprise et insister sur ce qui lui apparaissait comme une rupture dans le cours de l’Histoire. « Le monde a changé. Plus rien ne sera comme avant. »

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Le portail des cent villes de France avec des informations et des moteurs de recherche en langue régionale a été ouvert en 2002 sous la marque « En ville ».

Aujourd’hui, Voila a disparu. Le moteur de recherche n’existe plus. Le mot «voilà» a gardé son accent dans la vie courante et s’est imposé en force, depuis quelques années, en devenant un tic de langage comme le «y compris» des ex gauchistes reconvertis dans la presse et la communication dans les années 80 quand ils ont accédé aux manettes du pouvoir. Aujourd’hui, face aux menaces et aux peurs généralisées, à l’absence d’alternatives clairement affichées, le mot « voilà » après l’échec de « Voila » contre Google se retrouve missionné pour affirmer que nous sommes démunis, que nous ne pouvons pas tout expliquer et encore moins trouver des solutions à tous les problèmes.

Toutes ces activités menées dans France Télécom, dont le capital avait été partiellement privatisé étaient à comparer avec les opérations du moment d’un certain Messier, champion éphémère du secteur privé qui cherchait à se faire passer pour le pape de la convergence des télécoms et des média en France tout en allant se perdre dans les limbes d’Hollywood et en dilapidant l’argent qui ne lui appartenait pas. Dès son arrivée à la tête de la CGE rebaptisée Vivendi, il a sabordé « Havas on line », le fournisseur d’accès Internet créé dans son groupe qui avait très bien démarré pour faire le lit « d’America on line » en France. Heureusement, ce service américain n’a pas su s’imposer face aux autres fournisseurs d’accès français et cette opération s’est soldée par un échec. Comme il avait la prétention  que son groupe fût présent sur le marché avec des contenus disponibles à la fois sur Internet et sur les mobiles, il a fait ensuite développer un portail. Ses services ont bricolé un site sans aucune innovation et ils l’ont appelé « Vizzavi ». Il a été lancé en 2000, un peu tard par rapport à la concurrence et autant que je me souvienne sans moteur de recherche. Et en plus ils avaient oublié de vérifier la disponibilité de l’adresse vizzavi.fr et cela a fait la fortune de trois sénégalais dont Ababacar Diop, un des leaders des sans papiers qui avaient occupé l’église Saint Bernard dans le 18 ème arrondissement. Vivendi a racheté le nom « Vizzavi » pour 24 millions de francs. On peut dire qu’indirectement cette fois, Messier a donné un coup de pouce au développement d’Internet en Afrique. L’argent qui n’était plus le sien a été  investi dans un service de visioconférence sur l’internet pour lequel VIZZAVI me semblait plus adapté pour que pour un portail Internet. Messier voulait faire de son portail, une arme absolue pour devenir leader en France et dans le monde sur Internet et sur les mobiles avec 800 salariés et un investissement d’1 milliard d’euros. Faute d’audience et d’intérêt du public, Vivendi a tout perdu. Le successeur de Messier a revendu pour quelques dizaines de millions d’euros sa participation dans ce portail en lambeaux qui n’existait plus que sur mobile.

Au début, Google, s’appuyant sur les logiciels libres et donnant accès à une partie de ses codes me paraissait plus ouvert que Microsoft ou Apple. Mais, maintenant il est clair que ses dirigeants ont astucieusement construit un empire en exploitant Linux à des fins commerciales et en créant Android devenu ultra dominant dans les systèmes d’exploitation des téléphones portables Internet. Google, comme l’avait fait Microsoft pour les systèmes d’exploitation des ordinateurs, a constitué un monopole privé au niveau mondial (Chine exceptée) autour de son moteur de recherche pour l’archivage des données numériques du monde, les pages web, les livres, les images et les vidéos avec Youtube. Google fait appel dans tous les pays, et en France aussi à des équipes de lobbystes pour faire passer leur stratégie avant celle de l’intérêt public. Google promet de donner accès gratuitement à tout le patrimoine culturel du monde en échange d’énormes profits avec ses revenus publicitaires et son trésor les Big data, les données accumulées sur les comportements de leurs utilisateurs. Avec cette fabuleuse machine à cash localisée dans les paradis fiscaux, donc sans participation à l’effort public par les impôts, Google, à travers le holding Alphabet, investit massivement dans tous les secteurs de pointe, bio technologie, intelligence artificielle et autres.. Google veut s’imposer sur tous les marchés : les accès à Internet, les voitures automatiques sans chauffeur et surtout le transhumanisme. L’entreprise et ses stratèges dévoilent leur ambition avec le nouveau holding. Alphabet prétend fonder un monde à leur mesure basé sur le profit, la globalité, la simplification et surtout sans état. En France, dans cette lignée, sont apparus « les nouveaux barbares », des gérants de startups qui veulent restructurer la société sans état toujours en retard sur les technologies et avec l’idée que l’organisation du monde n’est qu’un problème technique et que les logiciels et les machines savent mieux traiter que les partis politiques au cœur des Etats nations.  

Des résistants se sont opposés temporairement à la domination de Google en France comme Jean Michel Jeanneney à la BNF, certains éditeurs et certains organes de presse, mais pour contrer cette pieuvre, il faut assécher son milieu ambiant, la manne publicitaire. Il me semble que cette nouvelle race de prédateurs incarnée par Google et les entreprises de services à bas coûts qui s’appuient sur la demande des consommateurs pour casser les politiques publiques, doit être combattue par une nouvelle vision du service public, en partie incarnée par les projets open source, Linux et autres et le partage du savoir contrôlé comme Wikipédia. Beaucoup de gens sont prêts à s’investir bénévolement pour gérer des réseaux de connaissance et de savoir, pour peu que ça les valorise. Nous l’avions pratiqué dans la modération du t’chat pour éviter les débordements racistes et autres avec une foule de correspondants agréés et organisés en réseau. Nous pourrions imaginer un moteur de recherche géré collectivement par une entité à but non lucratif, financé par des contributions individuelles déductibles des impôts et un système d’exploration du web avec des index hébergés sur des centaines de millions de machines distribuées en réseau comme le peer to peer (le pair-à-pair). Chacun des contributeurs réserverait un espace de sa machine connectée sur Internet pour stocker la carte du web et participerait au fonctionnement du moteur de recherche participatif. Il faudrait une répartition maximale des moyens chez les usagers pour créer une alternative à Google qui exploite aujourd’hui plusieurs millions de machines pour faire tourner tous ses services. Et les données collectées sur les recherches des internautes seraient considérées comme un bien commun, comme devraient l’être l’eau et l’énergie. Leur usage pourrait être partagé pour créer de nouveaux services plutôt que pour vendre de la publicité commerciale. On ne peut pas laisser à Google le monopole privé de collecte d’informations dans le monde. Au gré des intérêts de ses dirigeants, les algorithmes peuvent être modifiés pour façonner l’ordre du monde.

La fondation Internet Archive, créée en octobre 1996 a archivé des milliards de pages disparues de Google. En France, l’Ina s’est vu confier la conservation de contenus qui relèvent de l’audiovisuel. La BnF prend en charge « le reste ».

 Pour que certaines histoires existent, il faut les rêver, les vivre et les écrire.

A tous ceux pour qui cette histoire a existé et à ceux qui voudraient lui donner une suite.

 

 

 

 

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