Jacques ZEYEN, victime travaillant à la SNPE, décédé le 21 septembre 2001

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Jacques avait 43 ans ce jour là. Il travaillait à l'usine SNPE de Toulouse comme électricien et intervenait sur de nombreux ateliers. La veille, Jacques prévient au téléphone sa fille ainée Jennifer, qu'il n'aura pas son congé du vendredi comme prévu et qu'il devra rester sur le site toulousain. Il informe sa fille qu'il sera tranquillement joignable entre 10h et 10h20, car il sait qu'il aura une interruption de travail à cette heure précise. Jennifer ne pourra pas matériellement téléphoner à son père à l’heure prévue. Vers 10h15, Jacques rejoint le bâtiment 290, dit le « magasin » situé au nord près des bâtiments administratifs.

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Jacques ne dépassera pas le sas de ce bâtiment 290 puisqu'il y sera retrouvé gravement blessé quelques minutes après l'explosion de l'usine AZF.

Dans la soirée, Jennifer apprendra sa mort par téléphone.

Habitant au nord de la Bourgogne, Jennifer rejoint Toulouse en urgence le lendemain et voit le corps de son père à la morgue du CHU de Rangueil le soir même. A première vue, Jennifer constate qu’il n’a pas de grosses blessures apparentes. En revanche, elle remarque la trace d'un rond violacé de la taille d'une pièce de deux euros à la base de la nuque.

D’abord, savoir comment…

Tout naturellement, Jennifer voulut connaître les circonstances de la mort de son père.

Selon les collègues de son père, au moment de l’explosion d’AZF, Jacques venait d’entrer dans le bâtiment 290 et se trouvait dans le sas. Toujours selon ces collègues, c’est à ce moment que le souffle de l’explosion a projeté la lourde porte de métal séparant le sas de l’extérieur et que cette porte plaqua violemment Jacques à terre. Renversé, la tête de Jacques se retrouva au sol calée contre le mur au pied de la porte intérieure du sas. Selon les dépositions, il a été retrouvé inanimé, allongé sous la porte métallique. Jennifer apprit qu'il n'était pas mort dans l'usine mais au CHU de Rangueil après avoir été transporté aux urgences par un véhicule VSAB des pompiers.

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Des dégâts incohérents…

Quelques jours après, Jennifer insista pour aller sur les lieux où son père fut blessé. Tout avait été très bien nettoyé, le mur n'avait plus les traces de sang mentionnées. La porte défoncée par le souffle qui l'avait plaqué au sol n'était plus là. La grille interne du sas et la porte interne du sas étaient intactes comme si elles n’avaient jamais bougé. Jennifer ne remarqua pas à l’époque un détail surprenant que des photographies ont permis de constater : la grande baie vitrée sur le côté séparant le sas et une petite salle à gauche de l’entrée était d’un seul tenant. Une seule partie manquait mais cette vitre n’avait pas du tout explosé. La porte avait donc pu se déloger méchamment, arrachant tout son encadrement et ses gonds vers l’intérieur du sas et avait pu violemment projeter la victime à terre, mais la grande vitre n’a eu que des bris de faible ampleur.

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Rien n’indique, qu’à l’intérieur du sas, le souffle ait eu un effet dévastateur…!
Sur la vidéo de la gendarmerie prise depuis un hélicoptère le 21 septembre 2001 entre 13h et 14h, le toit du bâtiment 290 semble avoir subi un très gros impact quelques trente mètres plus loin et un beaucoup moins important au dessus du sas.

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La photographie aérienne du 27 septembre 2001, au début de l’article, montre un nettoyage important des débris du toit entre ces deux journées. Ces bâtiments seront détruits par la suite sans reprise d’activité.

« heure indéterminée… »

Dès le 22 septembre, Jennifer récupéra à la mairie l'acte de décès et y lut avec stupéfaction : "heure de la mort indéterminée"; le lieu de sa mort n’était pas mentionné non plus !

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Au fil du temps, Jennifer demeura avec ses nombreuses questions sans réponses. Qu’était-il arrivé exactement ? Pourquoi les plus proches copains de son père n’en savaient-ils pas plus ? Pourquoi son père était-il resté le vendredi matin ? Que faisait-il à aller dans ce bâtiment 290 ? Allait-il voir quelqu’un ? A-t-il été appelé ? Qui l’a vu en premier sous la porte ? Comment a-t-il été secouru au tout début et puis après…quand était-il monté aux urgences ? Des choses simples mais qui pourtant n’avait pas de réponses simples ou pas de réponses du tout.

Bien entendu, Jennifer, tout comme des milliers de toulousains, voulait savoir aussi qui était à l’origine de cette énorme catastrophe. Elle s’est constituée partie civile dès les premiers jours et a dépendu pendant de longues années du cabinet d’avocat Me Teissonnière qui défendait également la CGT SNPE, l’Union départementale de la CGT et la Fédération Nationale des Industries Chimiques.

… « pour celui-ci c'est trop tard ! »

De l’usine SNPE, c'est Olivier Barret qui vit Jacques en vie le dernier puisque ce salarié de la SNPE, gravement blessé aussi, a été installé aux côtés de Jacques dans le véhicule VSAB des pompiers appelés de l’extérieur. Ils ont été transportés aux urgences du CHU de Rangueil. Olivier Barret a raconté à Jennifer qu'ils ne furent pas immédiatement sortis de la SNPE. Ca a mis du temps. Apparemment la direction de la SNPE tenait à ce que les deux blessés soient montés en même temps puisque le véhicule des pompiers n’a pas démarré sans la présence de ces deux blessés. Selon Olivier Barret, Jacques gémissait et n'était donc pas dans le coma. Arrivé en haut, Olivier put entendre dire, "bon pour celui-ci c'est trop tard, prenez en charge celui-ci !" Olivier fut donc pris en charge dès son arrivée au CHU et il vit Jacques rester à l’entrée des urgences. Ces quelques mots de ce dernier témoin ont retenti comme un coup de poignard dans les oreilles de Jennifer. Apparemment, à son arrivée, Jacques avait été jugé comme un cas désespéré.

Des séries de questions hantent encore Jennifer. Dès qu'elle essayait d'en savoir un peu plus auprès des collègues qui ont vu les premiers blessés sur le site, les réponses étaient souvent imprécises, laconiques. Mais aucun ne sut lui révéler et lui expliquer le retard du transport aux urgences !

En 2005, Jennifer put commencer à découvrir des pièces du dossier judiciaire grâce à l'extériorisation de celui-ci par quelques personnes qui avaient eu la chance de pouvoir le récupérer quasiment en entier. Les mauvaises surprises s'avérèrent de plus en plus choquantes.

Un examen bâclé par la médecin légiste Danièle Alengrin…

L'examen du corps eut lieu le 22 septembre 2001 à 14h25. Un collègue de son père, Jean-Claude Saury, avait déposé dès le 21 septembre 2001 dans son témoignage au SRPJ que son père avait les membres inférieurs fracturés, l'examen du médecin légiste ne le mentionne nulle part ! Jennifer avait vu ce rond de la taille d’une pièce de deux euros à la base de la nuque. Dans l'examen ce rond était une lésion de rapage à la face postérieure du cou d'une taille de 5cm x 5 cm. La conclusion de cet examen médical est que la cause du décès est en relation avec un traumatisme crânio-encéphalique. Et aujoud'hui, on n'en sait pas plus, malgré la citation de Mme Alengrin. Elle a refusé de témoigner au procès en Appel !

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Seules, trois victimes de l'explosion AZF furent autopsiées à la demande de la justice dans toute cette affaire, trois ouvriers d'origine étrangère... mais aucune autre victime n'intéressa les enquêteurs. Les victimes éloignées du cratère, dont les brûlures n'avaient pas de raison d'être, comme les brûlures d'un client du magasin Brossette, les victimes très proches du cratère qui n’avaient par été « blastée », comme l’employé d’Otis, Alain Ratier, retrouvé dans la cage d’ascenseur près de la tour de Prilling, n'ont, elles, pas plus eu d'autopsie que Jacques Zeyen.

4 heures différentes pour le décès de son père…

Outre l'acte de décès émis par la mairie (cf ci-dessus) avec la mention «  heure indéterminée », Jennifer a entre ses mains deux autres documents du dossier judiciaire, émanant du CHU de Rangueil mentionnant deux heures différentes de la mort de son père. L'un est le document émis par le service de réanimation qui propose l’heure de la mort à 13H15, l'autre, le SRPJ de Toulouse lors de sa visite au dépositoire du CHU de Rangueil, indique que Jacques Zeyen est arrivée à 14H05 aux urgences depuis la SNPE, soit plus de 50 minutes après l’heure de sa mort ! Quelle est l'heure véritable de la mort de Jacques Zeyen ?

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Au procès, l’avocate de Jennifer, Me Topaloff annonçait même qu’il était mort sur le site de la SNPE, puis une autre fois, qu’il était mort dans l’ambulance.

Jacques est bien passé aux urgences puisque le service de réanimation l’a pris en charge et a noté une heure de décès. Mais les listings des urgences de Rangueil fournis à la justice ne montrent nulle part son passage. Une salariée d’AZF, Arlette Teruel, par exemple, arrivée aux urgences le 21 septembre 2001, mourut dans la journée du 22 septembre au CHU de Rangueil (pièce D117 et D120) et est bien repérée dans les listings du CHU (pièce D3369). Pourquoi pas Jacques Zeyen ?

Pourquoi le transfert aux urgences a-t-il été retardé sur le site de la SNPE ?

Le collègue Jean-Claude Saury, technicien sécurité à la SNPE, raconta au SRPJ, que quelques minutes après l'explosion, apprenant les blessures de Jacques, il alla vers le secteur du bâtiment 290 et a vu Jacques être installé dans l'ambulance interne de la SNPE dans un matelas coquille adapté. Mais ce témoin tint à préciser qu'il apprit par la suite que Jacques fut finalement transporté bien tardivement dans un véhicule VSAB des pompiers extérieurs au site,… ce que confirmait l’autre blessé grave Olivier Barret.

Jean-Claude Saury, situé dans le bâtiment 385, près du 290, à environ 575 mètres du cratère d’AZF, indiqua dans son témoignage, qu’il avait entendu un sifflement avant l’explosion d’AZF. Aucun complément d’information ne sera demandé par la justice sur ce détail pourtant relevé par des parties civiles dans le dossier.

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A 575 mètres, le parcours de l’onde de choc est inférieur à une seconde et arrive plus vite que le délai moyen du son de 340 m/sec à cause de la vitesse initiale de la détonation dépassant les 3000 m/sec au niveau du cratère. Aucun événement précurseur n’a pu être perceptible dans si peu de temps par M. Saury s’il n’a pas démarré avant l’explosion d’AZF.

Le directeur de l'usine SNPE en 2001, Roger Meyniel, fut un des tous premiers témoins à avoir vu Jacques Zeyen car il se trouvait à proximité. Il mit quelques minutes à arriver après avoir vérifié si des collègues n'étaient pas sous les décombres de ses bureaux et vit Jacques Zeyen, dehors sur le côté Ouest du bâtiment 290, donc apparemment non loin du sas.

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M. Meyniel lui mit une couverture en attendant les secours. Jacques Zeyen était donc très vivant et très blessé mais toujours pas parti de la SNPE. Dans sa déposition D3235, ce directeur de l’usine SNPE n’arrête pas de signaler qu’il s’est occupé des blessés durant cette matinée…

Etait-il responsable de ce changement d’ambulance ? De cette montée du coup tardive aux urgences ? Pourquoi n’en a-t-il pas dit plus sur le suivi de la prise en charge de Jacques Zeyen ?

Le dossier permet aussi de découvrir, grâce aux témoignages des pompiers, que peu avant midi, tout le site de la SNPE dut être évacué d’urgence suite à une alerte d’un suraccident possible à AZF et le dossier précise que les véhicules de ces pompiers ont dû aider à évacuer tous les blessés restant du site. Est-ce à ce moment là qu’Olivier Barret et Jacques Zeyen ont pu enfin rejoindre le monde médical du CHU de Rangueil ?

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Pourquoi l’ambulance interne de la SNPE qui avait été amenée dans un premier temps pour y installer Jacques Zeyen dans son matelas coquille, n’avait-elle pas pu quitter le site et rejoindre en 3 minutes, le CHU de Rangueil tout proche ?

Vus la proximité des deux sites et le délai très court de découverte de Jacques Zeyen blessé, pourquoi n'a-t-il pas pu être pris en charge aux urgences de Rangueil comme une des premières graves victimes ?

Le simple transfert d’une telle victime gravement blessée à la tête, d’un véhicule à un autre, est une prise de risque supplémentaire pour sa santé. Quelles raisons peuvent justifier un tel retard ?

Plusieurs blessés graves sur la route d’Espagne ou la rocade bénéficièrent, eux, d'une prise en charge immédiate par des automobilistes humains. C’est le cas de Mme Foinan, qui, l'artère carotide touchée, a échappé au pire grâce à un automobiliste qui l’a immédiatement amenée encore consciente à la clinique Ambroise Paré dans le quart d’heure qui a suivi.

Pourquoi la direction de la SNPE n’a-t-elle pas réussi cet exploit ?!

Le dossier évoque même à un moment l’utilisation de cette ambulance interne de la SNPE pour les secours… cette ambulance était donc bien opérationnelle… mais pas pour la victime la plus touchée et découverte très vite après l’explosion ?  Que s’est-il passé avec Jacques Zeyen et cette ambulance qui l’avait pourtant chargé juste après l'explosion ? Pourquoi la SNPE n'a-t-elle pas évacué ce blessé grave immédiatement pour avoir des chances de le sauver ? A quoi sert l'ambulance de la SNPE qui ne quitte jamais son site ?

Deux procès pour rien… ?

En 2009, le premier procès ne servit à rien pour Jennifer. Le souci principal de son avocate Me Topaloff était de suivre la thèse du parquet. Les circonstances exactes du décès de son père que Jennifer avait essayé de lui évoquer, malgré les incohérences du dossier, n’intéressait nullement cette avocate. Avant même de remettre le chèque, le cabinet Teissonnière avait prélevé 20% des indemnités auxquelles Jennifer et ses enfants avaient droit comme famille de victime de la catastrophe. Jennifer apprit en 2009, par une amie partie civile du quartier des Oustalous, qu’une convention nationale spécifique à l’affaire AZF, signée, entre autres, par l'Ordre des Avocats de Toulouse, le Ministère de la Justice, le groupe Total et la Mairie de Toulouse,... interdisait cette pratique aux avocats de l’affaire AZF qui devait compléter séparément leur demande de frais. Apparemment, Me Topaloff se moquait royalement de cette convention. Jennifer ne put s’exprimer en tant que partie civile représentée par cette avocate qui parla donc pour elle, en 2009.

Au procès en Appel, des espoirs plus importants étaient nés. Jennifer changea d’avocat et en prit un sans lien avec la direction de la SNPE ou ses syndicats. Elle put, grâce à cette nouvelle démarche, espérer citer plusieurs témoins de la SNPE à la barre dont le médecin légiste Danièle Alengrin et le directeur de la SNPE, Roger Meyniel. Mais faute de moyens financiers, elle ne put se permettre de faire poursuivre la défense de ses intérêts par son avocat tout le long du procès.

Au début du procès, ce fut une première grande déception pour Jennifer. Mme Danièle Alengrin , malgré sa citation par le Tribunal, refusa de venir sous prétexte qu’elle ne se souvenait plus de l’affaire AZF…  comme si sa qualité de médecin ne l’obligeait pas à rester responsable de ses écrits !

Le jour où Roger Meyniel devait passer, Jennifer, qui s’était longuement préparée à ce voyage à Toulouse, fut bloquée à Lyon par une grève surprise des trains. Contrariée et fatiguée, elle ne put rejoindre la salle Mermoz, pour poser directement ses questions au procès en Appel. Néanmoins, grâce à d’autres parties civiles sans avocat, qui n’avaient pas le droit à la parole directe, quelques unes de ses questions écrites furent heureusement posées par le Président du tribunal Bernard Brunet au témoin Roger Meyniel. Les réponses de M. Meyniel étaient évasives dans le plus pur style de la langue de bois. Il confirma cependant qu’il regrettait le retard de la prise en charge de Jacques Zeyen par les pompiers mais il oublia de signaler que cette victime avait été déjà installée dans l’ambulance de la SNPE au tout début.

Les notes d’audiences ne furent accessibles à aucune des parties lors de ce procès en Appel selon une décision du Président du Tribunal.

En février, à la fin du procès, Jennifer Zeyen assura, très émue, une plaidoirie exposant toutes ses interrogations et ses non-réponses. Elle déposa le texte de cette plaidoirie à l’attention de la cour d’Appel.

En saura-t-elle plus à la suite du jugement ?

Si une demande de réouverture d’enquête est prononcée et inclut l’étude de divers événements survenus à la SNPE ainsi que l’autopsie de son père, cet espoir est permis.

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Article publié avec le concours et l'accord de Jennifer Zeyen, fille de Jacques Zeyen

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