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Billet de blog 1 juin 2016

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Poutine doit dégager !

Véra Lavreshina décrit le combat des militants des Droits à Moscou. Confortés par Vladimir Poutine devenu maître du Kremlin, les services secrets du FSB dominent le pays. Tout le pays ? Non ! Car une poignée d’irréductibles démocrates résistent encore. Sur la place Lubyanka, ils défient l’ex-KGB, lui disputent pied à pied son territoire et progressent. Leur but : détruire cette Bastille.

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Illustration 1
Véra Lavreshina à Lubyanka © B l,

Voilà exactement deux ans que nous nous réunissons régulièrement à la pierre Solovetsky, symbole du Goulag, sur la place Lubyanka à Moscou. Fidèles à la mémoire de ce lieu, nous y sommes attachés. Plus particulièrement depuis que tous les 30 du mois nous y procédons à l’appel des prisonniers politiques du goulag de Poutine et de ceux qui sont poursuivis aujourd’hui par les services secrets russes. Nous utilisons les listes des personnes persécutées recensées par « Memorial » et la « Nouvelle Chronique de la répression ». Ces listes sont régulièrement mises à jour.


En 2004, nous avons commencé à revenir à Lubyanka lorsque les communistes ont tenté de rétablir la statue de Dzerjinsky à son emplacement initial. Ils avaient même installé une statue provisoire sur le parterre de fleurs au centre de la place. Ils avaient recueilli auprès de leurs partisans des signatures demandant le retour du Tchékiste à Lubyanka. Mais ça n’a pas marché. Heureusement !

Nous avons alors compris que ces tentatives de faire revenir ce lugubre passé sur cette place méritaient toute notre attention. Nous avons commencé à agir énergiquement pour prévenir cette reviviscence. Qu’aurait-il été de plus provocant et vulgaire que la statue du « Felix de fer » dominant la pierre Solovetsky, monument aux victimes du Goulag, ici, sur cette place ? Cela aurait été le comble de la schizophrénie ! Installer à nouveau le bourreau Felix à Lubyanka équivaudrait à se livrer prisonnier, pieds et mains liés, au FSB (ex-KGB). Nous nous y sommes opposés.

L’été 2015, l’activiste Alexei Domnikov a brûlé l’épouvantail en carton de Dzerjinsky  après l’avoir aspergé d’essence. Voilà un acte de bravoure moderne et beau ! Peut-être un moyen de chasser les démons chamaniques de l’arrogant FSB.

Le 30 mai 2014, nous avions déjà déclaré la guerre au retour du ténébreux régime stalinien en bloquant pour la première fois les routes qui mènent à Lubyanka. Cette action avait été entreprise afin de soutenir le prisonnier politique Boris Stomakhine. Il venait d’être condamné une deuxième fois à six ans et demi de prison. Depuis, il a été condamné une troisième fois pour publication radicale dans « Journal live ». Alors, on nous avait amenés pour interrogatoire au FSB. Cela ne nous a pas empêchés de poursuivre nos plans. Le 24 août 2014, nous avons fêté à Lubyanka le jour de l’indépendance de l’Ukraine qui coïncidait avec le quarantième anniversaire de Boris Stomakhine. Nous avons brandi au centre de cette place les drapeaux des anciennes colonies de l’Union soviétique, celles contre lesquelles aujourd’hui la Fédération de Russie a lancé des guerres vengeresses : Moldovie, Itchkérie (Tchétchénie), Géorgie et Ukraine. Il faut rappeler aux citoyens russes leur passé honteux. Celui-ci ressurgit aujourd’hui. Il est devenu de nouveau notre présent.

Lors de la Journée des prisonniers politiques du 30 octobre 2014, nous nous sommes dressés à nouveau à Lubyanka, au milieu de la place, brandissant des torches en clamant « Mort à l’empire fasciste de Poutine », « Liberté pour les prisonniers politiques ». Ces slogans sont toujours les nôtres aujourd’hui.

En janvier et mai 2015, nous sommes revenus à Lubyanka, pour soutenir l’héroïque pilote ukrainienne Nadejda Savchenko et pour dénoncer la guerre contre l’Ukraine. Le 20 décembre, nous avons célébré à notre manière, au même endroit, le jour du tchékiste. Le jour de création de la Tchéka ne doit pas être un jour de fête dans un pays civilisé.

Plus tard, alors que Savchenko était en grève de la faim, nous avons fait de nombreux piquets. Nous sommes allés à Loubianka, auprès de la porte principale d’entrée dénommée « porte Pavlensky » du nom de l’artiste qui l’a incendiée dernièrement. Tout d’abord le 7 puis le 10 mars. Nous avons exigé la libération non seulement de Savtchenko, mais aussi du groupe du régisseur ukrainien Sentsov, des prisonniers tatars du 26 février : Chiygozu, Asanov et Degermendzhi et la libération de tous les otages du Kremlin, quels qu’ils soient, ukrainiens ou russes. Nous exigeons que Poutine soit jugé en tant que criminel de guerre par le tribunal international de La Haye. Soyons plus nombreux à l’exiger et cela se réalisera.

Nadejda Savchenko a été libérée. Des bruits laissent entendre que d’autres Ukrainiens pourraient être échangés, à commencer par les « terroristes » de Crimée, Sentsova et ses compagnons d’infortune. Mais ces sous-entendus sont contredits par les dernières condamnations de Nicholas Karpyuk à 22,5 années de prison à régime sévère et Stanislav Klyha à 20 ans. Ces verdicts sont basés sur de fausses accusations. Cela signifie que la répression s’amplifie. Pour le Kremlin, la prise d’otages est partie intégrante de sa politique de négociation. Nous devons obtenir l’échange de « tous contre tous ». Il n’y a pas d’autres alternatives.

La répression la plus difficile à affronter est celle effectuée contre les Tatars de Crimée, car cette catégorie de prisonniers politiques est la plus nombreuse et la moins protégée. En Crimée, les perquisitions et les arrestations sont presque quotidiennes. Les forces d’occupation tentent d’expulser la population indigène de son territoire ancestral. Elles ne s’en cachent pas. La « médiatrice » Moskalkova, est revenue récemment de Crimée. Ell a déclaré que personne n’y est inquiété pour raisons politiques. Cette médiatrice a des épaulettes de général. De toute évidence, son grade militaire est en totale contradiction avec sa fonction médiatrice. Sans intervention urgente des observateurs internationaux, on ne prouvera rien et ne fera rien. Récemment, en Crimée, Erwin Ibragimov, membre du conseil exécutif du Congrès des Tatars de Crimée, a été enlevé. Cela est devenu monnaie courante.


Les piquets de protestation que nous faisons mensuellement auprès de la pierre Solovetsky à Lubyanka se passent généralement sans incident. Lors de leur tenue, le 30 du mois, un policier vient à Loubianka. Il contrôle nos identités et s’en va. En général, il se comporte calmement et ne nous gêne pas. On peut déployer des drapeaux et affiches à notre guise tout en respectant néanmoins certaines règles imposées par les lois restrictives.

Par contre, le 18 mai, le pouvoir a empêché le parti « Yabloko » de participer, avec les drapeaux des tatars de Crimée, à un meeting qu’il avait préalablement autorisé au faubourg Krasnopresnenskaya, prés de la Maison-Blanche à Moscou. La police a fouillé par palpation toutes les personnes présentes. En ce sens, Lubyanka est beaucoup plus démocratique. On n’est pas fouillé sur cette place. Il n’est pas utile de négocier préalablement une autorisation.

Je décris cela en détail afin de contester le point de vue qu’il faudrait ne rien faire en l’attente de jours meilleurs. On peut progresser dès à présent à petits pas. En fait, les choses ne sont pas aussi désespérées que le pensent certains à présent. Il ne faut pas renoncer aussi facilement, mais persévérer.

Nous sommes tombés amoureux de Luyanka. « Notre Loubianka » ; ce bout de cette place dont nous nous sommes emparés par la lutte et qui est devenue notre propriété. Nous devons conquérir progressivement le reste de ce territoire qu’ils détiennent encore pour enfin l’occuper définitivement tout entier. Ici, il ne doit plus y avoir de services secrets à Lubyanka. Il faudra installer une fontaine au centre de la place. Et à la place de cet immeuble lugubre, planter des arbres et des fleurs. Nous avons accompli les premiers pas dans cette direction. Nombreux sont ceux qui y ont participé et il faut continuer.

Cette année, le 9 mai, fête de la victoire de la Deuxième Guerre mondiale, des personnes sont venues à la pierre Solovetsky. Elles étaient tristes. Elles brandissaient des portraits d’anciens combattants invalides qui ont été déportés dans les mouroirs du Goulag sous Staline, étant trop encombrants pour les autres vivants.

Illustration 2
Loubianka en feu © Pavlensky


L’artiste Piotr Pavlensky, par le spectacle du feu appelé « Menace », a conquis et posé son jalon à Loubianka. Depuis, les portes de l’enfer qu’il a lui-même incendiées portent désormais son propre nom : « porte Pavlensky. » Je suis convaincu que cet « acte de vandalisme positif » fera crever le système plus rapidement en le sapant. Un jour, dans le parc, près de la pierre Solovetsky, il y aura un monument dédié à « l’artiste libérateur » Piotr Pavlensky, représentant celui-ci tenant un bidon d’essence à la main.

Récemment, jugeant l’affaire « Pavlensky », le tribunal a voulu estimer la valeur patrimoniale du bâtiment du FSB, avec sa porte brûlée, en tant qu’objet historique et culturel. Ici sous Staline, des hommes de culture et des arts ont été emprisonnés. Le procureur a dit cela ouvertement. Doit-on en conclure que parce que des artistes et des écrivains y ont été torturés et assassinés ce bâtiment doit se dresser ici éternellement ?

Tant qu’il sera debout, ce symbole continuera d’inculquer les idées et méthodes de la Tchéka-KGB-FSB aux psychopathes. Ses agents de sécurité, fiers de porter ce nom, continueront d’arrêter et de torturer des gens. Conséquence logique, nous venons d’être mis devant le fait accompli qu’une énorme Garde nationale composée de 200.000 hommes vient d’être créée par Poutine. Elle tirera sur nous sans sommation si son chef en donne l’ordre. Cette décision est conforme à l’esprit de Lubyanka, car Loubianka ne génère que ce genre d’idées criminelles.

 
Néanmoins, nous constatons qu’au cours de ces deux dernières années, Loubianka cède et bat en retraite dans certains cas. Nous venons ici régulièrement, parfois en groupes, parfois par piquets individuels. Nous sommes toujours sains et saufs. Par conséquent, nous invitons tout le monde à se joindre à nous ici tous les 30 du mois à 18 heures. Venez à la pierre Solovetsky. Ceci est NOTRE Lubyanka que nous avons conquise sur le KGB.

Lubyanka doit être détruite. En tant que système, symbole et funeste bâtiment ! Dans cette Bastille avec ses couloirs, ses bureaux, ses caves ont été torturés et assassinés des personnes exceptionnelles des sciences, des arts et des lettres. Il faut réduire en poussière toutes les pierres de cet édifice. Cela sans faire aucune allusion au fait que ce bâtiment serait un monument historique à conserver pour la postérité. Ce passé infâme doit disparaître à jamais afin qu’il ne puisse renaître comme cela s’est déjà produit.


/29.05.2016/
Véra Lavreshina. Journaliste et militante des Droits de l’Homme.

http://putinavotstavku.org/material.php?id=574B574D4F439

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