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Billet de blog 2 octobre 2018

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Les prisonniers politiques russes du « 5 novembre 2017 »

Ce sont des patriotes. Ils voulaient une Russie meilleure, sans Poutine. Un complot de FSB a éradiqué le mouvement « Artpodgotovka » de Viasheslav Maltsev. Une cinquantaine de ses militants sont actuellement emprisonnés en Russie. Ils risquent des peines maximales de 20 ans de prison.

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Illustration 1
Yuri Korny, prisonnier politique © Facebook

« Artpodgotovka » peut être traduit de deux manières : « Préparation d’artillerie » ou Préparation artistique » puisque « Podgotovka » signifie préparation, et « Art » est le début de « Artillerie » ou de « Artistique ». Mais c’était la signification « Préparation d’artillerie » qui prévalait.

Le roulement du feu des critiques déversées sur le régime de Poutine par Viasheslav Maltsev dans sa chaîne « Artpodgotovka » préparait la révolution populaire. Cette dernière aurait dû s’accomplir le dimanche 5 novembre 2017, soit cent ans moins deux jours avant de la prise du palais d’hiver par Lénine. Ce dernier avait justifié la date du 7 novembre 1917 par ces mots : " Un jour avant, c’était trop tôt. Un jour après, c’était trop tard". La révolution d’octobre s’est faite un mercredi. Maltsev avait prévu la sienne un dimanche, le 5 novembre 2017.

Mais les cycles révolutionnaires sur terre n’ont aucun rapport avec le nombre de rotations de notre planète autour du soleil, fût-ce même le nombre exact de cent, ou un signe du zodiaque. Les politiques ne doivent pas chercher dans les astres des présages à leur fantasme, mais regarder sur terre, et plus particulièrement la société humaine qu’ils entendent diriger et le cas échéant transformer. On ne prend pas rendez-vous avec les révolutions en leur fixant un rendez-vous. Le 22 février 1917, lorsque Nicolas II a quitté Petrograd pour Moguilev, personne ne l’a prévenu qu’a son retour, dans une semaine, il sera destitué. Le 6 novembre 1917, Lénine n’a pas prévenu Kérensky que le lendemain il prendrait d’assaut le palais d’hiver. Le révolutionnaire néophyte Maltsev avait annoncé deux ans à l’avance sa révolution. Elle ne devait surprendre personne. Ce sera la réaction du pouvoir à cette révolution qui nous a surpris.

Viasheslav Maltsev était populaire en Russie. Le provincial avait commencé sa carrière politique sur la Volga, à Saratov. Sa chaîne “Artpodgotovka” avait 140.000 abonnés répartis sur l’immensité du territoire russe, car Maltsev parle avec le langage du peuple. Ce dernier se reconnaît en lui. Viasheslav Maltsev ne met pas de cravate. Comme un moujik, il porte la barbe. Depuis la “Maison populaire” qu’un ami (aujourd’hui en prison) avait mise à sa disposition dans la banlieue de Moscou, les émissions de sa chaîne “Artpodgotovka” relataient l’état réel de la Russie profonde. Elles s’intitulaient : “Les mauvaises nouvelles”, une alternative aux émissions officielles qui nous disent que tout va bien en Russie. Elles débutaient avec le compte à rebours de la révolution prévue pour le 5 novembre 2017 et le slogan : “On n’attend pas, on se prépare !”

Illustration 2
Sergey Ryzhov © Facebook

Or, quelques jours avant la date fatidique, Viasheslav Maltsev s’est préparé à “sa manière” en fuyant de Russie, dès que les premières menaces sont apparues. Il a franchi clandestinement la frontière russe et a abandonné ses partisans faire sans lui une révolution qu’il aurait téléguidée depuis l’étranger. Le mouvement “Artpodgotovka” a été déclaré tout d’abord extrémiste, puis terroriste, par les autorités russes. Viasheslav Maltsev a poursuivi ses émissions “Mauvaises nouvelles” depuis la France. C’est moi qui l’ai aidé sans visa à passer la frontière. S’il fallait à nouveau aller le chercher et le ramener en France pour

Illustration 3
Andrei Tolkachev © Facebook

lui éviter la prison en Russie, je le referais sans hésitation. Il y a trop de prisonniers politiques en Russie à mon goût. Depuis, j’en ai aidé d’autres à s’exiler. Mon seul regret est que je n’ai pas pu tous les aider. Ceux qui sont restés en Russie ont pris de plein fouet la répression qui a anéanti “Artpodgotovka”. Le 5 novembre 2017, 500 personnes ont été arrêtées à Moscou et plus de 1.000 dans toute la Russie. Une cinquantaine activiste du “5 novembre 2017” sont aujourd’hui dans ce qu’il convient d’appeler le “Goulag” de Poutine. Pour la plupart, ils sont passibles de 20 ans de prison.

Tout le monde, ou presque, les a oubliés. Voici leur nom : Yuri Korny, Sergey Ryzhov, Andrei Keptya, Andrei Tolkachev, Oleg Ivanov, Sergei Ozerov, Oleg Dmitriev, Alexey Politikov, Roman Gubaydolline, Viasheslav Dobrinine, Ruslan Alekhine, Stanislav Zimovets  et bien d’autres.

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