Les ennemis de Kadyrov assassinés à l’étranger

Autriche, Turquie, Émirats arabes unis, Ukraine, les ennemis du gouverneur tchétchène, Ramzan Kadyrov, sont partout en danger. Article de Roman Popkov paru dans « Russie ouverte ».

Amina Okuye © Voicesevas Amina Okuye © Voicesevas
Dans la soirée du 30 octobre, en Ukraine dans la région de Kiev, Amina Okuyev, l’épouse d’Adam Osmayev a été assassinée. Adam Osmayev lui-même a été blessé. Admina Okuyev avait été accusée d’avoir préparé un attentat contre le président russe Vladimir Poutine.

Osmayev et Okuyeva se sont battus au Donbass du côté des forces ukrainiennes contre les républiques autoproclamées du Donets et du Lugansk. Les conjoints avaient publiquement et vivement critiqué le gouverneur tchétchène Ramzan Kadyrov. Après la mort au combat de Isa Munayev, commandant du bataillon tchétchène nommé « DJohar Doudayev » qui se bat au côté des forces ukrainiennes au Donbass, Adam Osmayev a dirigé une division composée d’émigrés tchétchènes. Il est devenu le centre de rassemblement « anti-Kadyrov » des Tchétchènes en Ukraine.

« Russie ouverte » rappelle comment des émigrés Tchétchènes, opposants à Ramzan Kadyrov, ont été assassinés à l’étranger.

 Amina Okuyev et Adam Osmayev ont été victimes de tueurs à Kiev. Ce n’était pas la première tentative d’assassinat proféré sur Adam Osmayev et Amina Okyev.

Une première fois à Kiev en juin 2017, par miracle ils ont évité la mort. Il s’agit d’une histoire digne d’un scénario cinématographique, impensable dans la vie réelle. Le drame a eu lieu dans la voiture de Osmayev. Le couple a eu une nouvelle rencontre avec un homme qui s’est présenté comme « journaliste français ». Le « Journaliste » a demandé de changer de place dans la voiture et de passer sur le siège avant. Il a proposé à Okuyev et Osmayev de s’asseoir sur le siège arrière pour les prendre en photo au moment où ils recevraient une boîte avec un cadeau. Dès qu’ils ont changé de place, le tueur a sorti une arme de la boîte au lieu d’un cadeau et a ouvert le feu à bout portant sur d’Adam Osmayev. Littéralement la seconde suivante, Amina Okuyev a dégainé son révolver et a riposté. Au cours de cette brève fusillade, Adam Osmayev a été blessé, mais est resté en vie. Le tueur a également été grièvement blessé et a survécu.

Adam Osmayev et Amina Okueva. © FaceBook Adam Osmayev et Amina Okueva. © FaceBook

L’agresseur, Artur Denisultanov, surnommé « Dingo », est originaire de Tchétchénie. Il était l’un des suspects dans l’affaire du meurtre d’Umar Israilov en 2009 à Vienne. Il est garde du corps de Ramzan Kadyrov. Il est à présent détenu à Kiev.

Après cette tentative d’assassinat de juin, il a été proposé à Osmayev et Okueyva une protection d’État, mais les époux ont refusé. Hélas !

 La tentative suivante a été préparée beaucoup plus professionnellement. Dans la soirée du 30 octobre 2017, dans la région de Kiev, la voiture dans laquelle Osmayev et Okueyva circulaient est tombée dans une embuscade et a été mitraillée. Une balle a atteint la femme dans la tête. Elle est morte instantanément. Osmayev a été blessé à la jambe.

 Les enquêteurs ukrainiens considèrent que « la version tchétchène » est la plus plausible, à savoir l’organisation de ce crime à partir du territoire de la République tchétchène, gouvernée depuis longtemps par Ramzan Kadyrov.

Rappelons qu’il y a quelques jours à Kiev a été blessé le député de la Rada suprême, Igor Mosiychuk. Ce dernier est entré par correspondance à plusieurs reprises en polémique avec Ramzan Kadyrov.

Les opposants au chef de la République tchétchène périssent souvent dans des circonstances tragiques, pas seulement en Tchétchénie

Meurtre à Vienne de l’ancien garde de sécurité de Ramzan Kadyrov.

Dans sa jeunesse, Umar Israilov a participé à la deuxième guerre de Tchétchénie du côté séparatiste. Il a été fait prisonnier par les Russes. Comme beaucoup de militants capturés, on lui a proposé de rejoindre les nouvelles autorités tchétchènes. Il a été membre de la garde personnelle de Kadyrov, puis a servi au ministère de l’Intérieur. Fin 2004, il a fui la Tchétchénie. Il est allé en Pologne puis en Autriche. Après s’être installé en Europe, Israilov a accusé Kadyrov de torture et d’exécution extrajudiciaire. Il a déposé une plainte contre lui devant la Cour européenne des droits de l’homme.

Au début de 2009, Israilov a été tué à Vienne en sortant d’un supermarché. La police a réussi à arrêter trois membres du groupe criminel — Otto Kaltenbrunner (né Ramzan Edilov), Turpal-Ali Esherkayev et Muslim Dadayev.

Au cours du procès, la presse a noté que le meurtre avait été commis de manière extrêmement non professionnelle. En particulier, Yesherkayev est allé accomplir le crime en tenue de camouflage et en chaussettes blanches recouvrant le bas de son pantalon. Cela n’est pas une tenue typique pour Vienne. Pour l’opération, les Tchétchènes ont utilisé la voiture personnelle d’Otto Kaltenbrunner. Quand Israilov est sorti du supermarché, voyant ces personnes suspectes, il a tenté de fuir. Il a été rattrapé et frappé à la tête avec la crosse du révolver, car l’arme s’était enrayée. Enfin, ils ont réussi à tirer et ont tué Israilov. Puis les criminels ont déambulé longuement sur le parking, essayant de prendre une voiture d’un client du magasin. Pendant la préparation du meurtre, deux cartes SIM « vierges » ont été utilisées. Mais l’un des criminels n’a pas obtenu une carte SIM vierge, et il a utilisé son téléphone habituel. Celui-ci a ensuite été utilisé par les enquêteurs pour retrouver le numéros des conjurés.

Umar Ismailov. © ekhokavkaza.com Umar Ismailov. © ekhokavkaza.com

Malgré toutes ces fausses manœuvres de la part des assassins, Umar Israilov est décédé. Le tribunal a condamné Otto Kaltenbrunner à la réclusion à perpétuité, Muslim Dadayev à 19 ans, et Turpalu-Ali Esherkaev à 16 ans. Mais le meurtrier principal Lech Bogatyrov n’a pu être arrêté. Il a réussi à se réfugier en Russie.

Les autorités autrichiennes ont considéré que l’organisateur de l’assassinat est Otto Kaltenbrunner. C’est un « homme de Kadyrov », dont la tâche est de recueillir des informations sur les Tchétchènes vivant en Autriche. Dans le téléphone Kaltenbrunner ont été trouvées des photos sur lesquelles il apparaît avec Ramzan Kadyrov, gouverneur de Tchétchénie. Ces photos, selon la police, ont été faites dans l’une des résidences de Kadyrov.

Kaltenbrunner et Kadyrov sont habillés simplement. Derrière eux, une personne faisant le ménage est visible. Cela indique qu’ils sont personnellement et très proche, peut-être même amis. « Sinon, une réunion dans un cadre aussi privé n’aurait pas pu avoir lieu », a déclaré l’acte d’accusation. Les photos ont été prises le 21 novembre et le 24 décembre 2008. À cette époque, selon la police, Kaltenbrunner est allé en Russie. Umar Israilov a été tué le 13 janvier 2009. Les demandes du parquet autrichien d’interroger Bogatyrov et Kadyrov sont restées sans réponse.

Le meurtre de Ruslan et Sulim Yamadayev

Les frères Sulim et Ruslan Yamadayev proviennent d’un des clans les plus puissants de Tchétchénie. Les deux hommes, au cours de la première guerre tchétchène, se sont battus du côté des séparatistes contre les forces fédérales russes. Mais dans la période entre les deux guerres, ils sont rentrés en conflit avec les wahhabites dont l’influence grandissait en Tchétchénie. À l’automne 1999, au début de la deuxième guerre de Tchétchénie, les frères Iamadayev ont livré la ville de Goudermes aux forces armées fédérales russes et se sont battus du côté des fédéraux. Les deux frères ont été élevés au rang d’officiers supérieurs (Ruslan : Colonel, Sulim : lieutenant-colonel). Tous deux ont reçu le titre de héros de la Russie. Sulim commandait le bataillon « Vostok ». Ruslan a été élu à la Douma d’État sur les listes de « Russie unie ».

En 2004, le chef de la Tchétchénie, Akhmad Kadyrov, a péri dans un attentat. Peu à peu, le pouvoir dans la république s’est concentré entre les mains de son fils Ramzan. Rapidement, une lutte pour le pouvoir en Tchétchénie a commencé entre Ramzan Kadyrov et les frères Yamadayev.

Les frères Sulim et Ruslan Yamadayev avec un portrait de son frère Jabrail. © Yuri Tutov/Kommersant Les frères Sulim et Ruslan Yamadayev avec un portrait de son frère Jabrail. © Yuri Tutov/Kommersant

 

Ruslan Yamadayev a été assassiné à Moscou en novembre 2008, non loin du bâtiment gouvernemental russe. Quand sa Mercedes s’est arrêtée au feu de circulation, le tueur est sorti de la voiture qui le suivait et a tiré sur le député avec son revolver Stechkin.

Après cela, Sulim Yamadayev a déclaré à Novaya Gazeta que Kadyrov préparait son assassinat. Sulim a survécu quatre mois à son frère. Émigrer aux Émirats arabes unis ne l’a pas sauvé. En mars 2009, l’ancien commandant du bataillon « Vostok » a été tué à Dubaï. Le tueur l’a surpris dans son garage et lui a tiré trois coups de feu dans le dos. Les autorités des Émirats arabes unis ont accusé Adam Delimkhanov, proche de Kadyrov, et député Douma d’État de « Russie unie », d’avoir organisé cet assassinat.

« La liste de Kadyrov »

En plus de l’assassinat des personnes qui peuvent être appelées ennemis politiques de Kadyrov, il y a le meurtre des réfugiés tchétchènes partisans d’idées islamistes. En septembre 2008, Haji Edilsoultanov a été abattu à Istanbul. En décembre, ce fut le tour de l’ancien de l’ex-chef de guerre Islam Dzhanibekov. Le 26 février 2009, à Istanbul, l’islamiste exilé tchétchène Ali Osaev a été assassiné de trois balles dans la tête.

 Lors de l’enquête sur l’assassinat d’Oumar Israïlov à Vienne, l’adjoint du Parlement autrichien, Peter Pilz a parlé de l’existence d’une « liste Kadyrov ». Elle comporte environ cinq mille noms, tous les opposants au régime de Kadyrov qui ont émigré en Europe. Selon Piltz, Said-Selim Peshkhoyev, proche de Kadyron supervise cette liste.

Peshkhoyev, contrairement à la plupart des gens de l’entourage de Kadyrov, est un espion professionnel. Il est diplômé de l’École Supérieure du KGB, et a participé aux deux guerres de Tchétchénie. Après la deuxième guerre, il a dirigé le département tchétchène du FSB, puis le ministère de l’Intérieur tchétchène. Après la mort de Akhmat Kadyrov, il avait été même considéré comme son successeur possible. Depuis 2003, le major général Peshkhoyev était envoyé spécial du président Poutine dans le district fédéral sud. Mais en 2005, il a été soudainement transféré au poste discret de conseiller de l’ambassade de Russie à Vienne. Selon certains rapports, le travail principal de Peshkhoyev à Vienne est de contrôler l’émigration tchétchène en Autriche.

https://openrussia.org/notes/715564/

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