Alerté par des activistes de la société civile russe, je suis allé assister au procès en appel pour la remise en liberté de Dmitry Buchenkov. Le juge, Andreï Mokhov, a rejeté cette demande et Dmitry Buchenkov est toujours en prison.
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Arrêté le 2 décembre 2015 dans l’appartement de sa fiancée, il a été emmené vers un lieu inconnu pour interrogatoire. Sa famille a perdu le contact avec lui. Il a été confronté avec des policiers antiémeutes qui ont pris part à la répression de la manifestation du 6 mai 2012 à Moscou. Rappelons que l’opposition avait organisé cette manifestation pour protester contre la troisième réélection de Poutine. Réélection inconstitutionnelle puisque la Constitution russe n’autorise que deux mandats présidentiels pour une seule et même personne. Sur une vidéo, filmée lors de ces accrochages avec la police, apparaît un homme dont le visage n’est à aucun moment visible.
Trois ans et demi après, pour identifier cette personne, les enquêteurs ont joint au dossier une photo d’identité de Dmitry Buchenko vieille de 12 ans. Les policiers l’ont reconnu. Parmi les 146 millions de Russes, seul Dmitry Buchenko a perdu à cette roulette. Ces procédés sont en totale contradiction avec les règles strictes de reconnaissance auxquelles les enquêteurs doivent se conformer. Les policiers-témoins n’ont pu aucunement rencontrer Dmitry Buchenko le 6 mai 2012, puisque ce jour-là, Dmitry Buchenko était à Nijny-Novgorod, à 500 kilomètres de Moscou. Alibi confirmé par ses amis et sa fiancée. Dmitry Buchenko est rentré à Moscou dans la soirée. Il n’a pas pu participer à la manifestation du 6 mai 2012.
Le 4 décembre 2015, Dmitry Buchenkov a été inculpé de participation à des troubles de masse. Ensuite, il a été mis au secret et son avocate Svetlana Sidorkina a perdu le contact avec lui. En vain, elle l’a recherché dans tous les centres de détention de Moscou. Le 7 décembre 2015, elle l’a enfin retrouvé au commissariat de police à la rue Petrovka.
Le 6 mai 2012, Poutine a voulu montrer que son troisième mandat sera sous le signe de la répression. Ce jour-là, la vie de nombreux Russes a basculé dans le noir. Plus de 200 enquêteurs ont été mis en branle par le pouvoir pour tenter d’emprisonner les principaux dirigeants de l’opposition. Un millier de personnes, dont la plupart des officiers de police, ont été entendues comme témoins. Des poursuites pénales ont été engagées contre plus de 30 personnes dont la plupart ont été emprisonnées. Cette vague répressive est appelée « Affaire du Marais », puisque c’est sur l’île du Marais que la police a bloqué inopinément la manifestation. Le parcours initialement autorisé devait la conduire à la place du Manège, au centre de Moscou. Trois ans et demi après ces événements, les arrestations se poursuivent, dont celle de Dmitri Buchenkov, docteur en sciences politiques, scientifique et professeur éminent.
Dmitry Buchenkov est militant du mouvement anarchiste russe. Il y a longtemps que le pouvoir voulait l’arrêter. Depuis 1998, il participé à des manifestations et à des activités diverses de type éducatif. Il est membre de l’organisation anarchiste « Action autonome ». Journaliste, il écrit dans le magazine anarchiste « Autonome ». Il est également actif dans les mouvements écologistes, dont les écologistes radicaux « Gardiens de l’arc en ciel ». Dmitry Buchenkov est politologue. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur le thème « Le phénomène de l’anarchisme dans la vie politique de la Russie à la fin du XXe siècle ». Il est l’auteur du livre publié en 2009 : « Les anarchistes en Russie à la fin du XXe siècle ». Poutine a fondé le Centre « E », département du FSB pour lutter contre l’extrémisme. Tout ce qui est contre Poutine est extrémiste en Russie. À plusieurs reprises, ce Centre « E » a créé des difficultés à Dmitry Buchenkov pour ses activités sociales et ses opinions politiques. Dmitry Buchenkov était professeur à la chaire de philosophie de Nijni Novgorod. Arrivé à Moscou, il a activement coopéré avec « Action autonome ». Les locaux de cette organisation ont été enregistrés en son nom. Il a organisé plusieurs conférences et congrès. Il était le visage officiel de cette organisation qui avait une activité tout à fait légale.
Un de ses derniers projets était « ProjectV » : un espace social pour la promotion des idées anarchistes et végétariennes. Dans ce club, il y avait des conférences, des concerts punk, une cuisine et un bar qui fonctionnaient constamment. L’idée était de créer un espace social et culturel dans lequel tout le monde parlerait et travaillerait ensemble. Il animait également un club de boxe et des activités éducatives. Mais le club a été contraint de fermer, car l’administration de la zone industrielle, où avait été fondé « ProjectV », a refusé de renouveler le bail. Avant cela, des inconnus ont agressé Dmitry Buchenkov. Il a été sévèrement tabassé. Ses camarades pensent qu’il s’agissait d’une intimidation du Centre « E ». Dmitry Buchenkov n’était pas la figure principale du mouvement antifasciste russe. Cette attaque est survenue après l’arrestation d’Alexei Sutugi, membre éminent du mouvement anarchiste et antifasciste russe. Les noms de Sutugi et Buchenkov étaient apparus dans les reportages de LIFEnews sur la participation des militants russes à Maidan. Lors de ses interrogatoires au Centre « E » d’Alexei Sutugi a été longuement interrogé sur les événements de Kiev. Il a été abondamment menacé. En définitive, il a été inculpé pour des affrontements avec des néonazis, et non pour des faits en relation avec les événements ukrainiens. On reconnaît ici très bien les manières KGB-istes de Poutine : étêter les organisations de l’opposition en ciblant leurs dirigeants.
Dernièrement, Dmitry Buchenkov était rédacteur en chef du journal satyrique « Train de banlieue de Moscou ». Il disait : « Ces personnages fictifs que nous décrivons, c’est nous et vous, avec nos problèmes, nos sentiments, nos opinions ». Notre journal n’est pas seulement destiné aux passagers des trains de banlieue. Il est pour tout le monde ! Dmitry Buchenkov ridiculisait la politique étrangère russe, la corruption et d’autres sujets d’actualité. La diffusion du journal est de 30 à 50.000 exemplaires. Il est distribué gratuitement aux passagers, et subsiste grâce aux annonces privées. Le journal est officiellement enregistré auprès du service de censure russe « Roskomnadzor » et ne contient pas de texte extrémiste.
Ce 1er février 2016, pour statuer sur la remise en liberté de Dmitry Buchenkov il y avait un seul juge. Celui-ci s’est retiré seul dans la pièce adjacente pour délibérer. Après 5 minutes d’absence, il est revenu pour énoncer son verdict : « Dmitry Buchenkov restera en prison ». On doute qu’il ait eu le temps de rédiger le long texte qu’il nous a lu.
L’avocate, Svetlana Sidorkina, n’avait aucune illusion sur l’issue du procès, puisqu’en l’attente du retour du juge, elle s’est adressée à Dmitry Buchenkov, qui suivait par vidéoconférence le procès depuis sa prison. Elle lui a dit : « Je passerai vous voir en prison après demain. »
Les démocrates russes ont été effrayés par les déclarations du président tchétchène, Ramsan Kadirov, qui a déclaré que les opposants russes sont des ennemis de peuple. Le Kremlin n’a eu aucune réaction, sinon l’arrestation des dirigeants de Yabloko venus protester contre ces menaces devant l’administration présidentielle à Moscou.
Encouragé, Kadirov a renouvellé hier ses menaces en publiant une vidéo montrant l’opposant à Poutine, Mikhail Kassianov président du parti PARNAS, dans le viseur optique d’un fusil. Si prompt et ingénu à réprimer les opposants, Poutine reste muet.