Russie. Où sont les terroristes?

La manifestation du 5 novembre, 2017 organisée par « Artpodgotovka » de Viacheslav Maltsev, a été le thème d’une mise en scène organisée par le FSB pour lancer une opération antiterroriste sans terrorisme. Depuis, on arrête et on torture dans toute la Russie. Non seulement les militants de « Artpodgotovka » à Moscou, mais aussi des antifascistes, anarchistes, en résumé des anti-Poutine.

Arrestation de "terroristes" © FSB Arrestation de "terroristes" © FSB
Un ancien ancien parachutiste a invité des militants provinciaux à s’installer dans son appartement. Quand ils sont arrivés chez lui, ils ont vu des cocktails Molotov. Cet homme leur a dit devoir faire des courses immédiatement. Il est parti. Quelques minutes plus tard, des agents du FSB ont fait irruption dans l’appartement. C’est ainsi qu’ils ont surpris des terroristes en flagrant délit.

Natasha Kazanskaya, réfugiée aujourd’hui à Kiev, raconte :

« Le 3 novembre 2017, les médias ont rapporté l’arrestation par le FSB d’un groupe de personnes du mouvement “Artpodgotovka”. Cette organisation venait d’être déclarée terroriste par les autorités. Les Tchékistes ont trouvé sur place des armes, des bouteilles contenant un mélange incendiaire et des autocollants avec le symbole de “Artpodgotovka”. Sur la photo publiée, il y avait quatre hommes torse nu. Ils se tenaient courbés, tête penchée fortement vers l’avant, les mains sur la nuque. On ne voyait pas leur visage. Sur une autre photo, les objets trouvés par les agents du FSB dans l’appartement étaient visibles. Cette arrestation a eu lieu le 1er novembre. Dans toutes les villes de Russie, une vague de rafles policières préventive avait débuté dès le 28 octobre. Les activistes de “Artpodgotovka” ont été systématiquement arrêtés.

J’ai de suite reçu un appel de collègues de “Artpodgotovka” dont je suis membre dans la ville de Kazan. Quelqu’un avait identifié l’un des hommes sur la photo à l’aide de son tatouage particulier. La personne qui se tenait à côté de lui était probablement son ami. Ils s’étaient rendus à Moscou depuis Almetyevsk pour participer à la manifestation de protestation pacifique, prévue pour le 5 novembre. Je me rappelle de lui. Nous avions voyagé ensemble de Kazan à Almetyevsk en tant que volontaires pour soutenir un candidat lors d’élections locales. Il s’appelle Ivanov. Les deux ont pour prénom Oleg. Avec ces données incomplètes, j’ai commencé à les rechercher. J’ai visité sans succès quatre prisons à Moscou. (Ivanov en Russie est aussi fréquent que Dupont en France.) Par exemple, à la prison Matrosskaya Tishina il y a plusieurs Ivanov. J’ai réalisé que nous avions besoin de données plus complètes. J’ai passé une série de coups de téléphone pour recueillir plus de renseignements. Enfin, j’ai eu des informations plus précises sur ces deux personnes, et même des renseignements sur un troisième détenu.

Je suis retournée dans les prisons. Les quatre prisons de Moscou sont situées dans des quartiers différents. Je faisais la queue, et parfois, j’ai été obligée de revenir. Il est impossible de recueillir ces renseignements par téléphone. Il faut se déplacer physiquement pour les obtenir. Dans bien des cas, il est impossible de se renseigner dans la prison même. Il faut s’adresser aux services de police. En principe, on peut par internet obtenir des renseignements, mais cela est tout à fait aléatoire. Il m’a fallu un mois et demi pour obtenir des renseignements concernant ces prisonniers.

Soudain à la mi-décembre, la police m’a informé que les personnes que je recherchais étaient à la prison “Butyrka”. Je suis immédiatement allée là-bas. J’ai demandé : “Pourquoi, il y a dix jours, quand je suis venue, vous m’avez dit que vous ne les avez pas ?” L’employé a répondu qu’ils devaient avoir été récemment transférés d’une autre prison. Mais un peu plus tard, je lui ai demandé si quelqu’un était venu les voir pendant ce temps. Elle a vérifié et m’a répondu “non”. Je me suis exclamé : «  Personne n’est venu les voir pendant un mois et demi ?” Elle a dit : “Non” ! Elle a ainsi confirmé involontairement qu’ils étaient à “Butyrka” depuis un mois et demi.

Aujourd’hui, nous savons qu’à Butyrka il y a :

  1. Dmitriev Oleg, date de naissance : 1979
  2. Ivanov Oleg, date de naissance : 1977
  3. Ozerov Sergei, date de naissance : 1972
  4. Deux personnes d’Almetyevsk, et un troisième d’Arzamas.

Ils ont été brutalement torturés. L’un d’eux a failli périr sous la torture. Ils ont été maintenus au secret pendant un mois et demi afin de pouvoir les torturer.

Cocktails molotov étiquettés © Médiazona Cocktails molotov étiquettés © Médiazona
Selon les informations que nous avons reçues : Le jour de leur arrestation, ils sont allés à l’appartement d’une personne que l’on venait de leur présenter. Cette personne est un ancien parachutiste. Quand ils sont arrivés chez lui, ils ont vu dans son appartement des cocktails Molotov et d’autres objets. Cet homme leur a dit qu’il devait rapidement faire des courses et il est parti. Quelques minutes plus tard, des agents du FSB accompagnés de policiers masqués et armés ont fait irruption dans l’appartement. C’est ainsi qu’ils ont pris des militants de “Artpodgotovka” en flagrant délit.

Natacha Kazanskaya © Prise d'écran Natacha Kazanskaya © Prise d'écran
Par internet, nous avons organisé des collectes pour soutenir ces prisonniers. Des gens de toute la Russie ont envoyé de l’argent. Peu ! Mais tout don est appréciable. Ces personnes étaient dans le désarroi total. Nous avons réussi à leur transmettre des vêtements et de la nourriture. Nous avons fait cela deux jours. Mais le deuxième jour, alors que nous étions à Butyrka, les agents du FSB se sont précipités pour nous arrêter à la prison. Ils sont arrivés après notre départ. Deux heures plus tard, ils arrivaient pour m’arrêter dans mon appartement à Moscou. »

Natasha Kazanskaya,

Par la suite, nous avons appris que le nom de la personne, qui a présenté cet ancien parachutiste qui a proposé son appartement à nos militants. Elle se cache et refuse de parler. Elle est en réel danger, car le FSB élimine les témoins. Elle a tout à fait intérêt à se taire ou à fuir à l’étranger si elle veut témoigner. Pour ces raisons, je ne publie pas son nom.

Autre fait : parmi les personnes arrêtées dans cet appartement, l’une d’elles a été relâchée. Qu’est-ce qui lui a valu tant d’indulgence de la part d’un FSB si violent avec les autres prisonniers ?

Il nous est actuellement impossible d’envoyer une aide à ces prisonniers. Toute personne qui irait leur porter un colis serait arrêtée comme Natacha. Nous n’avons pas trouvé de volontaire après que Natacha soit partie à Kiev. Tous se sont désistés.

 

 

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