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Le 15 novembre 2015, le gouvernement russe a mis en place le système « Platon ». Ce nom n’a rien à voir avec le philosophe antique grec. L’abréviation « Platon » signifie « paiement à la tonne ». Il s’agit d’une taxe prélevée à partir des véhicules ayant un poids maximal autorisé de plus de douze tonnes. Une partie des fonds recueillis devraient être destinés à l’entretien de routes. Mais on en doute, puisque l’opérateur du système est une société dont 50 % des actions sont détenues par l’oligarque et ami de Poutine, Igor Rottenberg.
La réaction des camionneurs a été immédiate. Le jeudi 19 novembre 2015, il y a eu des manifestations dans 70 grandes villes russes. Des centaines de camions ont pris part à cette action. Le mouvement revendicatif a dû improviser des méthodes de protestations jusqu’à présent inédites en Russie. Pour cela, ils se sont inspirés de leurs confrères français, en adoptant la méthode de l’« escargot ». Des colonnes de véhicules se sont déplacées à une vitesse de 5 à 10 kilomètres par heure sur les routes de la vaste Fédération de Russie
Dans un premier temps, le pouvoir fut contraint de diminuer le taux de la taxe, qui était de 3,73 roubles par kilomètre, et d’abaisser l’amende pour absence d’enregistreur de route. Il a également reporté l’application de « Platon » en province.
De toute évidence, ces mesures n’ont pas satisfait les camionneurs russes. Encouragés par le succès des bonnets rouges français qui avaient obtenu le retrait de l’« Écotaxe », ils poursuivent leur lutte pour l’abandon total du système « Platon » en Russie.
Ce mouvement des camionneurs russes est d’autant plus instructif à suivre, qu’il est le premier grand conflit professionnel dans la Russie de Poutine, habituée jusqu’à présent aux conflits de nationalité. La lutte contre le système « Platon » unit les camionneurs de toutes les régions de la Fédération de Russie, indépendamment de leur nationalité. Craignant un rassemblement dans la capitale, le pouvoir leur en avait interdit l’accès avec des véhicules blindés. Il a cantonné les camionneurs à l’extrême banlieue nord de Moscou, sur le parking du centre commercial auprès des magasins Auchan et IKEA.
Aujourd’hui, les moyens d’information au service du Kremlin font le silence absolu sur ce conflit, voulant le faire oublier. Le pouvoir a misé sur son pourrissement. En vain ! Il suffit de se rendre sur ce parking pour constater que les transporteurs sont toujours mobilisés. Une dizaine de camions arborant le drapeau russe y stationnent. À l’avant des véhicules, un slogan est affiché : « Non à Platon ! » De toute évidence, les camionneurs résistent encore.
Pour savoir ce qu’il en était exactement, je suis allé à la rencontre de ces irréductibles routiers qui vivent depuis trois mois dans leur véhicule. Ils font leur toilette journalière dans les w.c. du centre commercial. Sur le parking, un groupe électrogène ronronne. Il alimente une remorque aménagée en état-major de campagne. À l’intérieur, une dizaine de personnes assises autour d’une table suivent sur un écran improvisé avec un drap blanc une vidéoconférence avec leur collègue du Daghestan, république située au Caucase oriental. Après les avoir salués et m’être présenté, j’ai demandé la permission d’enregistrer notre conversation. Mikhail, chauffeur routier de Nijni Novgorod, m’a répondu : « Oui, car nous sommes ici en démocratie », me faisant comprendre ainsi que je venais d’entrer dans un autre monde. Ici, on est libre !
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Les camionneurs ont déclaré leur mouvement « démocratique ». Leur but est de créer une organisation professionnelle fondée sur les principes des relations horizontales et de faire face aux nouvelles lois inconstitutionnelles du régime actuel. Celles-ci limitent l’accès aux droits professionnel. En poussant la porte de ce fourgon, je venais de quitter le monde de l’autocratie séculaire russe ou soviétique ravivée aujourd’hui par le pouvoir dictatorial de Poutine, après les espoirs déçus de 1991. Je venais de pénétrer dans celui de cette démocratie qu’il convient enfin de construire en Russie. Non depuis le haut comme l’avait tenté Gorbatchev avec sa pérestroïka, mais à la base, par et parmi le peuple. Hormis des revendications économiques, c’est une démocratisation de toute la société russe que porte en son sein la lutte contre le système « Platon ». Ras-le-bol du pouvoir des oligarques corrompus, copains et amis du Président. « Nous ne voulons pas rouler pour Igor Rottenberg ! » Voilà le slogan des camionneurs.
Un mouvement de contestation est né en Russie. Il doit se structurer. Des couches de la population protestent de plus en plus contre l’aggravation de la situation économique. Ce phénomène était inconnu jusqu’à présent. Chacun commence à ressentir que l’on n’a pas besoin d’une nouvelle guerre, fut-elle contre les Tchétchènes, Ukrainiens, Syriens, Turcs. Quel sera le prochain ennemi ? On a besoin d’une nouvelle politique sociale. Cette dernière ne peut pas être obtenue sans une démocratie dans laquelle chacun pourra s’exprimer et défendre ses droits sans être inquiété. L’autoritarisme, ça ne paye pas. Ça suffit !
Représentants des couches moyennes, des dizaines de milliers de personnes ayant souscrit des hypothèques indexées en devises étrangères se sont retrouvées ruinées après la chute catastrophique du rouble. Hier, ne se trompant pas d’adversaire, 150 d’entre’elles n’ont pas pris d’assaut cette fois-ci les banques, mais le siège moscovite du parti de Poutine « Russie unie ».
Serguey Sobianin, maire de Moscou, a détruit en une nuit au bulldozer des centaines d’échoppes et magasins, privant ainsi des dizaines de milliers de personnes de ressources. La chute du commerce de détail avait déjà contraint nombre d’entre’elles à la faillite.
L’instauration d’horodateurs pour stationnement devait se limiter au centre de Moscou. En fin de compte, le stationnement des véhicules est payant sur tout le territoire de la capitale. La population a manifesté massivement contre cette mesure.
Les licenciements massifs comme ceux de l’usine Ural-Zavod-Mach, l’augmentation des charges locatives, la non-indexation des pensions de retraite et salaires avec une inflation galopante à 16 % suscitent un fort mécontentement alors que les oligarques affichent un luxe insolent.
Un réseau d’alliances se profile dans la société russe actuelle. Le pouvoir a parfaitement compris le message démocratique que les camionneurs adressent à la population. Dans ce contexte, le Kremlin tente d’isoler leur mouvement médiatiquement certes, mais aussi physiquement.
Sur ce parking en banlieue de Moscou, le campement est sous haute surveillance du FSB (ex-KGB). Le pouvoir avait mis en place des véhicules blindés pour bloquer aux camions l’accès à la ville.
Le 21 février, un groupe de camionneurs se déplaçant sans signe distinctif et à bord de voitures de tourisme banalisées a été arrêté alors qu’ils tentaient de rejoindre une manifestation d‘écologistes au quartier de Torfianka à Moscou. Ses habitants s’opposent à la destruction de leur parc. Le pouvoir craint une fraternisation des camionneurs avec la population. La police a confisqué aux camionneurs leur document d’identité et les a conduits au poste sans aucune explication. Ils ont été libérés et leurs papiers restitués en fin de soirée, la manifestation une fois terminée.
Les piquets sont un autre moyen de popularisation. Un piquet consiste à poser debout et silencieux en tenant une affiche. Mais la police arrête les piquets. Si on fait des piquets suivants pour exiger la libération des piquets précédents, ceux-ci se font arrêter aussi et ainsi de suite. De plus, le nouvel article 212.1 du Code pénal punit de 5 ans de prison 4 piquets consécutifs effectués en moins de six mois par une même personne. C’est ainsi que Ildar DADIN a été condamné à trois ans de prison. La technique du piquet est très risquée. Elle est à utiliser avec parcimonie.
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Les camionneurs ont gagné une bataille.
Le gouvernement a réduit le prix de la taxe « Platon » à 1,53 rouble par kilomètre. Ce taux sera valable jusqu’en juillet 2017. Il s’agit d’un premier succès obtenu grâce à la vaste mobilisation des camionneurs à travers le pays. De petites en petites victoires, le peuple pourrait prendre conscience de sa force et apprendre à s’organiser. S’inspirant de ses frères ukrainiens, ces petites vagues cumulées pourraient se transformer en tempête dénommée Maïdan et emporter la dictature.
Le système autocratique d’un État providentiel à l’économie dirigée assurant la prospérité de chacun touche à sa fin en Russie. Malgré les espoirs démocratiques si éphémères des années 80-90, l’inertie des schémas féodaux anciens a permis de ressusciter l’URSS sous sa forme « light » incarnée par la dictature de Poutine. Mais l’autoritarisme ne paye pas. Les17 ans de pouvoir personnel de l’ex-directeur du KGB se soldent par un fiasco total. Le pays s’est désindustrialisé. Son économie s’est axcée essentiellement sur la vente des matières premières non transformées dont le cours a définitivement chuté. Les ressources sont pillées. L’exode des capitaux et des cerveaux a pris une ampleur exceptionnelle. L’absence de politique sociale, la corruption, véritable SIDA social, l’isolement diplomatique quasi total, l’injustice sociale flagrante, la chute de la devise nationale, les guerres incessantes et l’absence de perspective réelle de sortie de crise sonnent le glas du régime. Il convient de nommer cette dernière « crash ».
Pour sauver et conserver la Fédération de Russie, il faut la démocratiser. Sans cela, les régions divorceront avec la Fédération. Un scénario à la syrienne éclatera. La désintégration d’un pays nucléarisé pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Il n’y a pas de précédent dans l’histoire, sauf la dislocation de l’URSS qui avait été maîtrisée. Les armes chimiques syriennes nous ont effrayés. Pensez à l’arsenal russe !
C’est parmi la population que se tissera le réseau de relations solidaires qui permettra de conserver l’unité de la Fédération de Russie. Nous devons soutenir les camionneurs russes. Ils représentent un mouvement qui couvre les régions de Russie. Il est fédérateur. C’est au contraire l’absence de mouvement fédérateur ou confédérateur capable d'offrir une alternative à la démence de Poutine qui fera sombrer le pays dans le chaos.
Soutenir le mouvement des camionneurs et autres mouvements démocratiques russes, c’est aider la Russie à se moderniser, à se pacifier, à se démocratiser et à réintégrer la maison « Europe », où nous l’attendons tous. Vous et moi.
Que vive la Fédération de Russie, pays démocratique, pacifique et prospère : notre amie !