Du gaz russe pour payer la guerre russe.

L’Europe occidentale s’entend avec Poutine pour s’alimenter en gaz naturel russe en passant par le fond des mers. La stabilité du régime dictatorial russe est une garantie de l’approvisionnement gazier, quelle que soit sa politique envers ses voisins contournés par les gazoducs maritimes.

Nord Stream © Wikipedia Nord Stream © Wikipedia
La construction de gazoducs reliant la Russie à l’Europe occidentale au travers des mers baltique et noire se poursuit. Ce sont des investissements lourds qui impliquent des engagements financiers, économiques importants et des accords politiques à long terme entre la Russie et ses clients d’Europe occidentale, prioritairement : l’Allemagne. La stabilité du régime russe, quel qu’il soit, est indispensable à la stabilité des livraisons de gaz russe en Europe. Ces accords enjambent les pays d’Europe orientale. Ils libèrent Moscou de ses obligations envers ces derniers en court-circuitant les gazoducs terrestres existants ou futurs.

La Russie a déclenché un conflit en Ukraine en annexant la Crimée. Elle mène une guerre hybride au Donbass. Le report partiel ou total du transfert du gaz russe d’Ukraine sur le fond de la Baltique permet à Moscou d’agir plus d’une manière encore plus effrontée en Ukraine. On nous dit que non ! La construction du gazoduc Nord Stream puis Nord Stream 2 ne se fait pas au détriment de l’Ukraine. Regardons les chiffres pour vérifier cette affirmation.

En 2011, la Russie a terminé la construction du gazoduc. Le projet permettait de transporter 55 milliards de mètres cubes de gaz naturel vers l’Allemagne via la mer Baltique. L’accord commercial ne comporte aucun engagement politique. Il aurait été déclenché uniquement par une consommation en hausse dans l’UE. Au cours de la première année de fonctionnement de Nord Stream, le transit terrestre du gaz via l’Ukraine vers l’Allemagne a considérablement diminué. Les données de l’Association internationale de l’énergie indiquent qu’à Velke Kapusane, point de passage de la Slovaquie (principale voie de transit vers l’Allemagne, l’Italie, l’Europe centrale et orientale et les Balkans) le volume a diminué de 68,7 milliards m3 en 2011 à 50 milliards en 2012. En 2017, l’Allemagne n’a reçu que 2 milliards de m3 de gaz russe via l’Ukraine. Le réseau de transport de gaz naturel par l’Ukraine n’a été utilisé qu’à 60 % de sa capacité totale.

Le Kremlin exerce un lobbying actif en Europe pour mener à bien ses projets Nord Stream, en premier lieu en Allemagne. L’ex-chancelier Gerhard Schröder affiche sans vergogne son amitié avec Vladimir Poutine. Il soutient sans faille le projet Nord Stream en mer Baltique qu’il a signé deux semaines avant l’élection parlementaire allemande de septembre 2005. Cette dernière entraînera la démission de Schröder. Il était temps ! Peu avant qu’il se retire de la vie politique, le Kremlin lui a offert un pantouflage en le nommant à la tête du consortium chargé de la construction Nord Stream, dont le premier partenaire est la société russe Gazprom. Le 8 novembre 2011, Schröder a inauguré le premier tronçon de ce gazoduc en compagnie de la chancelière en fonction, Angela Merkel, de Dmitri Medvedev et de François Fillon, futur candidat aux élections présidentielles françaises.

Un lobbying intense a permis au Kremlin d’obtenir l’autorisation de construire le gazoduc Nord Stream 2  auprès de la Suède et de la Finlande. Celui-ci double des capacités du premier Nord Stream. Ce volume additionnel de 55 milliards de mètres cubes est supérieur à l’ensemble du transit effectué en 2017 sur l’axe de transport Ukraine-Slovaquie, soit 52,5 milliards de mètres cubes.

Le Kremlin utilise non seulement le gaz russe, mais aussi le gaz ukrainien qu’il vole pour doper sa politique anti-ukrainienne. L’exploitation des champs gaziers offshore en Crimée occupée a été confiée à une société privée, dont le directeur est le partenaire commercial de la famille de Viktor Medvedchuk. Poutine est le parrain de la fille de Viktor Medvedchuk. L’ancien député ukrainien a décidé de revenir en politique après que les sociétés chypriotes de son épouse, la présentatrice de télévision, Oksana Marchenko, eurent reçu en cadeau le troisième gisement pétrolifère sibérien et le droit exclusif à raffiner son pétrole. Viktor Medvedchuk a dernièrement pris possession de la chaîne de télévision ukrainienne « TV-112 ». Il se prépare activement à participer avec son parti politique « Pour la vie » aux prochaines élections présidentielles et législatives ukrainiennes. Les sanctions russes prises hier à l’encontre de certaines personnalités et oligarques ukrainiens ne le concernent pas. Cela va de soin. Le gaz est une arme qui permet d’isoler l’Ukraine et de prendre le pouvoir à Kiev même.

Mais le projet Nord Stream 2 n’est qu’une partie de ces projets visant à contourner l’Ukraine. En 2018, la première partie du gazoduc TurkStream d’une capacité de 31,5 milliards de m3 a été construite. Elle ampute le transit de gaz naturel russe via l’Ukraine vers la Turquie. Le Kremlin travaille également sur la poursuite de TurkStream vers la Bulgarie et la Grèce. Il court-circuitera le gaz transité via l’Ukraine vers ces pays et la Macédoine. Il atteindra l’Italie approvisionnée actuellement via l’Ukraine. De plus, les lobbyistes russes en Bulgarie bloquent la construction du pipeline alternatif qui devrait transporter le gaz naturel d’Azerbaïdjan vers la Bulgarie via le Southern Gas Corridor.

L’Allemagne est devenue succursale de redistribution du gaz russe en Europe. Elle assurera, avec le projet EUGAL, d’une capacité de 55 milliards de mètres cubes, la continuité du gazoduc Nord Stream 2 sur le territoire européenne. Ce réseau s’étendra des cotes de la Baltique à la frontière avec tchèque. Il sera un concurrent sérieux aux gazoducs transukrainiens. Il sera complété par le réseau OPAL. OPAL et EUGAL  auront une capacité annuelle totale de 90 milliards de mètres cubes, c’est à dire égale aux capacités cumulées de Nord Stream et Nord Stream 2. Ils seront capables d’approvisionner les marchés tchèque et allemand croissants, mais également ceux du Benelux et de Grande-Bretagne.

Fin 2019, les accords russes avec Naftogaz Ukraine prendront fin. La Russie souhaitera alors imposer à l’Europe de nouvelles conditions d’approvisionnement en gaz naturel. En 2019, il y aura les élections présidentielles et parlementaires ukrainiennes. Le Kremlin souhaite le retour de son parti au pouvoir à Kiev. L’acheminement du gaz russe vers l’Europe est un outil géopolitique pour tenter de rétablir l’influence de l’ancienne puissance coloniale sur la scène politique ukrainienne et d’influer sur son économie.

Les accords actuels entre l’Allemagne et la Russie ressemblent au pacte Ribbentrop-Molotov signé en 1939. Ils méprisent la sécurité des pays d’Europe orientale, de l’Ukraine en premier lieu. Ils l’abandonnent aux prétentions du néo-impérialisme russe. La Russie a déjà annexé la Crimée ukrainienne et deux territoires géorgiens : Abkhazie et l’Ossétie. Elle mène une guerre au Donbass. Cette dernière a déjà fait 15.000 victimes. À qui le tour ? Doit-on revivre notre histoire parce que nous ne l’avons pas comprise ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.