Les crimes de Poutine n’intéressent pas l’Europe.

Malgré les marches, grèves de la faim et meetings, Said-Emin Ibragimov, réfugié tchétchène et président de l’Association internationale « Paix et droits de l’homme », n’arrive pas à obtenir l’ouverture d’une enquête pour rechercher les responsabilités dans le mort de 300.000 personnes. Cela s’est pourtant bien passé en Europe.

Justice pour le peuple tchétchène © Pierre HAFFNER

Said-Emin Ibragimov est aussi ancien ministre des Communications de la République tchétchène d’Itchkérie. Il s’est réfugié en Europe. Il n’arrive pas malgré son insistance, à obtenir une réponse de la part du président du Parlement européen et de la secrétaire générale du Conseil de l’Europe. Pourtant sa question aurait dû attirer l’attention de ces hautes autorités. Il exige que l'on recherche les responsables de deux guerres qui ont coûté la vie à 300.000 personnes. Leur mort est survenue en Tchétchénie, République de la Fédération de Russie. Cette dernière vient de réintégrer le Conseil de l’Europe.

Said-Emin Ibragimov a écrit la lettre suivante au président du Parlement européen et à la secrétaire générale du Conseil de l’Europe.

Lettre ouverte  de Said-Emin Ibragimov à

  • Monsieur David Maria SASSOLI, président du Parlement européen
  • Madame Marija Pejčinović Burić, secrétaire générale du Conseil de l’Europe

Monsieur, Madame,

Au cours des 19 dernières années, nous nous sommes adressés régulièrement au Conseil de l’Europe et au Parlement européen afin que soit reconnu officiellement ou rejeté (si vous avez une telle raison) les crimes incontestables commis par les forces politiques et militaires russes. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pu obtenir aucune réponse adéquate sur le fond de la question posée. Avec tout le respect que je vous dois, nous sommes obligés à présent d’insister afin d’obtenir une réponse exhaustive. Nous pensons que nous avons le droit de vous demander de remplir vos obligations internationales en matière de protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

 Dès les premiers jours de l’agression militaire commise par la Russie en 1994 et en 1999 contre le peuple tchétchène, notre organisation de défense des droits de l’homme mène des actions résolues et incessantes contre la guerre et pour la restauration des droits manifestement violés du peuple tchétchène. Nous avons effectué : quatre marches « Pour la Paix », trois marches pour « La primauté du Droit et de la Justice » d’une longueur totale d’environ 4 600 kilomètres et huit grèves illimitées de la faim pour un total de plus de 300 jours. Quatre de ces grèves de la faim se sont déroulées devant le Conseil de l’Europe et le Parlement européen. Deux d’entre elles, grâce aux efforts des médecins de Strasbourg, n’ont pas entraîné la mort. Nous avons également effectué de nombreux rassemblements, conférences, manifestations pacifiques contre l’inaction des hautes organisations internationales. Le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et les Nations unies n’ont pas pris de mesure significative pour mettre fin à la guerre et au massacre de civils de la République tchétchène d’Itchkérie, mais n’ont fait qu’exprimer leur « inquiétude ». Les crimes brutaux perpétrés par l’armée russe contre des civils ne sont pas non plus reconnus comme des crimes, mais sont obstinément étouffés. Cela nous amène à l’idée de l’existence d’une interdiction tacite de parler des crimes commis par la Russie. Même les représentants géorgiens et ukrainiens, victimes également des criminels russes, gardent obstinément le silence sur les crimes commis par la Russie contre le peuple tchétchène, quoiqu’il soit notoire que la carrière sanglante de Poutine a commencé précisément en agressant la République tchétchène d’Itchkérie.

Si la Géorgie, l’Ukraine, avec les hautes organisations internationales et les autres victimes potentielles de l’agresseur russe dans les années 90 avaient formé un front commun contre l’assassinat du peuple tchétchène, il n’y aurait eu par la suite aucune agression ni victime.

 Les forces politiques et militaires, les services spéciaux et les technologues politiques russes n’ont seulement pas reconnu leurs crimes contre le peuple tchétchène, mais ils ont en plus consenti des efforts et des moyens financiers considérables à la communauté internationale pour justifier leurs crimes barbares.

 Pour ce faire, ils ont mis à profit des Tchétchènes prorusses et leurs agents d’influence qui obéissent servilement aux tâches que leur confient leurs maîtres et qui sont conscients des conséquences pouvant surgir lorsque ces services ne leur seront plus nécessaires.  L’une de leurs tâches consiste à convaincre le public que « les Tchétchènes eux-mêmes sont coupables de la mort et des souffrances du peuple tchétchène ». Il n’est pas difficile à comprendre la raison de cette argumentation. Elle signifie que le scénario du massacre du peuple tchétchène peut se poursuivre.

La peur devant ces assassins cruels et perfides incline beaucoup à se taire et même à justifier les crimes du gouvernement de Poutine. Les Tchétchènes prorusses ont réussi plus que d’autres dans cette entreprise ignoble. Il y a quelques années, ils craignaient une malédiction universelle de la part des parents et des amis de centaines de milliers de citoyens de République tchétchène d’Itchkérie tués et blessés. Ils veillaient donc à ne pas blâmer les Tchétchènes eux-mêmes pour la mort et les souffrances de leur peuple. Mais les services spéciaux russes ont réussi à surmonter ces obstacles en créant et en approfondissant artificiellement les contradictions entre les Tchétchènes. Il y a un travail délibéré pour dégrader et envenimer les relations entre les Tchétchènes entre eux. Tandis que les Tchétchènes sont engagés dans des affrontements fratricides, les complices russes agissent ouvertement. Ils créent des représentations prorusses destinées à transmettre des informations sur les réfugiés tchétchènes aux services spéciaux russes. Ils effectuent un travail de sape contre des résistants tchétchènes. Recrutés et mis en condition par la propagande russe, les Tchétchènes prorusses ne sont pas conscients que les services spéciaux russes agissent en sous-main contre le peuple tchétchène en tant que nation et que leurs actes se transformeront en boomerang contre eux-mêmes, leurs parents et leurs amis, voire avec une nouvelle guerre destructrice.

 Dans les conditions de ce cercle vicieux et d’un soutien insuffisant, nous nous efforçons de nous adresser à la conscience de la communauté et aux hautes organisations internationales. Nous leur demandons de mener une enquête objective et de reconnaître la vérité. Cette vérité est extrêmement importante, non seulement pour le peuple tchétchène, mais également pour dénoncer l’esprit sournois des criminels russes et afin de prévenir dans le meilleur délai ces tactiques aussi inhumaines que barbares qui visent d’autres peuples. Mais les politiciens internationaux et les hautes organisations internationales (jusqu’à ce qu’ils soient eux-mêmes confrontés à une telle fourberie des forces politiques et militaires russes) tentent de nous ignorer et de ne pas répondre à nos appels de justice et à nos revendications légitimes.

 Ainsi, des lettres recommandées ont été envoyées le 7 août 2019 à la Secrétaire générale du Conseil de l’Europe, Mme Marija Pejčinović Burić, et le 24 juillet au président du Parlement européen, M David Maria SASSOLI. Dans ces lettres, nous avons renouvelé notre demande de mener une enquête objective sur les crimes commis par les forces politiques et militaires russes, dirigées par V. Poutine contre le peuple tchétchène. Les lettres recommandées indiquées ont été reçues par les destinataires, mais nous n’avons toujours pas de réponse.

 Pour protester contre un tel déni de la question tchétchène, nous avons organisé un rassemblement le 6 août 2019 auprès des bâtiments du Conseil de l’Europe et du Parlement européen. Lors de cette réunion, la résolution suivante a été adoptée :

 Depuis 400 ans, à intervalles de 40 à 50 ans, la Russie mène une guerre d’agression permanente contre le peuple tchétchène, principalement sur le sol tchétchène. Le but principal des dirigeants du Kremlin est :

-             Asservir un peuple épris de liberté et d’indépendance.

-             S’approprier ses ressources naturelles et le maintenir dans un état servile et famélique.

Pour justifier ses projets criminels, les autorités russes utilisent les services spéciaux et des agents d’influence tchétchène introduits par le Kremlin dans la société tchétchène afin de provoquer une scission, un affrontement intérieur sur la base de divergences religieuses, politiques et autres.

Cela permet aux criminels russes de « diviser pour régner », de procéder à des opérations punitives comme à l’époque stalinienne et d’anéantir tous les droits de l’homme.

Les « services judiciaires » des vassaux de Poutine répriment particulièrement les Tchétchènes résistants au gouvernement prorusse. Le peuple tchétchène est désespéré, car il n’a aucune possibilité ni en Russie ni au niveau international d’obtenir justice.

Violant tous les principes de justice, de moralité et de partialité, le Kremlin reste le procureur du peuple tchétchène et son juge. Le peuple tchétchène n’a même jamais eu l’espoir de faire triompher la vérité et de protéger ses droits légitimes grâce à un système judiciaire équitable.

Lorsqu’un tel espoir est enfin apparu, nous avons étudié les conditions permettant de déposer une requête. Nous avons soigneusement préparé et exposé les faits relatifs aux crimes des forces politiques et militaires de la Russie dirigée par V. Poutine. Le 23 février 2008, pour la première fois dans l’histoire de la Tchétchénie, une déclaration a été soumise et acceptée par les dirigeants de la Cour pénale internationale (CPI).

Mais le procureur général de la CPI, sur la base des preuves irréfutables présentées, n’ose pas de sa propre initiative ouvrir une enquête sur les crimes des forces politiques et militaires russes, et n’utilise pas le principe (motu proprio).

En effet, les criminels n’ont pas ratifié le Statut de la CPI, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas reconnu la compétence du seul tribunal au monde qui a le droit de poursuivre de hauts responsables coupables de crimes graves. De cette manière, les criminels russes « bouclent le cercle vicieux » de leur impunité et créent de nouvelles possibilités pour accomplir d’autres crimes potentiels.

Nous, les participants au rassemblement et de la marche pour « LA PRIMAUTÉ DU DROIT ET DE LA JUSTICE », exigeons du Conseil de l’Europe :

1-           de reconnaître en tant qu’actes d’agression l’escalade militaire russe et l’invasion des forces armées russes sur le territoire de la République tchétchène d’Itchkérie en 1994 et 1999,

2 —       a) d’ouvrir une enquête objective pour reconnaître comme crimes de la Russie le meurtre de 250 000 civils de la République tchétchène d’Itchkérie, dont 42 000 enfants. Ces assassinats ont été commis avec des armes prohibées de destruction massive.

2            b) de reconnaître comme génocide, crime contre l’humanité et crimes de guerre : les bombardements ciblés et délibérés de villes et de villages pacifiques, les massacres et blessures de civils, les tortures et exécutions extrajudiciaires et de nombreux autres crimes contre le peuple tchétchène des forces armées russes commis sous les ordres des plus hautes autorités russes dirigées par V. Poutine.

3            3. Soumettre les conclusions de cette reconnaissance par le Conseil de l’Europe des crimes de la Russie au Conseil de sécurité des Nations Unies et à la Cour pénale internationale.

 Le même jour, le 6 août 2019, après le rassemblement, nous avons remis la résolution susmentionnée au Conseil de l’Europe et au Parlement européen. Nous avons annoncé le début d’une marche de Strasbourg jusqu’au bâtiment des Nations Unies à Genève pour la «  La primauté du Droit et de la Justice ». Nous avons déclaré que cette marche était importante, non pas par le nombre de participants, mais par son intention. Elle a été soutenue par nos partisans, les collaborateurs de l’association et du gouvernement en exil de la République tchétchène d’Itchkérie. À différentes étapes, ils ont participé ou apporté leur soutien. Au cours de cette marche difficile d’un pays à l’autre, dans lesquels siègent trois hautes organisations internationales, nous avons clairement démontré que la majeure partie du peuple tchétchène est privée de ses droits et est privée de tribune de laquelle nous pourrions légalement exiger la restauration des droits et libertés. Nous avons rappelé une fois de plus aux criminels, aux tyrans et aux meurtriers russes que le peuple tchétchène n’avait pas oublié ni pardonné leurs crimes atroces, que « l’épée de Damoclès » leur pendrait au-dessus de la tête jusqu’à ce que l’épée de justice tranche. Les activités des criminels sont notoires. Ils seront inévitablement condamnés à des peines sévères pour leurs crimes pour certains, les autres seront maudits par la population consciente et par ses descendants. La seule question est une question de temps. Les « purgateurs » russes savent eux-mêmes qu’ils ne peuvent échapper à ce verdict. Ils recherchent désespérément une issue.

Poutine a retiré sa signature de l’accord sur la création de la Cour pénale internationale (CPI), qu’il avait signé au nom de la Fédération de Russie le 13 septembre 2000, parmi 120 autres dirigeants d’État. Poutine a en outre soumis à la Douma d’État un projet de loi concernant le retrait de la Russie des accords internationaux pour la création et la reconnaissance de l’autorité d’une commission d’enquête onusienne sur les crimes de guerre. Cela signifie que la Russie a obtenu par voie législative un moyen de sortir du système de droit international. Ceci contredit le paragraphe 4 de l’article 15 de la Constitution russe, aux termes duquel : les principes et les normes universellement reconnus du droit international et les traités internationaux de la Fédération de Russie font partie intégrante de son système juridique. Si d’autres règles sont établies par un traité international de la Fédération de Russie autre que celles prévues par le droit russe, les règles du traité international s’appliqueront. En Russie, il n’existe pas de mécanisme efficace permettant de tenir pour responsable le chef de l’État en cas de violation de sa part de la loi. Mais cela n’est pas suffisant pour Poutine, il fait fi du droit international.

Tous les actes de Poutine à la tête de la Russie, qui ont conduit à déclencher une guerre criminelle contre le peuple tchétchène, sont parsemés de transgression et de crimes constants. Mais ceux-ci sont invisibles de la part des hommes politiques et des hautes organisations internationales.

 En se fondant sur le fait que les crimes des forces politiques et militaires russes contre le peuple tchétchène n’ont pas été encore reconnus comme crimes et que leurs auteurs n’ont pas été tenus pour responsables, les criminels russes ont la possibilité de poursuivre leur comportement assassin et barbare. Convaincu de la faiblesse ou de l’indécision des organisations et de la communauté internationales, Poutine avec son « pouvoir absolu vertical » a commis de nouvelles agressions et de nouveaux crimes contre la Géorgie, l’Ukraine, la Syrie et même la Russie. Il n’a pas l’intention de s’arrêter, car il agit selon le principe suivant : « à sept malheurs, une seule réponse ». Poutine a renforcé son pouvoir personnel en Russie, il contrôle entièrement les finances. Cela lui donne la possibilité d’agir à sa discrétion, sans se soucier des lois et du droit international. Les Russes ont depuis longtemps oublié que le pouvoir étatique devait être réparti entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Tout le pouvoir en Russie est entre les mains de Poutine conforté par son impunité. Cela est dangereux pour le monde entier. Poutine manipule les lois, les ajuste à sa guise. Beaucoup de personnes sont « sous l’hypnose de Poutine ». Elles ne se soucient où cela pourrait mener. Quelles seront les nouvelles victimes de ce laxisme affiché par les hautes organisations internationales, indifférentes à l’égard des crimes impunis commis par la Russie ?

En 1999, afin de prendre le pouvoir en Russie, Poutine a violé le traité de paix conclu entre la Fédération de Russie et la république tchétchène d’Itchkérie signé par les présidents : B. Eltsine et A. Maskhadov. Profitant du fait que le détachement de Bassaïev a répondu à l’appel à l’aide de la milice du peuple du Daghestan et au dynamitage d’immeubles d’habitations en Russie (il a été prouvé que ces attentats ont été organisés par le FSB), Poutine a déclenché une guerre criminelle contre le peuple tchétchène et a ordonné à ses subordonnés un ordre criminel : « Uriner sur les terroristes », c’est-à-dire sur l’ensemble Peuple tchétchène. Cet ordre a été exécuté avec beaucoup de zèle. Des crimes sans précédent ont été commis contre les civils. Cela a fait croître la racine toxique du mal, dont les fruits se sont répandus sur la terre. Les victimes potentielles ne peuvent être sauvées de ce mal qu’en se débarrassant de la cause néfaste, qui a fait répandre tant de sang : la terreur de Poutine. Mais pour cela, pour faire triompher la justice, il est nécessaire de reconnaître le fait que Poutine n’est pas un combattant du terrorisme, mais l’organisateur du terrorisme d’État russe. Le peuple tchétchène est la première victime de cette terreur.

 Les forces politiques et militaires russes, dirigées par Poutine, ont créé par la voie de différentes manipulations une place forte militaire à des fins personnelles en territoire tchétchène et ont perpétré des crimes délibérés : deux agressions militaires, un génocide, un crime contre l’humanité et des crimes de guerre. Nous déclarons en toute responsabilité qu’il n’y a aucune base légale pour nier les crimes des forces politiques et militaires de la Russie, dirigées par V. Poutine. Mais en même temps, nous reconnaissons l’un des principes fondamentaux de la procédure pénale, à savoir qu’une personne est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été établie, de la manière prescrite par la loi. Nous vous invitons donc à mettre en route un groupe d’avocats qualifiés et à mener une enquête sur les assassinats de masse et autres crimes des forces politiques et militaires russes contre le peuple tchétchène.

Je vous informe qu’en cas de refus de votre part ou d’ignorance de cette demande, nous serons contraints d’engager une action de protestation pour exiger la primauté du droit et de la Justice, qui se tiendra dans les locaux du Conseil de l’Europe et du Parlement européen.

Cordialement,

Said-Emin Ibragimov, ancien ministre des Communications de la République tchétchène d’Itchkérie, président de l’Association internationale « Paix et droits de l’homme », représentant de la République tchétchène d’Itchkérie dans les institutions internationales,

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