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Billet de blog 3 juin 2016

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Les « Procès de Moscou » de retour.

Le nationaliste russe Alexandre Belov (Potkin) est jugé par un tribunal de Moscou. Ce procès s’est imperceptiblement transformé de farce tragique en numéro clown.

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Illustration 1
Alexandre Potkin (Belov) © Tass

De quoi accuse-t-on Belov?
Rien de moins que de redessiner la carte géopolitique de l'Eurasie, détruire les liens socioculturels de la communauté eurasienne.
Sur quoi se base cette accusation ? Sur deux textes attribués à Belov, l’un est en russe, l'autre a été publié sur l’internet kazakh: « Le vilain kazakh » et « Plan opératif pour le 16 décembre 2012 ».  Ce dernier serait prétendument une plate-forme idéologique. On reproche également à Belov son activité organisationnelle. Belov a effectué deux voyages en Asie centrale: le premier à Alma-Ata, où il a rencontré des représentants de la communauté russe, des Cosaques de Semirechensk, des intellectuels kazakhs et des représentants de  l'opposition, l’autre à la station balnéaire de Cholpon-Ata sur les rives du lac Issyk-Koul au Kirghizstan. Là, il aurait organisé un séminaire pour fomenter un coup d'État au Kazakhstan.  Le montant du financement de cette opération serait tout à fait exceptionnel, à la mesure du vaste complot  euroasiatique envisagé. Tenez-vous bien ! Cinq milliards  de roubles.  Une opulence, comparée à la maigre somme de 30.000 $ qui aurait été versée par l’oligarque Targamadze à Serguey Oudaltsov pour ourdir une révolution en Russie en 2012. C’est l’oligarque kazakh  Muxtara Ablyazov, tombé en disgrâce auprès de Nazarbayev qui financerait Belov. Recherchant ces milliards, la police russe a perquisitionné l’appartement d’ Alexandre Belov. En vain ! C’est ce que nous a raconté sa mère.  La police n’a trouvé que des livres dans le modeste appartement, mais a pris un ordinateur portable onéreux et  un vieux «Motorola», qu’elle a oublié de rendre.


Pourquoi a-t-on emprisonné Belov ? En marge du procès, beaucoup de bruits circulent sur le sujet.


1. Pour rendre service au président kazakh Nazarbayev, afin de permettre l’extradition de Mukhtar Ablyazov qui croupit dans une prison française. Il n’y a pas de traité d'extradition entre la France et le Kazakhstan. Par contre, un tel accord existe entre la Russie et la France. Il convient donc de monter une affaire en Russie pour obtenir l’extradition Ablyazov de France. Et puis, de le transférer au Kazakhstan. Dans ce montage Belov est un élément médian, un outil intermédiaire nécessaire au transit.

Dans le cas d’escroquerie effectuée par Ablyazov avec les emprunts de la banque BTA, ça ne marche pas. Il s’agit d’une affaire indépendante et la culpabilité ou l’innocence de Belov ne la concerne pas, étant une affaire civile. L’examen de cette dernière par la Cour d'arbitrage touche à sa fin.  Pour utiliser Belov, une affaire pénale est nécessaire.  Voilà peut-être ce qui explique cette «étrange» combinaison d'articles utilisés dans l’affaire propre à Belov.


2.  Pour punir pour l'exemple Belov d’avoir refusé de fournir des combattants nationalistes russes au Donbass, ce que lui avaient recommandé vivement les services spéciaux russes. Belov leur avait répondu qu’il ne voulait pas se salir les mains avec du sang. Belov dit qu'on lui avait demandé d’organiser l'assassinat d’Igor Kolomoisky, alors gouverneur de la région de Dnipropetrovsk en Ukraine. Il avait refusé. On lui avait alors répondu: « Tu le regretteras ».
Cependant, il n’y a pas que les « pistes kazakhes » ou « ukrainiennes. » Il y a aussi des «déterminants» internes russes.


3. L'espace politique est déblayé au bulldozer. Sur le principe de la sélection aléatoire afin de créer une atmosphère de panique générale. On emprisonne tous ceux qui sont en mesure d’écrire des messages dans les réseaux sociaux.

Sur l’internet russe, beaucoup ont déjà peur de cliquer par mégarde sur « like » au risque de se retrouver en prison .  Les peines d’emprisonnement sont très lourdes pour ceux qui sont susceptibles d’agir, de s’organiser, pour ceux qui ont des adeptes, des sympathisants ou des partisans capables de s’organiser indépendamment. De toute évidence, Belov est l’un d’eux. Le FSB aurait pu mettre à profit son audience parmi les nationalistes russes pour influer sur le cours des événements en Ukraine.

 
4. Parce que le Kremlin a décidé de rocker un « nationaliste russe » avec un autre. En arrière-plan de l’arrestation de Belov, celle-ci s’est produite alors que le pouvoir a  été contraint de libérer, sous la pression de l’opinion publique, un autre « nationaliste russe » : Daniel Konstantinov. Pour l’homme russe de la rue, le profil de Daniel Konstantinov est plus conforme au type du « nazi russe ». Il est trapu et il a le crâne rasé. Il a été accusé d’un crime odieux : assassinat d'une personne dans le métro de Moscou. Cependant, alors qu’il était temps de prononcer le verdict, les autorités n’ont pas réussi à convaincre le public qu’il était coupable. Au moment où l’assassinat s’est produit, il se trouvait à 20 kilomètres de la scène du crime, célébrant l’anniversaire de sa mère dans un petit restaurant de l'autre côté de Moscou en présence de nombreux témoins. En préventif Daniel Konstantinov a passé deux ans en prison. Une des raisons de sa persécution a été son refus de coopérer avec les autorités, comme lui avait proposé le FSB. On lui a également promis : « Vous le regretterez ! » Il a été supposé qu’après l’affaire « Bolotnoe », qui a permis de mettre en prison la plupart des leaders de gauche,  un deuxième grand procès était en cours de préparation. Si les figurants de la gauche libérale ont été les victimes de la première affaire, la seconde s’attaquera aux patriotes nationaux. Il fallait pour cela des figurants. Comment peut-on jouer une pièce sans acteur? On a attribué ce rôle à Belov. Le même rôle que l’on avait précédemment attribué à Konstantinov. Cependant, son image TV a été quelque peu entachée. L’image d’Alexandre Belov qui porte une veste de velours et une écharpe, ne correspond pas aux clichés  du « russe nazi-nationaliste», «fasciste» propagé par la propagande russe. Par contre, à la place du jeune Konstantinov qui n’avait rejoint que récemment le mouvement d'opposition, les régisseurs du Kremlin « obtiennent » un leader emblématique du mouvement de protestation!


5. Et dernier avantage  de l’opération:  créer un style subtilement exotique. Les docteurs polit-technologues du Kremlin ont confectionné à Belov une biographie politique qui permet à la Cour de jouer un spectacle clownesque à l'électorat populaire. Tous les participants à ce procès, y compris Alexandre lui-même, exécutent correctement leur rôle assigné par les scénaristes du Kremlin. Les nationalistes russes ont toujours été soupçonnés et accusés, en particulier par les rangs de l'opposition libérale,  de collaborer avec le Kremlin. « Tous les nationalistes en Russie sont contrôlés par le pouvoir ». « Ils sont payés par l'État. » Ceux qui expriment de telles accusations ne sont pas troublés par le fait que les nationalistes russes constituent la majeure partie des personnes réprimée par les lois répressives de l'extrémisme.


C’est ainsi que l’un des leurs, Alexandre Belov (Potkin), leader du nationalisme russe, est devenu un étranger parmi les siens.  Les « siens » sont ceux qui dans leur majorité, à des degrés divers et avec des motivations différentes, ont une orientation nationale et patriotique et qui compatissent avec les événements ukrainiens dans un sens «proPoutine » et « prorusse ». Les «étrangers» sont les libéraux, partisans prononcés pro-ukrainiens.


Lors des procès liés aux événements de la place Bolotnaya à Moscou, qui se sont déroulés la veille de l'investiture du président Poutine en mai 2012, les salles d’audience étaient bondées de sympathisants passionnés. Par contre, il y a peu de monde dans la salle №33 du tribunal Meshchansky, où les audiences du procès Belov ont lieu. La salle est en elle-même petite. Apparemment, le pouvoir n’avait pas l’intention d'en faire un spectacle. Le réseau internet a donné l’occasion de multiplier des procès dans tout le pays. Chaque jour, de nouveaux « extrémistes » sont condamnés selon les fameux articles n° 280 et 282. Il y en a de plus en plus. C’est comme en 1937. À l’époque les gens étaient condamnés selon l’article 58e du Code pénal soviétique. Et grâce à internet, les détails et les circonstances de toutes ces affaires sont immédiatement connus partout.
Cependant, l'idée du nationalisme devient de plus en plus populaire parmi la population  alors que de plus en plus de voix se font entendre sur le «génocide actuel du peuple russe». Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le 29 mai, lors des primaires organisées avant les élections de la Douma d'État qui devront avoir lieu en septembre 2016, la première place ait été acquise par Vyacheslav Maltsev. Ce célèbre blogueur nationaliste, qui anime le site « barrage d'artillerie », possède une audience quotidienne variant de 50.000 à un million de personnes. Alexandre Belov (Potkin), qui est en prison depuis plus d’un an et demi, se retrouve en cinquième place. Il a été présenté aux primaires malgré ses divergences idéologiques avec le nationalisme russe, mais sur la base des principes démocratiques du parti.

Les candidats nationalistes ont obtenu deux places parmi les trois premiers participants aux primaires. Les nationalistes et les candidats utilisant la rhétorique nationaliste ont obtenu six sièges sur dix.


Les vicissitudes du nationalisme sont incroyables en Russie en comparaison avec les autres pays.
Peut-être que pour cette raison, les nationalistes de tous poils dans les autres pays sont restés sourds et indifférents aux péripéties d’Alexandre Belov en Russie?
La belle-mère d'Alexandre, Natalia, m'a raconté qu’elle a sollicité le soutien de nationalistes dans d'autres pays . « Mais dès qu'ils ont pris connaissance des positions d’Alexandre par rapport à l'Ukraine, apprenant qu’il condamne l’annexion de la Crimée et la politique du Kremlin envers l'Ukraine, les portes se sont refermées », dit-elle. «Beaucoup de partis de droite et nationalistes en Europe sont financés par Poutine, et à leur tour, ceux-ci soutiennent sa politique étrangère ».  « C’est surprenant que Poutine soutienne les nationalistes à l’étranger et qu'il emprisonne les nationalistes  russes en Russie », elle dit. « Il fait en Russie exactement le contraire ».
« Peut-être que la cause n'en est pas tant Poutine et sa politique, mais les fondements mêmes du nationalisme russe auquel croit Alexandre Belov (Potkin) ».
Voici un petit détail qui en dit long. Natalia, dame élégante dans la fleur de l’âge, est depuis 17 ans la belle-mère d'Alexandre. « Pendant tout ce temps nous ne nous sommes jamais querellés. Pas une fois. » Depuis l’année 2000, Natalia vit en Bulgarie. Elle a épousé un Bulgare, Turc ethnique. Par ailleurs, la famille d'Alexandre, qui selon des allégations aurait perçu 5 milliards de Mukhtar Ablyazov, vit dans un appartement modeste qu’elle a laissé à Alexandre à sa fille et ses petits-enfants lorsqu’elle est partie en Bulgarie. Il y a quelques années, quand Natalia est tombée malade, elle est venue à Moscou pour se soigner.  Son mari, qui n’était pas encore à la retraite, était dans une situation financière difficile. « Et vous savez »,  dit-elle, « tout le temps, alors que j'étais ici à Moscou, chaque mois, Alexandre lui a envoyé de l’argent en Bulgarie pour le soutenir. « Tel est mon gendre », elle dit avec fierté. « Non seulement avec moi, mais mon mari, Alexandre a d’excellentes relations ». « Comme on pouvait supposer, qu’Alexandre puisse provoquer des conflits ethniques ? Il est contre la guerre fratricide en Ukraine. Il est pour la paix et l'amitié entre tous les peuples. Pour le choix européen de la Russie ».
Alexander Belov est ainsi. Voilà ce que signifie être «nationaliste russe» pour lui.

Ce ne sont pas des indigènes, mais des frères. Remarquez l’expression « Frères».
Dans son dernier roman «Les Frères Karamazov», Dostoïevski explique ce que signifie pour lui être «Russe».
Être Russe, signifie être un frère pour les autres nations.
Alexandre Belov vit près du parc « Kolomenskoye »  à Moscou. Un vestige d'architectural fait en rondin de bois a été ramené de Bratsk en Sibérie. En 1631, sur la rivière Angara, dans la région du lac Baïkal, les cosaques avaient établi un bastion. Cet édifice, construit en 1654, a été déplacé à Moscou en raison de la construction de la centrale hydroélectrique de Bratsk en 1959. Sur le monument, il y a un  écriteau : « Le nom de l’avant poste cosaque « Bratsk »  vient de l’appellation « Bouriates ». "Brat", « Frère » en russe. Les populations locales n’étaient pas des indigènes, mais des « Frères ».

Moscou, le 2 juin 2016

Lioudmila Pazukova, professeur, militante des Droits de l’Homme.

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