Schisme orthodoxe et services secrets.

Alors que les chrétiens orthodoxes russes et ukrainiens s’entretuent au Donbass, Bartholomée, patriarche de l’Église orthodoxe, a reçu Cyril, patriarche de Moscovie et de toutes les Russies. Au cours de l’entretien, on leur a proposé de se désaltérer, mais les services secrets russes veillaient.

Rencontre entre Bartholomée et Cyril © Pierre HAFFNER

La rencontre entre les deux patriarches a eu lieu à Istanbul le 31 août. Au cours de l’entretien, on leur a porté sur un plateau deux verres d’eau. Cyril a tendu son bras pour en prendre un, mais une main attentive a retenu la sienne. Cyril a reposé ce verre et a pris le second. Le serviteur, à la carrure de lutteur et muni d’une oreillette, a ensuite proposé sans succès l’autre verre d’eau à Bartholomée. Il est reparti en coulisse avec le breuvage boudé par tous les ecclésiastiques présents. Un civil muni d’un microphone observait la scène. Tous ces hommes sont membres du Service fédéral de protection russe. Il s’agit  d’un organe chargé de la protection de la présidence et du gouvernement russes. Il lui est également confié la protection du patriarche de l’Église orthodoxe russe Cyril, aussi surprenant que cela paraisse puisqu’officiellement en Russie l’État et l’Église sont séparés. Ces hommes sans exception sont membres des services secrets russes. Étant donné que les hommes de Cyril étaient de service, on aurait pu penser que par politesse ils auraient commencé à présenter les verres d’eau à Bartholomée. Non ! Ils ont servi Cyril en premier. Ce dernier a pu choisir le verre indiqué, quant à Bartholomée, il a refusé le seul qui lui a été présenté.

Il était temps que les pontes orthodoxes se rencontrent, car ils ont depuis longtemps un sérieux différend. Le lendemain, une décision devait être prise par le synode de l’église orthodoxe de Constantinople, mais au dernier moment la réunion a été reportée au 10 octobre. À l’ordre du jour : la création d’une église ukrainienne indépendante.

Officiellement, Cyril n’a pas dit un mot sur le sujet. Mais chacun a compris que sa visite précipitée avait pour raison ce thème majeur qui sera en discussion dans une réunion à laquelle il ne participera pas, et sur laquelle de toute évidence il veut influer.

Le patriarcat de Moscou et de toutes les Russies revendique son statut impérial qui lui prévalait avant l’indépendance de l’Ukraine sur les terres soviétiques. En novembre 1991, une partie du clergé ukrainien a exigé un statut autocéphale. Avec l’indépendance de l’Ukraine, un schisme est apparu avec l’apparition de deux organisations juridiques économiquement séparées en Ukraine. Il a été créé l’église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev. Elle n’est pas reconnue par les églises orthodoxes canoniques. Son métropolite Filaret a convoqué un conseil des évêques pour demander au Patriarcat de Moscou son indépendance canonique complète. Moscou a refusé.

En juin 1992, le Conseil des évêques de l’Église orthodoxe russe a décidé de priver le métropolite Filaret de ses titres et de tous ses pouvoirs de prêtrise. Filaret a réfuté cette décision. Il a déclaré la création d’une Église orthodoxe autocéphale ukrainienne du Patriarcat de Kiev. Filaret a tenté sans succès de la faire reconnaître par le Patriarcat de Constantinople. Ce dernier ne reconnaît que le métropolite de Kiev fidèle à Moscou. Filaret a le soutien des nationalistes et des autorités ukrainiennes. Il dispose de la cathédrale « Vladimir » à Kiev.

Le 21 février 1997, le Conseil des évêques de l’Église orthodoxe russe a excommunié Filaret et lui a jeté l’anathème.

Cette affaire religieuse a également son aspect économique et politique. Le patriarcat de Moscou possède 12 669 paroisses en Ukraine. L’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev n’en dispose que de 5.114. La reconnaissance du statut autocéphale à l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev confirmerait ses droits sur les biens de l’Église orthodoxe russe du patriarcat de Moscou en Ukraine.

Mais en 2014, le problème s’est dramatisé avec l’annexion de la Crimée par la Russie et la guerre au Donbass. Les combattants des deux côtés qui s’entretuent sont officiellement des fidèles de l’Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou. Le clergé russe n’a rien fait pour que cette tuerie cesse, bien au contraire. Il aurait dû prendre la décision d’excommunier ceux qui assassinent leurs coreligionnaires. N’a-t-on pas vu le mercenaire russe Igor Strlkov participer à des processions avec icône en tête ? La question n’a même pas été évoquée. Le patriarche qui aurait pris cette décision n’aurait certainement pas vécu longtemps.

Bartholomée, à Constantinople, a joué un rôle actif. Il a placé comme priorité d’unir l’orthodoxie. Il a constaté que les patriarches Alexey II et Cyril à Moscou n’ont rien fait pour conserver l’unité des croyants. Il a décidé de s’en mêler en tant que premier patriarche honoraire orthodoxe. Bartholomée revendique ce droit, car à la fin du 17e siècle, le métropolite de Kiev dépendait de Constantinople. Il a été transmis temporairement à la disposition du patriarcat de Moscou.

L’Église orthodoxe russe était en droit d’accorder le statut autocéphale à l’ukrainienne. Mais comme elle n’a rien fait, Bartholomée a déclaré : « Nous le ferons nous-mêmes ! »

La visite du 31 août de Cyril avait pour but d’influer sur la décision du synode de Constantinople qui devait avoir lieu le lendemain. On peut penser que la tentative a été infructueuse, car le patriarcat de Moscou ne fait aucun commentaire sur ce sujet. Il semble que le parti ukrainien de Bartholomée était déjà pris. Un verre d’eau avec quelques gouttes de polonium ou de novitchok aurait emporté cette décision avec son auteur dans l’autre monde. L’opération a échoué. La délégation du Patriarcat de Moscou a quitté Istanbul sans participer au repas offert par leurs hôtes. C'est un mauvais présage.

Une décision en faveur du statut autocéphale de l’Église orthodoxe ukrainienne serait un signal de rupture de l’Église russe avec le reste du monde orthodoxe, un complément religieux de l’isolation politique actuelle de la Russie. Bien sûr, cet événement serait décisif dans la guerre qui oppose actuellement la Russie et l’Ukraine.

Les réseaux de Poutine en Ukraine sont multiples, dans les services secrets, autrefois collègues des agents secrets russes dans le KGB soviétique, ainsi que dans le monde politique et parmi les oligarques. Vladimir Poutine est parrain de la fille du député ukrainien Victor Medvetchuk.

Le peuple ukrainien est croyant, plus particulièrement dans les campagnes. La division territoriale et politique de l’Ukraine est fortement entamée. La division de l’orthodoxie est un fait. Son union autour d’un patriarcat de Kiev indépendant de celui de Moscou réunirait les orthodoxes ukrainiens autour d’un seul patriarcat. L’ancienne puissance russe cultive la désunion sous toutes ses formes, linguistique, territoriale, religieuse.

Pour Poutine, la religion est un instrument de gouvernance comme tant d’autres. Personne ne croira que l’ancien membre du parti communiste et toujours actuel agent du KGB croit en Dieu. Son idéologie officielle était l’athéisme. Sa mission était de combattre la religion.

 Ces événements démontrent que les tentatives de Poutine de construire un « Monde russe » au contraire accélèrent sa décomposition. Moscou perd son statut de capitale de l’orthodoxie qu’elle avait voulu se donner en reconstruisant le grandiose temple du « Christ sauveur ». Cette prétention s’étendait non seulement sur les peuples frères, mais aussi sur les orthodoxes de l’étranger et de France avec la construction du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris. Le Kremlin soutient avec d’énormes moyens financiers le patriarcat de Moscou. Cela est insuffisant pour lui assurer une autorité spirituelle mondialement reconnue, en particulier par les peuples avec qui la Russie est en guerre.

L’empoisonnement est utilisé pour résoudre les problèmes de tout ordre. Les opposants au Kremlin sont emportés dans l’autre monde de la manière la plus mystérieuse parfois après avoir absorbé des doses de polonium ou de novitchok. C’était le sort qui a semblé avoir été réservé à Bartholomée Ier, Primat de l’Église orthodoxe de Constantinople. Dieu l’a sauvé.

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