Les vols mystérieux du « Cuisinier de Poutine ».

Eugène Prigogine est surnommé le cuisinier de Poutine. Il a en charge la restauration du Kremlin. Son avion vole régulièrement vers des zones de conflits armés, de la Syrie à la Centrafrique. Dans ce dernier pays, les achats d’or s’effectuent en liquide afin d’ éviter des virements par des comptes correspondants français. Que transporte cet avion ?

Plan des vols du M-VITO © Maxim Kardopoltsev, pour Novaya Gazeta Plan des vols du M-VITO © Maxim Kardopoltsev, pour Novaya Gazeta
Eugène Prigogine n’est pas seulement le cuisinier de Poutine. Son nom est associé à l’usine des trolls qui s’est ingérée dans les élections américaines, à la compagnie militaire privée « Wagner » dont les mercenaires combattent au Donbass, en Syrie, dans plusieurs pays d’Afrique producteurs de pétrole, de gaz, d’or et de diamants. Novaya Gazeta, en collaboration avec le Centre d’étude contre la corruption et le crime organisé, a recherché vers quelles destinations l’avion de Prigogine effectue des vols réguliers. Quel est l’intérêt que peut avoir un restaurateur dans ces zones de conflit armé ?

L’avion Raytheon HAWKER 800XP possédant le numéro d’enregistrement M-VITO est connu de Prigogine. Depuis 2012, ce jet d’affaires appartient à la compagnie seychelloise « Beratex Group Limited ». Cette dernière ne divulgue pas le nom de ses propriétaires. Par contre, la fille d’Eugene Prigogine, Polina, a publié des photos de cet avion M-VITO sur son compte Instagram (fermé actuellement). « Papa est une personne de cœur », a commenté une de ses amies sur la photo. « Ne le dis pas », répondit Polina.

À en juger par les photos dont dispose « Nouvaya gazeta », le conjoint et les enfants de Prigogine ont voyagé souvent à bord d’un avion d’affaires, dont l’intérieur est identique à celui de Raytheon HAWKER 800XP. Le prix moyen d’un appareil de même modèle est d’environ 2 millions de dollars.

La société, propriétaire du jet d’affaires M-VITO, possède également le voilier ST VITAMIN de 37 mètres. La fondation anticorruption d’Alexei Navalny a établi cela grâce aux photos publiées sur les réseaux sociaux par les enfants de Eugène Prigogine. Le coût du yacht est de 5 millions d’euros.

Entre décembre 2016 et janvier 2019 (26 mois), nous avons collecté des données sur les vols d’affaires Eugène Prigogine auprès de deux sources (FlightAware et ADS-B Exchange). Ces dernières suivent les avions à l’aide de récepteurs au sol et par canaux par satellite, ainsi qu’à l’aide de données de contrôle de circulation aérienne. Grâce à un indicateur d’altitude, il est possible de déterminer si l’avion a atterri, ou s’il a poursuivi sa route hors des écrans. Cela est possible même si l’avion vole avec le transpondeur éteint (dispositif qui transmet un signal en réponse à un signal reçu) ou en dehors d’une zone couverte par des dispositifs de repérage.

Où as-tu volé ?

Après de nombreux vols effectués par le jet d’affaires du « Cuisinier du Kremlin » de Saint-Pétersbourg à Moscou, le Moyen-Orient est le deuxième pays le plus visité. En deux ans, l’avion d’affaires M-VITO a atterri et décollé 48 fois à Beyrouth. Dans la plupart des cas, à en juger par les détails du vol, Beyrouth n’était qu’une escale à partir de laquelle, quelques heures après son atterrissage, le jet est reparti pour la Syrie ou l’Afrique.

Sur le territoire syrien, le jet M-VITO a été repéré à haute altitude, mais on s’est aperçu que souvent que l’avion perdait de l’altitude. L’espace aérien survolant la Syrie n’est pas fermé aux aéronefs civils. Toutefois, l’Agence européenne de la sécurité aérienne avertit les compagnies aériennes des dangers de survol du ciel syrien. Très peu de personnes se risquent donc à aller en avion en Syrie. Par contre, le jet d’affaires Prigogine est apparu 21 fois en Syrie depuis 2016.

Le jet d’affaire M-VITO de Eugène Prigogine ne fait pas escale au Liban uniquement pour aller en Syrie. Il s’envole de Beyrouth aussi pour rejoindre l’Afrique. Sur l’ensemble du continent africain, la couverture des dispositifs pouvant recevoir des signaux d’aéronefs est quasi nulle. La première fois que l’avion de Prigogine a été aperçu en Afrique, c’était le 10 novembre 2017 à une altitude de 11 000 mètres au-dessus de l’Égypte. Un expert dans le domaine de l’aviation a expliqué à Novaya Gazeta qu’il s’agissait d’une altitude de croisière à laquelle l’avion poursuit son voyage sans atterrissage. L’appareil n’était plus couvert ou avait éteint son transpondeur. Peu de temps après ce vol, en décembre 2017, Moscou a reçu l’autorisation de l’ONU de livrer des armes et des instructeurs militaires en République centrafricaine, malgré l’embargo imposé en 2013.

Depuis lors, l’avion d’affaires a « disparu » 27 fois au-dessus de l’Égypte, près de la frontière libyenne ou au-dessus de ce pays. Le fait que l’avion du « Cuisinier du Kremlin » n’ait pas atterri en Égypte pour séjourner dans les stations balnéaires confirme les informations communiquées par les médias kényans : le 17 décembre 2018, l’avion d’affaire Eugène Prigogine est arrivé du Soudan à Nairobi au Kenya. Selon le traceur, on voit que le jet M-VITO a quitté Berlin pour atterrir à Beyrouth (Liban). Le même jour, l’avion a décollé de Beyrouth et a disparu au-dessus de l’Égypte. Il s’est avéré qu’un avion d’affaires a survolé l’Égypte pour rejoindre Khartoum au Soudan, puis il s’est rendu au Kenya. Le directeur de l’aviation civile, Gilbert Kibe, a confirmé l’atterrissage de l’avion Prigogine aux journalistes kényans. Cinq personnes étaient à bord, mais le gouvernement kényan a refusé de dire si Eugène Prigogine lui-même était parmi elles. Après être resté au Kenya pendant trois jours, le jet M-VITO avec ses sept passagers s’est déjà rendu à N’Djamena au Tchad. Le 23 décembre, un avion d’affaires réapparaît au-dessus de l’Égypte, fait escale à Beyrouth et rentre à Moscou.

Pendant les congés du Nouvel An, le jet M-VITO a parcouru la même route : le 6 janvier 2019, un avion d’affaires s’est envolé de Saint-Pétersbourg pour Beyrouth, puis deux heures plus tard est reparti pour l’Afrique. Il a disparu à haute altitude au-dessus de l’Égypte. Le 8 janvier, après s’être arrêté à Beyrouth, l’avion est rentré en Russie. Deux jours plus tard, le jet M-VITO est réapparu au-dessus de l’Afrique près de la Libye.

Il est impossible de dire avec certitude si Prigogine était à bord de cet avion lors de ces vols. La source qui a accès aux données d’enregistrement ne possède aucune information à ce sujet.

Cependant, le 24 avril 2018, Prigogine s’était enregistré pour un vol Moscou-Khartoum (Soudan) à bord d’un autre aéronef avec le numéro d’immatriculation M-NJSS. Selon la source ayant accès aux données d’enregistrement de vol, Eugène Prigogine a volé dans cet avion en compagnie de deux combattants du « Groupe Wagner » (la rédaction dispose de preuves).

Pourquoi ces vols ?

Prigogine doit-il se rendre régulièrement dans les zones de conflit armé, pour contrôler le menu des militaires russes qui y sont présents ? Prigogine nourrit les hauts fonctionnaires. Les entreprises qui lui sont affiliées nourrissent l’armée russe. Mais le nom du « Cuisinier du Kremlin » est lié également à la compagnie militaire privée « Wagner ». Selon des publications russes et étrangères, ses mercenaires ont pris part à des hostilités à l’est de l’Ukraine, en Syrie et, depuis 2018, dans certains pays africains.

Selon le site Fontanka, en décembre 2016, sous les auspices du ministère russe de l’Énergie, Euro-Polis, Prigogine avait signé avec le gouvernement syrien un mémorandum de cinq ans pour la protection des champs pétroliers et gaziers syriens. En contrepartie, « Euro-Polis » perçoit un quart des revenus tirés de l’exploitation du gaz et de pétrole syrien, ainsi que le remboursement du coût des combats menés par la compagnie militaire privée « Wagner ». En mai 2017, Euro-Polis a ouvert une succursale à Damas (Syrie).

Les intérêts russes en Afrique et les structures de Prigogine couvrent dix pays : Asie centrale, Soudan, Libye, Madagascar, Angola, Guinée, Guinée-Bissau, Mozambique, Zimbabwe et République démocratique du Congo. Tous ces pays ont en commun une situation politique tendue (guerres civiles, coups d’État militaires et conflits armés), mais également ils possèdent tous d’importantes ressources naturelles. Outre la signature d’accords de coopération militaire, les entreprises russes concluent des accords avec les gouvernements de ces pays pour l’exploration et l’exploitation des ressources minérales locales. Eugène Prigogine joue un rôle important dans ce processus.

À partir de 2018, les médias ont commencé à annoncer que des mercenaires de « Wagner » avaient commencé à travailler en République centrafricaine (RCA), au Soudan, et qu’ils étaient attendus dans un proche avenir en Libye. À leur tour, les sociétés associées à Eugène Prigogine, « Lobaye Invest » et « St. Petersburg LLC M Invest » ont reçu l’autorisation d’exploiter les gisements aurifères, diamantaires et d’autres minéraux en RCA et au Soudan.

Pourquoi l’avion Eugène Prigogine vole-t-il si souvent en Afrique ? Un accord a été conclu à la fin de 2017 entre les structures gouvernementales de la RCA et « M Invest » (Novaya Gazeta tient à disposition le texte intégral). Il concerne la mise en valeur de gisements de diamants dans la région de Haute-Kotto. « Les parties ont convenu que la partie russe a le droit de faire des paiements en espèces. Selon la partie centrafricaine, la remise d’espèces en main propre justifie l’utilisation d’un avion privée », indique le document. La nécessité de payer en espèces s’explique par le fait qu’« à l’heure actuelle, toutes les banques centrafricaines effectuent des virements via des comptes de correspondants en France. Pour cette raison la partie russe ne peut pas effectuer des virements bancaires ».

En août 2018, Le Monde a rapporté que Prigogine avait voyagé en avion privé à destination de Khartoum (Soudan) pour rencontrer les dirigeants des groupes armés centrafricains. Trois jours après cette réunion, un message est apparu sur le site Web du ministère des Affaires étrangères russe : « Sur les négociations à Khartoum concernant un règlement en République centrafricaine ». Il annonçait la signature de la « Déclaration de Khartoum », proclamant « la création de l’Union d’opposition centrafricaine ». Parmi les signataires de la déclaration figuraient les dirigeants des « plus grands groupes armés », y compris des organisations qui étaient auparavant membres des alliances « Séléka » et « Antibalaka ».

Le 30 juillet 2018, les journalistes Alexander Rastorguev, Orhan Jemal et Kirill Radchenko ont été assassinés en République centrafricaine alors qu’ils s’apprêtaient à enquêter sur les activités du groupe Wagner en RCA et les intérêts de Eugène Prigogine  dans ce pays. Selon une enquête indépendante, un gendarme centrafricain, qui coordonnait ses actions avec des membres des structures de Prigogine, pourrait être impliqué dans le meurtre d’un groupe de journalistes. Dans le même temps, les enquêteurs officiels russes affirment que les trois journalistes russes ont été victimes de voleurs.

Après l’assassinat des journalistes, le service de presse de Prigogine a déclaré que ce dernier « n’a aucun intérêt dans les projets militaires ou civils en République centrafricaine, y compris dans l’exploitation des gisements d’or ».

Novaya Gazeta a envoyé des questions à Evgeny Prigogine à l’adresse du groupe de sociétés « Concord ». Des réponses prétendues d’Evgeny Prigogine ont été reçues. Elles ont été envoyées par une « Valeria Concorde ». Son identité réelle ne peut pas être définie. Les questions et réponses des journalistes de Prigogine sont publiées par ce groupe. Prigogine aurait répondu, par cet intermédiaire, qu’il ne possédait ni n’utilisait le jet portant le numéro d’immatriculation M-VITO, et qu’il ne s’était pas rendu dans des pays africains, au Liban et en Syrie. De plus, il ne pouvait pas parler des intérêts qu’il aurait dans ces pays.

P.S. Lorsque cet article était en préparation, le jet M-VITO a effectué du 25 au 30 janvier un nouveau vol en Afrique, puis est rentré à Moscou.

A voir : Eugène Prigogine a pris part aux discussions entre le ministre russe de la Défense et le maréchal libyen Khalif Haftar. Vidéo

Cuisine russo-libyenne © Novaya Gazeta

Article de Maxim Kardopoltsev, correspondant particulier de « Novaya gazeta » paru le 4 février 2019. https://www.novayagazeta.ru/articles/2019/02/04/79417-spetsy-i-spetsii

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