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Le 8 juin 2016, à Moscou, un groupe de chrétiens a fait des piquets pour protester contre les poursuites judiciaires pour « offenses aux sentiments religieux des croyants » réprimées par l’article 148 du Code pénal. L’organisatrice de cette action, Maria Ryabikova, pense que les « sentiments religieux » n’ont pas besoin de la protection de l’État.
Notre manifestation a été autorisée. Elle a réuni environ 30 personnes. C’est la condamnation de Maxim Kormelitsky qui nous a décidés à agir. Le 31 mai, il a été condamné à 1 an et 3 mois de prison fermes pour avoir publié sur le réseau social « Vkontakte » des photos critiquant les baignades de l’épiphanie avec un commentaire grossier. Il a été dénoncé aux autorités pour avoir insulté les sentiments des croyants. Le tribunal l’a reconnu coupable en vertu de l’article 282 qui punit l’« incitation à la haine ou à l’hostilité ».
Notre piquet de protestation s’est déroulé paisiblement sur la place Lermontov à Moscou. C’est le seul endroit que nous a offert la Préfecture. C’est un lieu traditionnellement désert, mais on n’a pas eu le choix. Il était important de commencer juste à s’exprimer sur le sujet. En plus de la police, un personnage mystérieux de la préfecture était présent. Nous ne savons pas dans quel but il était venu. Sur nos affiches il y avait des citations de l’Évangile, des revendications de justice et la désapprobation de la délation. Sur une affiche on pouvait lire par exemple : « Parmi les apôtres, seul Judas était un délateur ». « Les croyants ont toujours eu deux choix : les pharisiens et Judas ou le chemin des apôtres et le Christ ». « La frontière entre les chrétiens et les non-chrétiens ne se dessine pas aussi facilement ». « Les délateurs sont-ils plus grands chrétiens que les personnes non croyantes ou non baptisées défendant la vérité et les persécutés ? »
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Mais qu’est-ce qu’un « sentiment religieux » ? Pourquoi faut-il le protéger ? Je ne comprends pas. Le sentiment religieux n’est pas remis à l’homme par le baptême comme un attribut qui peut être mis dans la poche et présenté en cas de besoin. On ne peut le vérifier. Il est impossible de l’évaluer. Et comment peut-on juger une offense qui serait faite ? Les sentiments chrétiens ne peuvent inciter une personne à la dénonciation pour insulte parce que Jésus Christ lui-même a été accusé de blasphème par des « croyants offensés ». Ceux-ci étaient les scribes et les pharisiens. Bien qu’il ait été livré, il a prié sur la croix pour le salut de ses ennemis.
Au piquet de protestation, nous étions des gens de différentes confessions chrétiennes. La plupart étaient orthodoxes. Mais nous n’avons revendiqué aucune hiérarchie entre nous. Nous sommes tous venus pour dire quelque chose qui nous semble important à nous tous : le christianisme n’est pas un appendice à l’idéologie d’État, ce n’est pas un statut ni un rang social. Le christianisme est l’approbation de la bonne Nouvelle du Christ qui nous a dit que Dieu est miséricordieux pour tous. Les chrétiens sont appelés à être disciples du Christ. Cela est complètement étranger aux baignades de l’épiphanie et n’a rien à voir avec l’activiste orthodoxe Yury Zadoya et tous ceux qui avec lui ont signé la dénonciation accusant Kormelitsky. L’article 148 du Code pénal est totalement étranger aux sentiments chrétiens.
La condamnation de « Maxim Kormelitsky » n’est pas le premier procès initié sur dénonciation d’« offense aux sentiments des croyants » dans les réseaux sociaux. Le jeune homme a été condamné à la prison ferme pour republication sur « Vkontakte » des critiques des baignades de l’Épiphanie. Tout d’abord, Piotr Sokolov, catholique de Novossibirsk, et d’autres chrétiens ont réagi en demandant pardon à Maxim Kormelitsky pour les délateurs. Le 14 juin, à Moscou sont apparus les premiers piquets de protestation de chrétiens pour sa défense.
Certains « activistes orthodoxes » s’estimant outragés ont porté plainte auprès du Comité régional d’enquête. Malgré le fait que ces images ont été republiées des centaines de fois, seul Maxim Kormelitsky a été condamné à 1 an et 3 mois de prison. En outre, le verdict n’a pas été prononcé selon l’article 148 du Code pénal qui punit « l’outrage aux “sentiments religieux”. Celui-ci a été introduit après la condamnation des “Pussy Riot”. Il prévoit des peines de prison maximales de un an. En février a débuté le procès de l’habitant de Stavropol, Viktor Krasnov qui avait prouvé que « Dieu n’existe pas ». Mais, Maxim Kormelitsky a été condamné d’après l’aliéna n° 1 de l’article n° 282 beaucoup plus répressif : « Incitation à la haine religieuse par des actes commis en public ou dans les médias ». Ces articles sont utilisés sans définition de ce qu’est par exemple le concept d’« offense » ou d’« incitation à la haine ». Cela est une parodie du Droit. D’un point de vue chrétien, je suis convaincu que ces articles de loi humilient la dignité de l’homme en tant qu’image de Dieu. Ils servent à argumenter des poursuites injustifiées et à infliger des peines totalement disproportionnées avec les « crimes » reprochés. Kormelitsky a même déclaré son repenti et demandé au tribunal de lui attribuer une peine sans privation de liberté. Cela n’a eu aucun effet sur la décision du tribunal. Les plaignants sont totalement satisfaits du verdict.
La susceptibilité étonnante des activistes orthodoxes, stimulées par le zèle des représentants de la loi a, à son tour, meurtri les sentiments des autres croyants, y compris les miens propres. J’ai été particulièrement froissée parce que l’Évangile tout entier appelle à la clémence et à la miséricorde. Parce que c’est l’essence elle-même de la Bonne Nouvelle prêchant la miséricorde de Dieu. Certains d’entre nous ont une compréhension claire. Ils ont dit : « Il faut faire quelque chose ». En conséquence, j’ai suggéré de commencer par le plus simple. Faire des piquets, c’est-à-dire poser immobile dans la rue en tenant des affiches.
Il s’est avéré que le même jour, le 14 juin, les militants de la société civile faisaient leurs piquets pour la liberté d’expression à Berdsk (prés de Novossibirsk). Mais, pour nous, en tant que croyants chrétiens, du point de vue du christianisme, il était primordial de défendre Kormelitsky pour démontrer que les sentiments qui ont poussé quelques-uns à faire de telles délations n’ont d’aucune façon un rapport avec la foi chrétienne.
La manière dont se sont déroulés ces piquets a été tout à fait inhabituelle. Non seulement des fidèles, militants de la société civile, y ont participé, mais aussi de simples chrétiens qui ont accepté de faire connaître leur position. Cela est tout à fait exceptionnel.
En général, tout s’est passé calmement, à l’exception de la traditionnelle vérification par la Police de nos papiers d’identité, que nous avons présentés volontiers afin d’éviter des incidents.
La loi interdisant sans autorisation administrative des piquets multiples, chaque personne effectuant à tour de rôle son piquet a exprimé non seulement la position commune, mais aussi sa vision des choses avec son annotation personnelle. Chacun a eu l’occasion de s’exprimer devant la caméra.
Pour ma part, j’ai dit ce qu’il m’a paru le plus important.
Tout d’abord, comme mes amis, je ne veux pas que l’on juge le christianisme selon le comportement des personnes qui ont procédé à de telles dénonciations.
Je veux que Maxime Kormiletsky sache que ces accusations, ainsi que le verdict, nous ont profondément choqués en tant que chrétien. Et, bien sûr, je tiens à rappeler que les chrétiens sont en premier lieu, non pas un groupe social pourvu de droits, mais des disciples du Christ. Quoi qu’il en soit, nous devons être ainsi. Mais le Christ n’a pas utilisé les lois cruelles de son temps contre ses ennemis, il se laissa tuer sur la croix et a prié pour eux. En fait, ce sont les autorités religieuses de son temps qui l’ont livré à la mort, l’accusant ni plus ni moins de blasphème. Et les premiers chrétiens, qui ont refusé de rendre des honneurs divins à l’empereur, ont été aussi accusés d’athéisme. Cela s’appelait négligence du culte étatique. J’ai terminé mes études supérieures théologiques. Je crois savoir quelque chose sur l’histoire du christianisme. Elle n’est pas toujours idéale. Mais l’enseignement du Christ reste toujours le même. Le Christ a enseigné à être prêt à être persécuté, mais il enseigne à ne pas persécuter soi-même et à ne répondre en aucune occasion par le mal.
Et bien que je ne compare pas Kormelitsky, republiant ces images sur le réseau internet, avec le Christ ou les apôtres, pour les chrétiens il y a toujours un risque à substituer le principal au secondaire, l’interne à l’externe. C’est le danger de l’hypocrisie pharisienne.
Ces bains de l’épiphanie effectués en Russie dans les trous percés dans la glace des lacs et rivières existaient déjà à l’époque païenne puis chrétienne. Cela n’est pas le principal. Mais quand la pratique est exaltée au détriment de l’essence, quand le « sel » cesse d’être salé et n’est plus utile (voir. Mathieu. 5, 13). De plus, lorsque cette croyance dégénère elle peut devenir un « assaisonnement » à toute idéologie totalitaire, une justification de la persécution inacceptable. Voilà de quoi vous devez protéger le christianisme en Russie, et non pas de republication sur les blogs d’internet. Et c’est cette émasculation de la foi, l’oubli de son essence qui repousse les gens hors du christianisme, plus que toute autre chose.
À la fin de notre manifestation de piquets à laquelle beaucoup ont participé, il y a eu une rencontre symbolique inattendue. Nous avons vu un infirme avec des béquilles qui s’est plié avec peine pour ramasser un pigeon malade tombé d’un parterre de fleurs où il l’a reposé. Nous avons dit : « Tout de même, il mourra ». L’invalide a répondu : « Ne dites pas cela ! Peut-être qu’il vivra... Moi-même, j’étais complètement paralysé, et je me suis relevé ».
Cela m’a rappelé la guérison évangélique, ainsi que les mots de Gleb Yakounine, prêtre et homme merveilleux. Il croyait dans la victoire de la lumière sur les ténèbres, à la renaissance de la Russie. Comme Lazare, elle se relèvera à nouveau. Quoi qu’il en soit, l’obscurité épaissit toujours autour de nous. La léthargie spirituelle ne peut pas durer éternellement. La lumière est plus forte que l’obscurité. Je sais que ce n’est pas toujours facile, mais ce jour de manifestation nous avons ressenti un soulagement.
Maria Ryabikova.