Lettre de Oleg Kashine à Poutine

Видео жестокого избиения журналиста Олега Кашина © Вадим Булатов
Oleg Kachine est journaliste au journal Kommersant. Ses reportages ont suscité l’agressivité de nombreux groupes partisans du Kremlin. Il figure sur la liste noire des services fédéraux russes. Le 6 novembre 2010, Oleg Kachine a été victime d’une tentative de meurtre à deux pas de sa résidence. Il a été hospitalisé pour de multiples fractures et est tombé dans le coma. Cette agression, dont la vidéo a fait le tour du monde, a failli lui coûter la vie. L’enquêteur Alexei Serdiouko qui a découvert les agresseurs s’est fait retirer l’affaire. Celle-ci a été confiée à Vadim Sotskov, homme de paille de Poutine. Cela afin de protéger le gouverneur de la région de Pskov, Turchak, commanditaire supposé de l’agression. Le pouvoir a pris aussi la décision de libérer Alexandre Gorbunov, autre personne impliquée.

Lettre de Oleg Kashine à Poutine et Medvedev.

Messieurs Poutine, Medvedev.
Mes collègues vous ont déjà écrit des lettres ouvertes à mon sujet. Vous et votre Comité d’enquête ne répondez pas et l’on comprend pourquoi. On vous a demandé de vous expliquer, mais cela n’est pas indispensable. Je comprends parfaitement que vous avez tout compris et que vous savez depuis longtemps que votre gouverneur Turchak (région de Pskov) est le commanditaire d’un crime contre moi-même, ce même crime dont une de vos personnes m’a promis d’arracher la tête à ses exécutants et organisateurs. Ce crime est élucidé depuis longtemps. Vous le savez et je ne vois aucune raison de faire semblant de croire que vous devez encore « comprendre ». Je répète : vous avez tout compris et votre décision est claire.

Vous avez décidé de prendre le parti de votre gouverneur Turchak. Vous protégez la bande de voyous et d’assassins dont Turchak est membre. Probablement que pour moi, victime de ce gang, il serait logique que je m’indigne à ce sujet. Dire que cela est inéquitable et injuste. Mais je comprends que ces mots ne feront rien d’autre que vous faire rire. Les lois russes sont adoptées et appliquées selon votre contrôle total et inconditionnel, mais, vous-même, vous ne respectez pas vos propres lois. Chaque fois, il apparaît des circonstances qui prévalent sur la loi. Pour tenter de sauver Turchak et son partenaire Gorbunov, la formule a été élégamment exprimée par l’enquêteur Sotskov. Ce dernier s’applique à enterrer l’enquête qui lui a été transmise suivant le principe qu’il y a la loi, mais il y a aussi des chefs et les chefs sont toujours plus forts que la Loi.

Strictement parlant, cette personne a une juste évaluation de la réalité : en Russie, votre bon vouloir prime sur la Loi. L’irrationnel occulte s’oppose à la légalité.

Je connais l’enquêteur Sotskov depuis longtemps. C’est un homme de ma génération. Il a été journaliste à la « Radio du peuple ». Je peux supposer que, lorsqu’il était étudiant en première année de Droit, il a étudié le droit romain, qu’il fut enthousiaste, honnête, rêvant de changer le monde. Qu’est-il maintenant ? Un fonctionnaire peureux, désirant garder sa place jusqu’à la retraite. Il est prêt à accomplir toutes les bassesses, criminelle comprise. Qui l’a rendu ainsi ? Vous !

Pourquoi juge-t-on vos quinze années de règne uniquement selon des critères matériels : prix de pétrole, taux de change du dollar, croissance du PIB et ainsi de suite. Mais le problème n’est pas le pétrole ou le PIB. L’Histoire appréciera vos quinze années selon le parcours de telles personnes comme Sotskov. Vous avez ouvert la voie qui a permis à cet étudiant enthousiaste en première année de Droit et journaliste sur une radio de l’opposition d’accéder au cynisme en uniforme. Cette fonction de procureur lui fait reconnaître à haute voix que la volonté de vos subordonnés, qui ne sont autres que les supérieurs de cet officier, a prédominance sur la Loi. Je n’ai pas le droit de le juger. Devant ses yeux, il a pour exemple des collègues, dont Alexei Serdioukov, enquêteur émérite, mais limogé pour avoir osé élucider mon affaire dans laquelle apparaît le nom du gouverneur Turchak.

Votre choix entre Serdioukov (honnête) et Sotskov (corrompu) est décisif. Bien sûr ! Vous n’avez pas besoin du premier. Le second est votre plus fidèle partisan. Plus bas, il fera la courbette, plus tranquille vous serez. Ne vous flattez pas ! Les temps ne sont pas à la résurrection de la Russie et au redressement national. Notre génération vit un immense désastre moral. La responsabilité de cette catastrophe vous incombe personnellement.

Dans la société russe actuelle, même la question la plus évidente du bien et du mal est incohérente. Puis-je voler ? Puis-je tricher ? Tuer est-ce éthique, oui ou non ? Pour chacune de ces questions en Russie, maintenant il est admis de répondre : « Tout n’est pas aussi simple. » Votre action a démoralisé et désorienté la nation. Mensonge et hypocrisie sont pour vous des outils pratiques pour contrôler les masses. Leur manipulation vous est pratique et bénéfique. Mais à chaque utilisation de ces outils, vous assénez un coup à l’ensemble de la société. Le suivant pourrait lui être fatal. Vous tentez de résoudre vos problèmes actuels tout en ignorant qu’ainsi vous creusez votre propre fosse. Les choses ne sont pas ainsi. Un jour, lorsque vous fuirez, le peuple vous le criera. Je suppose que vous craignez cette foule, mais gardez à l’esprit ceci : blâmez-vous vous-même, et personne d’autre, car c’est vous qui avez créé cette foule ! Votre plus grand exploit, c’est dire : ce n’est pas nous ». Même si vous êtes pris la main dans le sac. Voulez-vous vraiment rester dans l’Histoire en tant que héros avec de telles pratiques ?

Vous et votre nomenclature vous êtes isolés de la société. Mais, de l’autre côté du mur qui nous sépare, nous sursautons chaque fois qu’un de vos acolytes, voulant se montrer innovant, parle du codage de la population, du complot euroatlantique ou de la guerre cellulaire. Nous avons conservé la capacité d’être surpris par vos mots que vous êtes seuls, dans votre isolement, à entendre et à croire. Votre superstition et mysticisme, à propos des francs-maçons et votre pseudo-orthodoxie, c’est de la littérature des années 1980. Elle aurait consterné Jésus Christ. Tout cela est devenu depuis longtemps votre secte totalitaire : votre propre secte qui a fleuri dans votre milieu mafieux, celui du Saint-Pétersbourg des années 1990.

C’est cette combinaison de sectarisme et de banditisme qui caractérise vos nobles conceptions par rapport « aux nôtres ». Elles vous guident dans votre choix entre la loi et Turchak. Vous choisissez Turchak.

Et s’il ne s’agissait que de Turchak ? Cette année, grâce à vous, nous avons dû apprendre le nom de Ruslan Geremeev (impliqué dans l’assassinat de Boris Nemtsov). Grâce à votre recherche « maximale », ce nom apparaît sur les pages du site internet Rosbalt et non sur les protocoles de la police criminelle (en fait, ces personnes ne sont pas recherchées par la police russe). La Tchétchénie actuelle que l’on appelle « de Kadyrov » est vraiment la vôtre. Vous l’avez créée. Elle est pour vous un modèle parfait de la Russie que vous souhaitez diriger et avec laquelle les autres régions doivent se niveler. La région de Pskov doit s’aligner avec Turtchakov, c’est-à-dire avec vous. Vous avez emprisonné toute l’élite dirigeante de la république de Komi, prétendant qu’un gang dirige une entité autonome de la fédération. Cela serait une « anomalie ». Mais vous savez parfaitement que le gouverneur Gaiser est typique de votre système. La république de Komi aussi.

 

Vous avez hérité d’une Russie appelée officiellement « Fédération de Russie », mais vous distribuez les régions à vos amis, aux enfants des amis, et même aux bandits sur le seul critère de fidélité envers votre personne. Dans mon dialogue en ligne avec Turchak j’ai traité sa nomination d’insulte au fédéralisme. Mais c’était une parole malheureuse. Aujourd’hui en Russie, tout ce qui est formellement appelé fédéralisme est une insulte faite aux citoyens, à la loi et au bon sens. Et cela est aussi votre responsabilité personnelle. Celui qui viendra après vous aura à recréer la Russie, totalement à partir de zéro. Cela est votre seul mérite historique, après quinze ans de pouvoir. Les années 1990, lorsque vous n’étiez pas au pouvoir, sont votre seule justification. Il n’y en a aucune autre. Mais il est important de comprendre que vous n’avez ensuite accompli aucune réforme. Vous avez tout simplifié. Il est commun de mépriser cette période, mais vous, vous n’avez rien modifié. Vous avez tout aggravé.

Vous aimez vous présenter comme héritier des empires, tsaristes et soviétiques. Mais les Tsars pendaient les criminels. Ils ne les nommaient pas gouverneurs de provinces. Vous êtes fier de votre militarisme néo-soviétique, mais si on avait raconté à Ustinov, créateur du complexe militaro-industriel soviétique, que tabasser un homme avec une barre de fer peut être considéré comme un véritable projet de défense nationale et que la facture de ce service serait payée par le Trésor public, il aurait pris cela pour une anecdote antisoviétique. Les anciens de l’usine de Turtchak m’ont raconté qu’il y a vingt ans, ce jeune futur gouverneur se déplaçait sur le territoire de l’usine en voiture « Volga » noire, s’amusant à tirer au pistolet sur les chats errants dans l’usine. Ces détails sont un portrait de votre temps et de votre nomenclature. N’attendez rien de plus d’eux. Votre principal problème est que vous n’aimez pas la Russie. Elle est pour vous une ressource à votre disposition. Mais peu importe ce que vous disent vos pères spirituels. Cela, en particulier, Dieu ne vous le pardonnera jamais.

Ces derniers jours, j’ai entendu à plusieurs reprises une agitation de votre entourage à mon sujet. Cela est aussi un signe imposé par votre système. Rien n’est dû au hasard. Il y a toujours quelqu’un qui épie. Partout, il y a conspiration. Impliqué dans cette conspiration, je peux affirmer que la lutte des gangs se poursuit, bien sûr. Mais l’objectif global de tous ces groupes est de sauver votre gouverneur Turchak et ses associés d’éventuelles poursuites. Je pense que ce combat peut être considéré comme gagné. J’anticipe parfaitement que le maximum qui peut risquer Turchak est une paisible retraite, un étiolement maximal de mon affaire dans le temps. Ceci est la seule justice que peut espérer un citoyen. Cela signifie que votre système est incapable de justice. C’est votre affaire, mais est-il confortable de vivre ainsi sachant que tôt ou tard il faudra rendre des comptes à la justice et au droit ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.