Le printemps sera-t-il fatal pour Poutine?

Dictateur à vie est un métier dangereux qui mène subitement du zénith au trépas. Les politologues scrutent les tours du Kremlin afin de discerner le présage de péripéties imminentes. Elles ne surprendront pas les plus avisés. Ils s’y préparent déjà.

Vladimir Poutine s’impose d’habitude par la force. Il est beaucoup plus timoré et frileux, lorsqu’il est vulnérable. Ces dernières déclarations tranchent avec son discours habituel. Elles trahissent une faiblesse.

Le 11 décembre 2017, il a donné l’ordre aux troupes russes de se retirer de Syrie. Cela ne sera que la deuxième fois. Malgré cela, elles y sont toujours puisque le 31 décembre, 7 avions russes y ont été détruits.

À la fin de l’année, Poutine a donné enfin son accord à un échange important de prisonniers entre l’Ukraine et les républiques autoproclamées de Lugansk et Donetsk. L’Ukraine a rendu 274 personnes et les séparatistes 74. Poutine a amnistié deux dirigeants tatars de Crimée, Ahtem Chiyhoz et Ilmi Umerov.

Chacun se souvient de la libération inattendue de Mikhail Khodorkovsky qui avait été libéré la veille des J.O de Sotchi de 2014. Pourquoi donc cette mansuétude préolympique soudaine ? Les incertitudes sur la tenue du mondial de football, qui devra avoir lieu en Russie en juin-juillet 2018, inquiètent le dictateur et le rendent plus docile. Certains espèrent obtenir d’ici là la libération du régisseur ukrainien Oleg Centsov qui croupit dans un camp près du cercle polaire. Après ce sera trop tard.

Les allocutions actuelles de Poutine sont dépouillées d’agressivité. Il ne déclare plus vouloir « uriner sur les terroristes dans les w.c. », ou sous couvert de l’arme nucléaire, annexer la Crimée et unifier la Novorossia. Que s’est-il donc passé ?

Il est certain que l’économie de la Fédération de Russie actuelle ne lui permet plus une politique étrangère « à la Soviétique ». Avec un PIB 1.300 milliard $ seulement, c’est une gageure de vouloir affronter tout seul l’ensemble des pays développés dont le PIB cumulé est une vingtaine de fois plus important. Et surtout, par prudence, on ne va pas investir ses économies dans ces pays déclarés adverses, pour ne pas en devenir otage. Les avoirs russes à l’étranger sont supérieurs à 1.000 milliards $, c’est à dire de l’ordre du PIB annuel russe.

Principalement vexée par l’ingérence russe dans les élections présidentielles américaines, et exacerbée par le manque total de coopération de Moscou sur la scène internationale, en août 2017, la grande majorité de la classe politique américaine a pris des décisions importantes visant à « en finir avec la Russie ». Le Congrès des États-Unis a décidé que le 2 février 2018, le renseignement financier américain, la CIA et le FBI publieront toutes les informations, compilées par eux, concernant l’élite russe, les proches de Poutine : avoirs bancaires, immobiliers, etc. Les auteurs des transactions frauduleuses seront poursuivis en justice.

Un avant-goût de cette traque est offert par l’arrestation en France du milliardaire et sénateur russe Souleïman Kérimov, mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale. Toute la classe politique russe s’est lancée à son secours. En vain ! Y compris le club très restreint des Russes distingués de la Légion d’honneur française. Parmi les légionnaires mobilisés : Mikhail et Irina Prokhorov. On ne comprend pas ce que vient faire dans cette galère l’honorable Irina Prokhorov. Quant à son frère Mikhail, 23 de ses comptes bancaires chypriotes viennent d’être saisis pour fraude. Autre légionnaire solidaire, Herman Gref, directeur de la Banque d’Épargne de Russie, SberBank. Celui-ci doit certainement pressentir un danger, puisqu’il a dernièrement déclaré que si la Russie était privée du système interbancaire SWIFT, la dernière guerre froide aurait des allures de jeu d’enfants. Il s’agissait d’une menace dissimulée de l’utilisation de l’arme nucléaire. Rassurez-vous, Herman Gref n’a pas envie de mourir. Nous non plus ! Ce n’est pas en utilisant l’arme nucléaire que l’on fera fonctionner le système SWIFT. Par contre, les propos du plus grand banquier de Russie démontrent que ces Messieurs craignent bien la déconnexion de la Russie du système SWIFT et le gel immédiat de l’économie russe.

Les oligarques russes, dont l’entourage immédiat de Poutine, ont été pris à leur propre piège qu’ils ont tissé en plaçant leurs avoirs à l’étranger, en premier lieu aux USA. N’importe quel stratège aurait pu prévoir cela. Leurs enfants qui vivent à London-grad ou à New York peuvent se retrouver démunis à tout moment. Ces mesures ont semé la panique parmi les oligarques russes.

La possibilité d’être soumis à de nouvelles sanctions a incité les oligarques russes à penser à la sécurité de leur argent dissimulé habituellement dans l’offshore et en Occident. Une des esquives serait la création d’une crypto-monnaie russe, ou l’émission d’obligations anonymes. Mais le temps presse, et il est déjà trop tard.

Le système financier mondial est fortement lié au dollar. Même si les transactions sont faites en euros, chaque fois qu’une transaction en euros passe par une banque américaine, elle tombe sous le coup des sanctions américaines.

Un deuxième désagrément guette le Kremlin. Il s’agit de l’enquête concernant la destruction du Boeing malaisien MH17 dans le ciel du Donbass en juillet 2014. 298 personnes y ont trouvé la mort. Selon les conclusions de l’enquête internationale, l’avion a été abattu à partir d’un territoire contrôlé par des Russes, par un missile russe « Buk » appartenant à l’armée régulière russe. Seule l’autorité suprême russe peut autoriser un tel déplacement.

L’enquête a déterminé d’une manière très précise les circonstances de cette catastrophe : le modèle du missile, l’unité qui l’a amené sur le territoire ukrainien, le personnel servant, qui a appuyé sur le bouton, pourquoi cet avion a été abattu, et non pas l’avion du vol Aéroflot « Larnaka – Moscou » garni de citoyens russes. Cette dernière provocation aurait pu justifier une intensification des opérations militaires russes en Ukraine. L’enquête a déterminé les 120 personnes impliquées. Leur nom sera publié. La Russie sera déclarée « État terroriste » si elle ne coopère pas pour juger les coupables, comme cela avait été le cas avec la Libye après l’attentat du Boeing 747 de  Pan American World Airways, qui explosa au-dessus du village de Lockerbie en Écosse. Il y eut 270 victimes.

Un autre désagrément se profile. Il s’agit de l’enquête sur la tragédie de Smolensk. Le 10 avril 2010, l’avion dans lequel se trouvaient le président polonais Lech Kaczynski, son épouse et 86 membres de la délégation gouvernementale s’est écrasé en Russie. Toutes les personnes à bord ont été tuées. Le ministère de la Défense polonais estime qu’il y a eu une explosion à bord. La Russie nie. Les résultats de l’enquête devraient être publiés au printemps. Or, le 14 décembre 2017, lors d’une conférence de presse un journaliste polonais se leva pour poser une question à Poutine. Poutine a répondu : « S’il y a eu une explosion, l’engin explosif a été disposé dans l’avion. À Varsovie ? Cherchez chez vous ! »  Poutine suggéra ainsi la thèse polonaise d’une explosion à bord. L’enquête polonaise y répondra.

D’autres passifs pèsent sur la renommée russe. L’annexion de la Crimée par la Russie a été condamnée par la majorité de l’assemblée générale de l’ONU, la guerre de 2008 contre la Géorgie, les bombardements d’Alep en Syrie...

La Fédération de Russie pourrait être privée du droit de veto à l’ONU. Celui-ci ne peut servir à couvrir des actes ou des États terroristes. Des sanctions internationales encore plus sévères menacent la Russie.

Les oligarques ont compris que Vladimir Poutine ne peut plus les protéger. Au contraire, c’est lui qui les compromet. Et il leur faudra choisir : garder leurs avoirs et leur liberté ou conserver Poutine au Kremlin. L’élite russe est divisée. Les épurations dans l’entourage rapproché de Poutine redoublent depuis plusieurs mois. Poutine craint surtout ses proches : du fidèle Serguey Ivanov, qui a été envoyé s’occuper des tigres de Sibérie dans le bassin de l’Amour, jusqu’au ministre du Développement économique Alexey Oulioukaïev condamné à huit ans de prison fermes, pour une affaire de saucissons qui se seraient transformés en billets de banque dans une valise. On ne compte plus le nombre de diplomates, fonctionnaires de haut rang et militaires décédés dans des conditions mystérieuses. Poutine a orchestré une véritable valse des gouverneurs de régions, remplacés par des officiers de Lubyanka.

Il convient d’ajouter à ce calendrier catastrophe la date du 28 janvier. Alexey Navalny, interdit de candidature, appelle à manifester pour boycotter les élections présidentielles du 18 mars 2018. Il a déclaré la grève des électeurs.

Poutine a besoin d’une participation importante à ces élections qui seront sans aucune surprise. Poutine sera déclaré président. Mais il lui faut légitimer son pouvoir. Dans le cas de boycott important, privé de légitimité intérieure et extérieure, il ne pourra pas rester au Kremlin.

Autour de Poutine, il n’y a pas de bureau politique capable de le destituer, comme cela avait été le cas pour Khrushchev.

Personne n’a pu destituer Staline. Mais son entourage n’a pas tenté de le réanimer au cours de sa longue agonie. Ses proches ne voulaient pas le ramener à vie, de peur d’être ses prochaines victimes.

L’élite russe actuelle doit éliminer Poutine pour survivre. Elle doit le faire rapidement, pour conserver le contrôle du pouvoir. Sinon, il lui faudra négocier avec un leader du mouvement populaire. Avec Navalny, peut-être ?

Le temps presse !

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