Schisme orthodoxe et guerre hybride

Le synode de Constantinople devrait accorder le statut autocéphale à l’Église orthodoxe ukrainienne. Le patriarcat de Moscou perdrait ses droits canoniques en Ukraine et ses biens. À Moscou, on clame : « Poutine doit agir ! » Ses « hommes verts » sans insigne pourraient troquer l’uniforme, dont ils étaient revêtus en Crimée en 2014, contre une soutane noire à Kiev aujourd’hui.

Schisme orthodoxe © Echo de Moscou
Le 31 août 2018, le Patriarche Cyrill a rencontré à Istanbul Bartholomée, premier patriarche honoraire du monde orthodoxe. Il était temps, car le lendemain le saint synode de Constantinople devait se réunir pour accorder le statut autocéphale à l’Église orthodoxe ukrainienne. La réunion a été rapportée au 12 octobre, mais on nous assure que la décision est déjà acquise. La délégation menée par Kirill est repartie sans avoir partagé le repas offert par Bartholomée. Ce dernier a refusé le verre d’eau douteuse que lui avaient proposé les hommes de Cyrill au cours de la rencontre. Le patriarcat de Kiev, avec à sa tête Filaret, sera reconnu par le monde orthodoxe. Cette initiative était particulièrement souhaitée par le président ukrainien Porochenko. Elle fera perdre à Moscou ses droits canoniques sur l’Ukraine ainsi que les 20.000 paroisses et les biens dont il dispose.

Moscou menace. Le journal russe « Izvestia » parle d’un nouveau putsch à Kiev. Le premier, « Maïdan »,  était un coup d’État civil. Le second sera une révolution ecclésiastique. Une junte religieuse en quelque sorte ! Les médias russes promettent le déclenchement d’une guerre de religion qui ensanglantera l’Ukraine. Le métropolite Hilarion, président du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou, a averti que l’autocéphalie de l’Église orthodoxe ukrainienne ayant son Patriarcat à Kiev aura de graves conséquences pour l’ensemble du monde orthodoxe. Ce sera comparable au grand schisme de 1054. Ni plus ni moins ! Le métropolite parle de possibilité de bain de sang. Hier, sur la radio « Écho de Moscou » Alexey Venediktov suppose, sans s’offusquer, que Poutine et son armée pourraient s’en mêler. Le pouvoir séculier russe interviendrait pour régler un conflit religieux à l’étranger. Ce ne serait plus une croisade pour un « Monde russe », mais pour un « Monde orthodoxe russe », avec la bénédiction du patriarche de Moscovie et de toutes les Russie, Cyrill. Une mouture religieuse de la stratégie de guerre hybride qui a déjà démontré son efficacité en Crimée et au Donbass.

On se rappelle les affrontements des années 90, pour la redistribution des biens ecclésiastiques entre les différents clergés après l’indépendance de l’Ukraine. Ceux-ci pourraient se réactiver, au centre même de Kiev, dans le Saint des Saints, à la Laurre des grottes de Kiev. Des « hommes verts », les mêmes que l’on a vus en Crimée et au Donbass, pourraient voler au secours d’un clergé démuni de son lieu de culte. Ce serait en fait leurs propres camarades revêtus d’une soutane noire pour l’occasion.

La partition de l’Ukraine est fortement entamée par le Kremlin : territorialement, linguistiquement, et religieusement. Il s’opposera à toute réunification et cela par tous les moyens, car il a besoin d’une Ukraine affaiblie aux marches de son empire. Pour cela, il possède des instruments, dont une cinquième colonne, et une église orthodoxe dépendante de Moscou implantée en Ukraine. L’oligarque Victor Medvetchuk vient d’acquérir la populaire chaîne de télévision ukrainienne « 112 ». Poutine est le parrain de sa fille Daria. Son jet privé est le seul avion autorisé à effectuer des vols entre Moscou et Kiev. Le commun des mortels doit faire escale à Minsk.

Les accords de Minsk sont faits pour amuser la galerie. Poutine n’a aucune intention de mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui se déroule au Donbas. Elle dure depuis plus de quatre ans, plus que n’a duré la Deuxième guerre mondiale entre l’Allemagne et la Russie. Et il n’y a aucune sortie en perspective. Maïdan doit être un mauvais exemple pour ceux qui voudraient se révolter, plus particulièrement en Russie. Le but de Poutine est de s’opposer à l’unité de L’Ukraine. Pour cela, il possède des instruments, dont militaire et religieux, ou une combinaison de ceux-ci.

Moscou doit rester la troisième Rome, la deuxième Byzance et la troisième Jérusalem, la capitale de l’orthodoxie dont le symbole est le temple « Le Christ sauveur » reconstruit pour l’occasion. C’est ici que doit être le centre de l’Orthodoxie. L’indépendance que Constantinople accordera au patriarcat de Kiev est un coup porté à ce prestige, beaucoup plus dommageable que la dance punk que les Pussy Riot y avaient effectuée.

Pour Poutine, la religion est un instrument de gouvernance comme tant d’autres. Personne ne croira que l’ancien membre du parti communiste et toujours actuel agent du KGB croit en Dieu. Son idéologie officielle était l’athéisme. Sa mission était de combattre la religion. Aujourd’hui, il s’en sert.

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