Moscou. Spoliation des logements.

Sous couvert de rénovation, la mairie de Moscou entreprend une déportation de la population vers les zones périphériques. Tous les bâtiments anciens de cinq étages seront démolis. Sur les terrains libérés, des immeubles de standing seront construits par des proches du maire. En signe de ralliement, les frondeurs arborent un ruban de signalisation de chantier, blanc et orange.

Manifestation devant la Douma © B l,

En février, Vladimir Poutin avait chargé le maire de Moscou, Serguey Sobianine, de démolir tous les bâtiments de cinq étages à Moscou et de construire à leur place de nouveaux immeubles. Ce programme concerne 7900 bâtiments d’une superficie totale de plus de 25 millions de mètres carrés, et 1,6 million de Moscovites. Il devrait se dérouler au cours des 20 prochaines années. Les premières estimations de son coût sont de l’ordre de 3.500 milliards de roubles. Alors que les appartements communautaires subsistent encore dans la capitale, que l’état de l’immobilier provincial est déplorable, des voix s’élèvent pour condamner cette gabegie.

Ruban de signalisation en guise de protestation. © B l, Ruban de signalisation en guise de protestation. © B l,
Le 2 mai 2017, le gouvernement de Moscou a publié une liste provisoire des 4566 maisons. Leurs propriétaires devront se prononcer par vote sur internet à propos de ce programme de rénovation. Curieusement, les abstentions seront considérées comme des votes « pour ».

Hier, le projet était examiné lors d’une audience à la Douma d’État. Plus d’une centaine d’opposants s’est massée à l’entrée du parlement. On leur a refusé l’entrée. Parmi les personnes refoulées : les députés de la Douma municipale de Moscou et membres du Parti communiste : Elena Shuvalov et Nicholas Zubriline.

Selon « Novaïa Gazeta », Nikolas Zubriline a reçu un appel téléphonique de la Douma municipale. Cette dernière l’a prévenu qu’il ne serait pas autorisé à assister à l’audience de la Douma d’État, car le député municipal n’habite pas dans un immeuble de cinq étages. Helena Chouvalov dit avoir reçu également un appel téléphonique de la Douma de Moscou lui disant que son nom a été retiré de la liste des personnes invitées.

À l’entrée du parlement d’État, plusieurs centaines de Moscovites se sont rassemblés. Parmi eux, Serguey Mitrokhine de « Yabloko ». La police, sans résultat, a ordonné aux participants de se disperser, leur rassemblement n’ayant pas été autorisé par les autorités. Les forces antiémeutes « Omon » étaient présentes, ainsi que deux fourgons cellulaires. Néanmoins, il n’y a pas eu d’arrestation. Ce rassemblement a duré environ deux heures.

Ensuite, les manifestants sont partis en scandant « Sobianine — démission ! » Leur colonne a traversé le centre-ville. Ils se sont portés jusqu’au-devant du bâtiment de l’Administration présidentielle de la Fédération de Russie où ils ont remis chacun à la réception une requête individuelle au président. La police ne s’est pas interposée tout au long du défilé.

Ce programme de rénovation a provoqué de vives protestations parmi les Moscovites. Le 14 mai, une manifestation contre ce projet avait rassemblé 20.000 personnes. Les manifestants y étaient venus avec des pancartes comportant des inscriptions : « Le domicile est inviolable, article 25 de la Constitution », « Rénovation = Déportation ». Les affiches critiquant le maire de Moscou et l’inscription « Sobianine démission ! » ont été confisquées par la police.

Le 28 mai, une manifestation de l’opposition unie contre le programme de rénovation avait rassemblé cinq mille personnes.

À l’approche de la manifestation du 12 juin organisée par la « Fondation de lutte contre la corruption » d’Alexey Navalny, le Kremlin agit très prudemment. Le tollé, suscité par le programme immobilier du maire de Moscou, oblige le pouvoir à redoubler de prudence. Hier, contrairement aux pratiques habituelles, il n’y a eu aucune arrestation. La manifestation et le meeting du 12 juin ont été autorisés.

Ce 6 juin 2017, j’ai assisté à des comportements inaccoutumés. Les manifestants, composés en majorité de jeunes femmes, ont chanté des hymnes soviétiques devant la Douma d’État : « La guerre sacrée » dont les couplets proclament : « Va la guerre populaire contre les ordres fascistes ». Ces dernières sont représentées aujourd’hui par le maire Serguey Sobianine et le pouvoir actuel qui spolient le logement au peuple. Elles ont aussi entonné le chant allégorique « Mon Moscou doré » détruit par Sobianine et Poutine qui livrent la capitale à leurs amis spéculateurs. Les luttes se multiplient pour conserver les parcs, « Dubka », « Torfianka », véritables poumons de cette ville où « l’on respirait le plus librement du monde ». Ce retournement des classiques soviétiques est funeste pour le pouvoir actuel. Poutine ne fait pas renaître l’Union soviétique, mais anéantit un de ses derniers héritages : le logement social et sa verdure.

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