L’insaisissable Saakachvili

Le procureur ukrainien a lancé un avis de recherche contre l’opposant Saakachvili, leader du « Mouvement des forces nouvelles ». Mais arrêter Saakachvili est beaucoup plus difficile. Toutes les polices du président Porochenko n’y suffisent plus. Défendu par ses partisans, Mikheïl Saakachvili continue d’exiger la destitution du président, qui l’a déchu de nationalité et interdit de territoire.

Arrestation de Saakachvili © Prise d'écran Arrestation de Saakachvili © Prise d'écran
Le 5 décembre vers six heures du matin, mon ami Nicolas m’a appelé. Il s’était réfugié sur un toit au centre de Kiev avec Mikheïl Saakachvili. La porte de l’appartement de l’ancien gouverneur de la région d’Odessa venait d’être découpée à la tronçonneuse électrique par les forces de sécurité ukrainiennes. Mikhael Saakachvilli haut perché appelait la population à l’aide.

Des centaines de personnes sont accourues pour lui porter secours. Nous nous sommes réunis devant l’immeuble de Mikheïl Saakachvili. Nous avons aperçu furtivement ce dernier alors que les forces de police l’ont embarqué dans un fourgon. La population a tenté d’empêcher la progression de ce véhicule en se massant sur la voirie ou en encombrant la chaussée d’objets les plus hétéroclites : poubelles, mobiliers urbains, voitures en stationnement. La mêlée ouverte a duré deux heures. Le fourgon où se trouvait Mikheïl Saakachvili n’a pu parcourir qu’une centaine de mètres. Il a été définitivement bloqué par la marée humaine. Un sympathisant a fracturé avec une pierre une vitre du véhicule. Mikheïl Saakachvili en a été extrait. Entouré d’un millier de ses partisans, Mikheïl Saakachvili a rejoint à pied le camp de toile et de protestation qui trône depuis plusieurs mois devant la Rada suprême.

Prêts à combattre © PIERRE HAFFNER Prêts à combattre © PIERRE HAFFNER
C’est ici que Mikheïl Saakachvili passera la nuit, m’a prévenu mon ami Nicolas. Plus précisément dans la tente voisine, en bordure du camp. Nicolas m’a demandé de me serrer, car les garde-corps de Mikheïl Saakachvili devraient venir plus tard occuper la partie restante du bas flanc. En fait, il s’agissait d’une ruse de guerre. Je le compris plus tard. Vers minuit, personne ne vint. Je décidai de prendre mes aises et de récupérer les couvertures libres pour me protéger du froid. Mais sitôt, fus-je endormi, des cris m’ont réveillé. Cette tente, où Mikheïl Saakachvili devait passer la nuit, a été attaquée. Tout le camp se leva comme un seul homme pour repousser les agresseurs. Chacun s’arma d’un bâton. Au loin, des casques scintillant dans la nuit accourraient vers nous. C’était des renforts de police. L’affrontement eut lieu à la limite du flanc le moins protégé du camp. Quelques dizaines de militants repoussèrent à coup de bâton la centaine de policiers. Il y eut trois assauts. Tous les trois furent éconduits. Le camp se prépara alors à une attaque plus sérieuse. Des barricades de pneus furent dressées à l’intérieur du camp, des bouteilles d’essence à côté pour les incendier. Les volontaires, casqués, équipés de bouclier et de gilets pare-balles se sont rangés derrière ces barricades pour les défendre. Mais il ne devrait plus rien se passer cette nuit-là.

Dans la journée suivante, le camp a été fortifié. Une dizaine de mètres en retrait de la clôture extérieure, des panneaux ont été dressés pour protéger les défenseurs de tirs de Flash-Ball. À distances régulières, des amas de briques pouvant être utilisées comme projectiles ont été disposés. Des faisceaux de bastaings, véritables gourdins, ont été dressés à côté de chaque tente, prêts à être pris.

Dans l’après-midi, il y eut un meeting. Mikheïl Saakachvili déclara sa volonté de poursuivre l’occupation pacifique devant la Rada Suprême afin d’exiger la destitution du président corrompu, Pétro Porochenko.

La nuit suivante, une alarme raisonna. Nous nous levâmes spontanément. Craignant un nouvel assaut effectué avec des forces supérieures, la surface du camp a été réduite afin d’en faciliter la défense. La place située devant la Rada Suprême a été abandonnée. La clôture et les provisions de projectiles ont été rapprochées du cantonnement. Le reste de la nuit fut calme. Je me suis rendormi. À petit matin, le terrain abandonné la nuit a été récupéré. La clôture a été rétablie sur sa position de la veille, auprès de la Rada.

Ces trois jours de vie sur le camp anticorruption de Mikheïl Saakachvili m’ont permis de tirer les conclusions suivantes.

La combativité de la garde nationale de Porochenko est insignifiante, sinon nulle. Cette garde se compose de jeunes du contingent sans enthousiasme. Elle ne fait que de la figuration.

La police est à peine plus combative. Elle ne résiste qu’en groupe de plus de trente personnes et aux premiers coups de bâtons, elle bat en retraite. Les policiers savent que le pouvoir de Porochenko est éphémère. Les Berkuts de Yakounovitch se sont réfugiés en Russie. Eux-mêmes devront continuer à vivre en Ukraine dans l’après-Porochenko.

 

Barricades à Maïdan © PIERRE HAFFNER Barricades à Maïdan © PIERRE HAFFNER
Par contre, j’ai pu constater que les combattants de Mikheïl Saakachvili sont aguerris. Ils savent désinformer, utiliser la ruse, construire et faire évoluer un système de défense. Leur organisation et la garde de leur campement sont quasi militaires, autogérées dans la pure tradition des cosaques. Mais surtout, ils sont passionnés, convaincus que leur cause est juste. Les meetings de Saakachvili commencent par des prières faites par les aumôniers des bataillons de volontaires du Donbass. Ils interviennent en soutanes et revêtus d’une veste aux couleurs de camouflage. Tenant un crucifix à la main droite, ils promettent les feux de l’enfer aux jeunes de la garde nationale et aux policiers qui oseraient prendre le parti de la corruption contre le peuple.

Le pouvoir devra utiliser des moyens mécanisés beaucoup plus violents pour détruire ce campement de protestation. Corrompu, il est limité dans ses moyens de persuasion idéologique, bien qu’il possède le contrôle des médias. Celui qui sera accusé d’utilisation de violence extrême perdra la face. Rappelons-nous qu’en 2014, c’est la répression disproportionnée qui avait provoqué un tollé et le renversement de Yanoukovitch. L’utilisation de blindés ou de violence outrancière pourrait avoir un effet dévastateur pour le pouvoir. Ici, nous sommes en Ukraine, et non en Russie. Les gens n’ont pas peur. Les bataillons de volontaires combattant au Donbass pourraient voler à la rescousse de leurs frères à Maïdan.

Les centaines de manifestants qui campent devant le parlement exigent la destitution du président, la mise en accusation et des procès contre les députés et les oligarques corrompus. Ils demandent la création de tribunaux anticorruption. Un ultimatum avait été fixé pour le 3 décembre. Ce jour-là, il y a eu une manifestation à laquelle j’ai participé. Mon estimation est de 5.000 participants environ. N’en déplaise à mes amis ukrainiens qui ont annoncé le chiffre de 50.000.

De toute évidence, il y a une apathie et une indifférence de la population face à ces problèmes. Cette confrontation apparaît pour le moment être le conflit entre deux personnes. Mikheïl Saakachvili est minoritaire dans l’opinion publique, bien que le thème qu’il évoque soit mobilisateur. Les années Porochenko semblent être des années perdues. Saakachvili pourrait bien rallier l’opinion publique et raviver les espoirs de Maïdan à la faveur des prochains événements. Encore faut-il que lui-même et son « Mouvement des forces nouvelles » survivent aux prochaines épreuves.

 Bien que d’origine géorgienne, Mikheïl Saakachvili sait rappeler les traditions ukrainiennes à ses partisans. Les Russes sont soumis à un Tsar, mais les cosaques élisent leur Hetman. Ils organisaient leur camp fortifié les « Sich » sur le cours inférieur du Dniepr. Cette tradition est toujours vivante. Le 6 décembre 2017, Mikheïl Saakachvili l’a rappelé en appelant ce camp fortifié au centre de Kiev « Sich » ukrainienne.

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