Le Caucase russe en ébullition

Des nouvelles inquiétantes nous arrivent du Caucase russe. Le petit peuple ingouche se voit amputer à nouveau d’une partie de son territoire. Moscou reste silencieux. Pire, il envoie dans la petite république des troupes pour mater les contestataires. La région est au bord de la guerre civile. Mais qui donc a besoin d’un nouveau conflit au Caucase ?

Cote du gouvernement russe © Levada.centre Cote du gouvernement russe © Levada.centre
La Russie ne prend pas de risque. Elle ne fait la guerre qu’aux petits peuples. En 1999, la guerre contre la Tchétchénie avait tressé à Poutine, candidat inconnu, une auréole de César, puis celle de président à vie. En 2008, celle contre la Géorgie avait permis de rehausser sa réputation en perte de vitesse. Il en fut de même en 2014 avec l’annexion de la Crimée. Toutefois, ces artifices ne sont que temporaires. L’intervention de l’armée russe en Syrie semble bien loin des préoccupations du « Monde russe », dont Poutine s’était fait le héros, et des soucis de la ménagère russe. Les difficultés d’ordre économique sont têtues. Elles reviennent inexorablement à l’ordre du jour et avec elles la grogne de la population. En 2018, Poutine a entamé un nième mandat sans programme précis, sinon celui d’un militarisme renaissant et d’une guerre froide n° 2 avec l’Occident. Une nouvelle victoire militaire facile ragaillardira la popularité d’un pouvoir qui s’érode d’une manière alarmante aujourd’hui.

Carte du nord Caucase. © Ingouchetia Carte du nord Caucase. © Ingouchetia
La population de la petite Ingouchie, dont le territoire n’est que de 6328 km2, conteste les dernières modifications de frontières signées par son président Yunus-Bek Evkurov avec le président tchétchène Ramzan Kadyrov. Le traité ampute l’Ingouchie de territoires jugés pétrolifères par certains experts. L’accord a provoqué un tollé en Ingouchie. Il est anticonstitutionnel. Les gouverneurs des régions doivent procéder à un référendum pour modifier les frontières et avoir l’accord du pouvoir central.

Ces amputations territoriales rappellent de très mauvais souvenirs aux ingouches. En 1936, ils avaient été assimilés dans une république autonome socialiste soviétique avec les Tchétchènes, puis déportés le 23 février 1944 en Asie centrale. L’Ossétie voisine avait alors annexé et occupé 1 460 km2 de territoire ingouches vidés de sa population par cette déportation. Lors de la chute de l’URSS, en 1992, Les Ingouches comptaient bien que les injustices de l’ère soviétique seraient réparées et que leurs territoires leur seraient rendus. En vain ! Moscou a soutenu l’Ossétie dans cette guerre. 400 Ingouches périrent. Les territoires spoliés ne seront pas restitués. La plus petite République fédérale russe est plus que jamais prise en tenaille entre l’Ossétie et la Tchétchénie soutenues par le Kremlin. Peu importe qui y siège : Staline, Eltsine ou Poutine.

Policiers et manifestants Ingouches prient ensemble © Noeud Caucasien Policiers et manifestants Ingouches prient ensemble © Noeud Caucasien
Le 26 mars 2019, de 30 à 40 000 Ingouches ont protesté contre cette spoliation sur la place centrale de la capitale Magas. Aux premiers rangs, les anciens à la barbe blanche assis sur des chaises mises à disposition par les voisins. Nous sommes au Caucase. La société est patriarcale. On respecte les anciens et les décisions de leur conseil. Le président Evkurov affronte toute la société ingouche. Il a coupé l’internet mobile. Il a envoyé les forces de l’ordre locales pour disperser les manifestants. À l’heure de la prière, les policiers et militaires ont déposé leur arme, se sont déchaussés pour prier avec les manifestants. Ils ont refusé de disperser leurs coreligionnaires et concitoyens et ont fraternisé avec eux.

Moscou a envoyé sa garde nationale dans des camions blindés « Oural », non sans avoir retiré préalablement tout insigne et plaque numérologique. Les militaires russes perquisitionnent les domiciles, saisissent ordinateurs et moyens de communication. Des dirigeants ont été arrêtés, accusés de participer à des associations criminelles. Parmi eux, le doyen Vakha Barakhoev ainsi que des membres des organisations de jeunesse Bagaudin Hautiev, Gelaniy Khamkhoev, Magomed Khamkhoev, Ibragim Moujakhoev, Adam Azhigov. Les détenus ont été déportés dans des prisons en Kabardino-Balkarie, autre république du Caucase.

Le prochain souffre-douleur du Kremlin pourrait bien être le petit peuple caucasien ingouche dont la population n’est qu’un demi-million de personnes. En comparaison, c’est la moitié d’une ville comme Krasnodar ou Rostov. L’armée russe n’en fera qu’une bouchée. Ce succès fera oublier aux Russes que la TVA est passée de 18 à 20 %, que l’âge de départ en retraite a été repoussé, que les revenus sociaux sont désindexés de l’inflation, et bien d’autres choses, en particulier la crise des ordures, dont on ne sait plus quoi faire. Hier, les habitants d’Arkhangelsk se sont opposés aux déchargements chez eux d’ordures apportées depuis Moscou par camions sur 1340 km jusque sur les bords de la mer Blanche.

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