Macha Ryabikova et Héléna Zakhorova © Grani.ru Macha Ryabikova et Héléna Zakhorova © Grani.ru
Macha Ryabikova est deux fois championne du monde et d’Europe de parachutisme sportif. Certes, le saut en parachute nécessite de la témérité, mais il faut allier bon cœur et surtout intrépidité pour se dévouer à la bonne cause aujourd’hui en Russie.

Macha éprouve de la compassion avec les malheureux, en particulier avec ceux qui sont sans toit et qui ont faim. Et Dieu seul sait combien ils sont nombreux dans cette Russie de Poutine en crise, pillée par les oligarques et militarisée à outrance au détriment des programmes sociaux. La sensibilité de Macha la contraint à agir. Avec quelques amis, elle collecte des fonds. Hélas très modiques en ces temps de carence affective et parfois même d’adversité envers son prochain. Il s’agit de quelques milliers de roubles tout au plus. Puis, le soir en hiver, dans les gares de Moscou, avec quelques compagnons elle distribue de la nourriture aux SDF.

Les dérives pharisiennes du clergé orthodoxe l’offusquent. Macha rappelle les vraies valeurs de la chrétienté à ceux qui veulent bien les entendre, ou plutôt les lire. Sur le parvis de la monumentale église du Christ sauveur à Moscou, avec un groupe de croyants chrétiens, orthodoxes pour la plupart, elle pose en tenant des affiches sur lesquelles sont inscrits des slogans.

Elle exige la suppression de l’article 148 du Code criminel qui réprime l’offense aux sentiments des croyants. Les sentiments religieux n’ont pas besoin de la protection de l’État, affirme-t-elle. Le 28 juin, son groupe d’activistes chrétiens, composé d’une trentaine de personnes, posait sur la place Lermonotov. Elles ont décidé à agir, outrées par la condamnation de Maxim Kormelitsky à 1 an et 3 mois de prison ferme pour avoir rediffusé sur VKontakte des images du bain de l’Épiphanie avec un commentaire obscène. Le tribunal l’a reconnu coupable d’« incitation à la haine ou à l’hostilité » en vertu de l’article 282 du Code pénal.

Macha Ryabikova © Macha Ryabikova Macha Ryabikova © Macha Ryabikova
Les affiches de ces militants chrétiens comportent des citations évangéliques. Quel choix avons-nous : la voie des pharisiens et de Judas ou le chemin des apôtres et celui du Christ ? Cette question est très actuelle aujourd’hui en Russie. La frontière entre les chrétiens et les non-chrétiens ne se dessinent pas aussi facilement. Des arnaqueurs se font passer pour de grands chrétiens alors que des personnes non croyantes ou non baptisées luttent pour la vérité et pour la défense de personnes injustement persécutées. Jésus sur la croix n’a pas condamné ses ennemis, mais a prié pour eux. L’article 148 du Code criminel n’a rien à voir avec des sentiments chrétiens.

On n’affronte pas sans risque la hiérarchie orthodoxe aujourd’hui en Russie. Macha le sait. Les séances de piquets des activistes chrétiens sont troublées, parfois même interrompues par la police ou des nervis animés et soutenus par le Kremlin. Mais braver le Kremlin lui même, c’est beaucoup plus dangereux. On peut se retrouver en prison. C’est effectivement ce qui est arrivé avant-hier, 6 mai 2017, à Macha et à une de ses compagnes Helena Zakharova.

Pour reprendre la terminologie de ce fameux article 148 du Code pénal poutinien, les sentiments humains de ces militantes chrétiennes sont offensés par les actes de tortures commis dans l’univers carcéral russe. Le Goulag existe toujours. Chaque année, 4.000 personnes meurent officiellement dans les prisons russes. Pour la plupart, suite à de mauvais traitements. Il ne s’agit pas d’un film d’horreur, mais bien de la réalité dans laquelle vivent des milliers de personnes en Russie. Cela se passe dans des lieux contrôlés par le Service fédéral d’exécution des peines, c’est à dire du ministère de la Justice. En d’autres termes, il existe en Russie des centres de torture. Ce sont les prisons. Les bourreaux, c’est l’administration pénitentiaire.

Comme tous les criminels, cette dernière a peur que la vérité se sache. Et Macha, avec son groupe de militants, va dénoncer les actes de torture devant l’immeuble de l’administration pénitentiaire, celui de la présidence, devant la Douma et autres endroits sensibles. Elle a pris ainsi la défense de Ildar Dadin, Serguey Mokhnatkine, Boris Stomakhine et bien d’autres.

Arrestation de Macha Ryabikova © Grani.ru Arrestation de Macha Ryabikova © Grani.ru
Le 6 mai 2017, avec quelques militants, Macha est allée à la place Bolotnaya. Cinq ans auparavant, les forces de police russe avaient réprimé en cet endroit une manifestation contre la réélection anticonstitutionnelle de Poutine. Ses tribunaux ont achevé le sale boulot en assénant de très lourdes condamnations. L’un des condamnés est Ivan Nepomnyashchikh.

Ces prisons sont de véritables trous noirs, d’où ne s’échappe aucune lumière. Néanmoins, quelques informations arrivent à s’exfiltrer. Dernièrement, nous avons appris que Ivan Nepomnyashchikh a été torturé à la prison de Yaroslav.

Macha et ses compagnons ont voulu manifester contre les tortures subies par le prisonnier politique Ivan Nepomnyashchikh. Ils ont tous été arrêtés et relâchés en fin de soirée, à l’exception de Macha Ryabikova et Hélèna Zakharova. Ces deux dernières ont passé le week-end emprisonnées et le sont toujours encore à l’heure où ces lignes sont écrites. Quel sera leur sort? On ne le sait pas.

Cette nuit, des défenseurs des droits de l’homme leur ont rendu visite. Nous tenons d’eux ces images furtives interrompues par une policière. Contraints de se retirer de quelques mètres, ils ont pu communiquer avec les prisonnières à haute voix et les apercevoir une dernière fois lorsqu’elles sont allées aux toilettes avant de se coucher.

Leur amitié se forge dans une lutte pour un idéal commun : la Liberté. Quel beau mot !

Prison pour Héroïnes © Mikhail Nossov

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.