Russie. « C’est ainsi que l’acier fut trempé »

Libéré vendredi 7 juillet, après 25 jours de détention, Alexey Navalny a organisé dès le lendemain un samedi actif. Ses militants ont diffusé à la population son programme présidentiel aux élections de 2018. Ces activistes sont pour la plupart des étudiants. 82 d’entre eux ont été arrêtés par la police dans toute la Russie, dont 51, à Moscou.

Navalny est interdit en Russie © Pierre HAFFNER
Alexey Navalny appelle ces samedis « soubotnik », faisant ainsi référence à la tradition soviétique des journées de travail gratuites. Effectuées sur la base de l’enthousiasme et du volontariat, dont ne manquent pas les jeunes militants du comité de lutte contre la corruption, ces « soubotnik » se renouvelleront tous les week-ends. Poutine pourra-t-il s’opposer par la répression à l’ardeur militante de la jeunesse russe ? Certains pensent qu’au contraire, il pourrait ainsi la motiver et décupler sa passion. Cette jeunesse n’a pas été socialisée sous le pouvoir soviétique. Elle pourrait bien réagir d’une manière différente de « l’homo-soviéticus » si docile des générations précédentes.

Nouvelle opposition © Pierre HAFFNER Nouvelle opposition © Pierre HAFFNER
Ce samedi, je me trouvais la place du Manège avec mes compagnons, membres de la « Nouvelle opposition », qui organisaient pour la première fois une action dénommée « Occupation de la place du Manège ». Celle-ci dure 24 heures et devra se renouveler tous les week-ends. Tous se souviennent des manifestations de 1991 qui ont mis fin au pouvoir soviétique. La Nouvelle opposition désire rassembler à nouveau un million de personnes sur cette place. La masse nous permettra de balayer le régime de Poutine. Ce week-end, nous n’étions qu’une vingtaine de personnes par équipe de quatre heures. Mais tous ont l’espoir que l’amplification du nombre des manifestants sera dopée par des phénomènes synergiques inattendus.

Cet après-midi, alors que je filmais avec mon iPhone cette vaste place, j’ai aperçu un groupe de jeunes avec deux ballons orange portant l’inscription « Navalny 2018 ». Au même moment, une voiture de police s’est élancée à vive allure vers eux et leur a barré la route. Les policiers ont arrêté les deux jeunes qui tenaient les montgolfières. Ils les ont embarqués dans leur véhicule.

Outrés par cette violence policière, les trois jeunes gens restés sur place sont venus s’asseoir sur un banc à côté de nous. D’une manière brève, mais ferme, en quelques mots je leur ai adressé mon soutien et fais savoir mon indignation. Malgré la pluie fine, l’un d’eux a pris un ordinateur de son sac de montagne et a effectué quelques opérations sur celui-ci. Puis ils se sont éloignés et se sont installés devant un Macdonald. L’un s’est mis à distribuer des prospectus aux passants tandis que les autres guettaient. Les policiers du commissariat central de Moscou rôdaient dans les parages à leur recherche. J’ai suivi les flics lorsqu’ils se dirigeaient vers les jeunes de Navalny. Ces derniers prévenus déguerpissaient à temps. Sur la Place du Manège, il y avait trois « avtozak », c’est-à-dire trois fourgons cellulaires en attente. Ils sont restés vides, car les policiers revenaient bredouille à chacune leur quête.

À Moscou, c’est environ un millier de volontaires qui a pris part ce samedi à cette distribution de tracts aux passants et à la sortie des stations de métro. Il y a eu au total 200 points de distribution. Pour des raisons de sécurité, ces distributions ont été faites à la sauvette, parfois seulement quelques minutes. Il en a été de même à Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg, Krasnodar et d’autres villes russes.

À Moscou, le 8 juillet à 18 h, 51 volontaires ont été arrêtées. Ils ont été déférés dans les commissariats de la ville. Principalement, il s’agit des porteurs de ballons orange avec l’inscription « Navalny 2018 ». Difficile de passer inaperçu ainsi.

Ils ont été accusés d’infraction à la loi régissant les manifestations publiques. Selon la loi faite par Poutine, il est nécessaire d’obtenir une autorisation administrative pour tout rassemblement de plus d’une personne sur l’espace public. Seulement pour les opposants à Poutine, chacun avait compris. Un signe ou une inscription, non amicale envers le pouvoir, et c’est l’arrestation immédiate par la police et la condamnation assurée par ses tribunaux. Le nom de « Navalny », ennemi de Poutine, est interdit sur l’espace public en Russie. Par contre, vous pouvez vous promener librement partout en Russie, sur la Place Rouge ou à l’intérieur du Kremlin avec un vêtement faisant la gloire de Poutine.

Hier, veille de la libération d’Alexey Navalny, la police russe avait fait des descentes dans ses représentations en province et à Moscou. Elle avait confisqué des centaines de milliers de prospectus pour prévenir leur distribution à la population. Apparemment, ces mesures ont été insuffisantes. Le lendemain de sa libération, Alexey Navalny et ses partisans, non intimidés par les emprisonnements et les perquisitions, ont repris leur activité.

Le « Soubotnik » se poursuivra ce dimanche 9 juillet. Il y aura mois de ballons orange si visibles. Quel sera le nombre de volontaires ?

Poutine n’arrivera pas à bout de la jeunesse avec ces méthodes policières. Je lui conseille de lire le roman d’Ostrovsky : « C’est ainsi que l’acier fut trempé ». Par la répression, Poutine forge la jeune garde qui le renversera.

Actualité du dimanche 9 juillet en soirée. A Moscou, 44 militants de Navalny ont été arrêtés par la police pour distribution de tracts. Pour la plupart, un PV d’infraction a été rédigé.

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