La mémoire de Boris Nemtsov défie toujours le Kremlin

Cette nuit, le mémorial dressé temporairement sur le lieu où a été assassiné l’opposant russe Boris Nemtsov a été de nouveau profané. Situé à 60 pas du Kremlin à proximité de la Place Rouge, cet endroit, le mieux surveillé de Russie, semble être le moins sûr pour les opposants.

Sur le Pont Boris Nemtsov © Irene Mamontova

Le 27 février 2015, l’opposant russe Boris Nemtsov a été assassiné sur le pont « Bolshoy Moskvoretsky » en face du Kremlin. Les caméras qui pullulent sur les tours de la citadelle étaient débranchées cette nuit-là et n’ont rien vu. Depuis, elles fonctionnent, mais l’endroit est toujours aussi peu sûr pour qui n’aime pas Poutine. Le pouvoir cherche par tous les moyens à chasser les volontaires qui veillent jour et nuit le portrait de Boris et les saintes icônes qui l’entourent. Ils entretiennent le lieu quasi religieusement et entretiennent les lampes à huile qui brûlent en permanence selon la tradition orthodoxe. Ils assurent sa propreté aussi bien en été qu’en hiver en déblayant la neige.

On vient de toute de la Russie, même de l’étranger pour visiter ce lieu. Il est devenu un but de pèlerinage. La mémoire de l’homme politique et opposant n° 1 à Vladimir Poutine est toujours honorée. Boris Nemtsov défie toujours le Kremlin, même après sa mort. Les dirigeants actuels semblent continuer à le craindre, puisqu’ils refusent toujours l’apposition d’une plaque commémorative sur le lieu du crime en mémoire à celui qui fut vice-président de Russie sous Eltsine. Le mémorial qui lui a été érigé sans l’accord des autorités fait l’objet d’une âpre lutte âpre. Le pouvoir n’hésite pas à employer les plus mauvais coups et la violence pour l’éliminer.

Les arrestations sont fréquentes. Sous des prétextes les plus fallacieux, la police conduit les veilleurs au commissariat de la Place Rouge. Elle les retient, le temps que les éboueurs, dirigés par les services secrets, vident le lieu de tout objet. Ces pogroms se font toujours la nuit. Qu’à cela ne tienne, le matin même, de simples personnes se précipitent pour porter de nouvelles fleurs et la veille reprend.

L’hélicoptère qui rallie régulièrement le Kremlin évite le survol de la rivière, mais effectue un vol stationnaire au-dessus du mémorial. Le souffle de ses pales disperse tous les objets, y compris la chapka de ses gardiens. Ces derniers courent dans tous les sens les récupérer, les rassemblent et la veille reprend.

Les attaques physiques sur les gardiens sont fréquentes. L’une d’elles a causé la mort de Ivan Skripnichenko en août 2017. Un homme s’est approché de lui et l’a frappé en criant : « Tu n’aimes pas Poutine ! » Ivan a été porté d’urgence à l’hôpital où il a été diagnostiqué une fracture du nez. Il a été hospitalisé. Une semaine plus tard, le jeune homme, naguère en bonne santé, est décédé. La police n’a établi aucun lien entre son décès et son traumatisme. L’agresseur n’a jamais été inquiété.

Cette nuit, du 7 au 8 septembre 2018, le mémorial a été de nouveau attaqué par une dizaine de nervis de l’organisation « SERB ». Ils ont gazé et frappé les veilleurs. Le mémorial a été profané. Selon leur tradition, les assaillants ont déversé un liquide fécal. Les volontaires ont appelé le commissariat de police qui se situe à quelques centaines de mètres. Les forces de l’ordre, de ce lieu hautement sensible, ne se sont pas déplacées.

Poutine a donné franchise à des groupes d’assaut afin d’expulser les opposants de l’espace public, et de ce pont en particulier. Ils peuvent agresser en toute impunité. Ces milices sont des auxiliaires de police et des services secrets, sans toutefois en faire officiellement partie. Un genre de ce que Macron a tenté d’instaurer en France avec son homme de main Benalla. Ils peuvent tabasser les opposants sans être inquiétés. Un de ces groupes agit sous l’appellation SERB (South East Radical Block). Son chef  est Igor Békétov, alias Gocha Tarassevitch. Originaire de Dnepropetrovsk, il avait été recruté par l’ancien pouvoir ukrainien afin de s’opposer à Maïdan. En vain ! Gocha Tarassevitch s’est réfugié en Russie, où il a offert ses services de barbouze à Poutine. Sa mission : épurer Moscou !

Gocha Tarassevitch a acquis un surnom : « Le lanceur d’excrément ». Lui et ses partisans aspergent les visages d’opposants de Kassianov à Navalny, d’écrivains comme Lioudmila Ulitskaya, de journaliste comme Youla Latynina, ou les objets d’expositions jugées par eux profanateurs, de produits colorants, irritants, nauséabonds avec une préférence particulière pour l’urine et les produits fécaux. Cette nuit, les activistes de « SERB » ont profané ainsi le mémorial Boris Nemtsov.

On n’effacera pas la mémoire de Boris Nemtsov  et de ce crime qui gît sur le parapet de ce pont ainsi. Ce dernier s’appelle désormais sur toutes les lèvres : « Pont Nemtsov ».

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