Victime de la guerre d’information

Le 7 septembre, un jeune Tchétchène a été forcé de s’asseoir sur une bouteille devant une caméra. On lui avait donné le choix : « S’asseoir sur une bouteille ou une balle dans la tête ». Après cette humiliation publique, il a été kidnappé. Le journal Novaya Gazeta dispose de toutes les preuves sur son lieu de détention. (Traduit de Novaya Gazeta).

repenti et torture publique © Vay Canal
Salman Tepsurkaev est un Tchétchène de 19 ans, dont la vidéo est apparue sur Internet le 7 septembre. Il a été enlevé par des personnes liées vraisemblablement aux forces de l’ordre. Novaya Gazeta a reçu des informations précises sur la date, le lieu et les circonstances de cet enlèvement. Nous avons également des informations indiquant où se trouve actuellement Tepsurkaev.

Le 7 septembre, une vidéo d’un jeune tchétchène, complètement nu à genoux avec une bouteille en verre devant lui, a été publiée dans un chat sur la chaîne « Adat Telegram » à partir d’un compte sous le surnom « Okhotnik ». Sur cet enregistrement, le jeune dit que son nom est Salman Tepsurkayev, il a 19 ans, et il est l’un des administrateurs de « Adat ».

Il essaie confusément d’expliquer « Adat » (Adat est un recueil de lois traditionnelles tchétchènes. Le mot « adat » signifie « loi »). Il dit que « Adat » est un « sale groupe » dans lequel « il se fait des choses honteuses.  À la fin de la vidéo, Salman Tepsurkaev dit qu’il se punit pour son comportement inapproprié pour unTchétchène et renonce à sa charge d’administrateur de « Adat » qu’il transmet à d’autres.

Puis il prend la bouteille et essaie de s’asseoir dessus. Son visage se tord de douleur et l’enregistrement est interrompu.

Nous avons appris que Tepsurkaev a été enlevé le 5 septembre, alors qu’il travaillait hors de Tchétchénie (la région et le lieu de travail exact sont connus de Novaya Gazeta). Le lendemain, Tepsurkaev s’est retrouvé en Tchétchénie, et il y a des raisons de croire qu’il est détenu à la base Terek SOBR (le GIGN) de Grozny. Novaya Gazeta a les données de géolocalisation du téléphone de Salman Tepsurkaev.

Toutes ces informations seront transmises à “Memorial” pour être jointes à une déclaration exigeant un contrôle immédiat des éventuels enlèvements et tortures. Sur la base de ces informations, une autre demande pourra être soumise à la police de la ville où Salman Tepsurkayev a été enlevé.

De plus, dans la deuxième vidéo, parue le lendemain de la première, Salman Tepsurkaev lui-même dit qu’il a été menacé : soit il s’assoit nu sur une bouteille en étant filmé, soit il recevra une balle dans le front.

Les vidéos ont déclenché une réaction choquante à la fois en Tchétchénie et au-delà. Elles se sont rapidement répandues sur Internet et dans les médias. Les journalistes ont qualifié Salman Tepsurkaev de “critique du gouvernement tchétchène” et de “combattant contre le régime de Kadyrov”. Il a été puni d’une manière monstrueusement humiliante (en particulier pour les Tchétchènes, dont le sujet du sexe est absolument tabou). Il a été puni pour avoir manifesté son opinion et son attitude envers les autorités tchétchènes.

L’audience de la chaîne a progressé de 3000 abonnés en deux jours, et le nombre de vues pour le seul 8 septembre s’est élevé à quatre millions et demi.

 Depuis l’apparition de la vidéo, les administrateurs de la chaîne « Adat » ont déjà reçu des centaines de messages vocaux et vidéo dont les auteurs, principalement des Tchétchènes vivant dans la république, expriment leur indignation et appellent à l’union contre le “régime criminel”. Certains des messages ne sont pas puliés par les administrateurs pour des raisons de sécurité des auteurs. Comme l’a dit l’un des administrateurs à Novaya Gazeta : “Cette vidéo avec Salman a provoqué un tel choc que beaucoup ont voulu exprimer ouvertement, sans cacher leur visage, ce qu’ils pensent des autorités et de Kadyrov”.

 « Adat » est apparu en mars dernier et a immédiatement commencé à se positionner comme un mouvement populaire offrant différentes formes d’interaction aux habitants de Tchétchénie, confrontés à l’arbitraire des forces de l’ordre ou aux faits de corruption et autres violations de leurs droits. Tout d’abord, il s’agit de signalement par la chaîne de cas de détentions illégales, de torture, de corruption et d’autres actions illégales d’agents de sécurité et de responsables tchétchènes.

En outre, la chaîne « Adat » est active dans le journalisme. Elle a décrit en détail les prisons secrètes, leur administration, comment se comporter en cas d’arrestation par les forces de l’ordre. Les militants de la chaîne accordent une grande attention aux inégalités sociales en Tchétchénie, à l’incroyable richesse et au style de vie luxueux des fonctionnaires tchétchènes, d’une part, et au chômage, à l’extorsion et à la corruption auxquels les résidents tchétchènes ordinaires sont constamment confrontés, d’autre part.

Les auteurs de la chaîne, et ceux qui veulent exprimer leur opinion sur ce qui se passe en Tchétchénie composent des poèmes, des feuilletons et des caricatures, dans lesquels parfois les autorités tchétchènes sont ridiculisées très durement. Le motif central du ridicule réside dans les nombreux faits d’hypocrisie des fonctionnaires, lorsqu’ils disent une chose et font exactement le contraire.

Récemment, c’est « Adat » qui a été le premier à rendre compte d'enlèvements de Tchétchènes, et souvent ces informations sauvent des gens. Selon les administrateurs de la chaîne « Adat », plusieurs dizaines de personnes ont été kidnappées en Tchétchénie rien que cet été.

Les autorités tchétchènes ont commencé à persécuter les administrateurs et les abonnés de la chaîne « Adat » dès la fin du mois de mai. Dans le même temps, de sérieux changements ont eu lieu au sein du gouvernement tchétchène, certains employés de la société d’État de télévision et de radio de Grozny ont reçu des postes clés dans le gouvernement Kadyrov, égalant en leur influence de “vieux chefs” tels que Magomed Daudov et Adam Delimkhanov.

La tâche principale des nouveaux fonctionnaires est de mener une guerre d’information contre les critiques visant Kadyrov. Et le principal casse-tête était la chaîne « Adat ». Les autorités tchétchènes ont alloué des moyens considérables pour connaître l’identité des administrateurs de la chaîne.

On sait qu’ils vivent dans la république, les garçons et les filles sont administrateurs, mais les autorités tchétchènes n’ont jamais réussi à les identifier. Pavel Durov, le créateur de la messagerie Télégram, a une fois de plus prouvé que dans les conditions d’un régime totalitaire sa messagerie Télégram fonctionne comme un des moyens de communication et d’information très fiable.

 Les administrateurs de chaînes comprennent que le principal danger n’est pas pour eux, mais pour les militants ordinaires. Ils publient constamment des consignes de sécurité pour leurs militants. Il y a deux principes : ne pas partager ses données avec quiconque, ne jamais dire que l’on coopère avec « Adat ». Les administrateurs d’« Adat » ne demandent jamais de données personnelles à leurs militants, et, bien sûr, il faut supprimer toutes informations du téléphone.

Malheureusement, Salman Tepsurkaev a violé ces règles de sécurité et en a trop dit à l’un des participants sur le chat général « Adat ». Il y a beaucoup de mouchards dans ce chat.

Quelques jours après que Salman Tepsurkaev eut informé quelqu’un de sa participation active au chat, il a été identifié et kidnappé.

Traduit de « Novaya Gazeta ». 

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