Dmitri Murmalev assassiné. À qui le tour ?

Le juge du tribunal militaire à Moscou a annoncé l’assassinat de Dmitri Murmalev, témoin à charge dans le procès des militants de l’opposition « Artpodgotovka ». Murmalev était également un agent infiltré par le FSB dans cette organisation d'opposants dirigée par Viatcheslav Maltsev.

Dmitry Murmalev © FaceBook Dmitry Murmalev © FaceBook
C’est au cours de l’audience du 10 mars que cette nouvelle, vieille néanmoins du 15 janvier, a été révélée laconiquement par la juge pour expliquer la défaillance du témoin Murmalev. Ces propos ont été rapportés par l’avocate des prévenus. On n’a pas d’autre détail sur ce meurtre resté inconnu jusqu’à ce jour. Dmitri Murmalev avait témoigné pour la dernière fois le 12 décembre 2019 lors du procès qui juge ses trois anciens compagnons. Ils avaient été arrêtés ensemble le 12 octobre 2017, soupçonnés par le FSB d’avoir eu l’intention d’incendier quelques bottes de foin humide en souffrance sur la place du Manège à Moscou. Selon les enquêteurs, ils voulaient créer un vent de panique, prélude à la révolution programmée le 5 novembre 2017 par Viatcheslav Maltsev.

Mais rassurez-vous, contrairement à l’incendie imputé à Napoléon en 1812, ou celui provoqué par Piotr Pavlensky qui endommagea en 2015 les portes de l’immeuble du FSB à Lubyanka, ce 12 octobre 2017 rien ne brûla à Moscou. Piotr Pavlensky avait exigé d’être poursuivi pour terrorisme. Cet honneur lui a été refusé. Il a été jugé comme un simple voyou par un tribunal civil et libéré quelques mois plus tard pour rejoindre la France. Par contre, pour un incendie imaginaire, les activistes d’Artpodgotovka sont poursuivis contre leur gré pour terrorisme et jugés par un tribunal militaire. Tous sauf un : Dmitri Murmalev libéré cinq jours après son arrestation. Ses compagnons Yuri Korny, Andrei Tolkachev et André Cheptea n’ont pas eu cette chance. Ils sont restés en prison et sont passibles de lourdes peines. Leur complice Dmitri Murmalev, une fois libéré, s’est transformé en témoin à charge contre ses anciens camarades et en commis voyageur du FSB. Il est venu plusieurs fois en France pour y rencontrer des réfugiés de Artpodgotovka. Il se déplaçait sous couvert d’une société russe « Pemberton-Yacht-service » qui a une représentation à Antibes. Assassiné d’un coup de couteau au cœur, feu Dmitri Murmalev ne parlera plus.

Pour tenter de comprendre l’imbroglio de cette affaire, écoutons l’analyse de Inna Kholodtsova, actuellement défenseur de prisonniers politiques. Selon nos informations, en 2007, Inna Vadimova Kholodtsova était inspectrice à l’Académie militaire du ministère de la Défense de la Fédération de Russie. Au-delà, ses données ne nous ont pas été accessibles. Il nous a été impossible de l’interroger, car elle a rompu toute relation avec les personnes n’épousant pas ses thèses. La militaire est passée sans transition du ministère de la Défense au parti Yabloko, chez les opposants, puis s’est éprise de défense des prisonniers politiques.

Au cours de longues discussions sur les réseaux, on peut entendre Inna Kholodtsova affirmer que Dmitri Murmalev est un provocateur du FSB. Voilà un point avec lequel nous sommes d’accord. Mais poursuivons sa rhétorique : il n’y a pas un « provocateur » central en la personne de Viatcheslav Maltsev, responsable du fiasco général de sa révolution du 5 novembre 2017. Certains comparent cet aventuriste avec le prêtre orthodoxe Gueorgui Gapone. Ce dernier avait appelé le peuple à converger le 9 janvier 1905 vers le palais d’hiver à Saint-Pétersbourg où il fut massacré. Cette tuerie est rentrée dans l’histoire sous le nom de « Dimanche rouge ». Mais Inna Kholodtsova a un tout autre avis. Comme vous pourrez l’entendre, elle décline toute hypothèse d’un provocateur central, Viatcheslav Maltsev, en faveur de fomentateurs respectifs pour chaque groupe d’arrestations.

Inna Kholodtsova © Dichite rovno.

À Moscou, il y a deux affaires.

  • L’une d’elles est l’incendie imaginaire de foin sur la place du Manège. Le provocateur est Dmitri Murmalev.
  • La deuxième est celle des bouteilles d’essence découvertes sur le balcon de l’appartement occupé par Oleg Dmitriev, Sergey Ozerov et Oleg Ivanov. La provocatrice serait Nadejda Petrova, selon Inna Kholodtsova. Jugés par un tribunal militaire, ils ont été condamnés à des peines de 7 à 9 ans de prison. Ils étaient passibles de 20 ans. Ils ont fait en prison des déclarations manuscrites pour transférer leurs responsabilités sur Nadejda Petrova en fugue. De l’aveu même de Inna Kholodtsova, ils ont été torturés. Comment des personnes au secret dans une prison du FSB et privées de correspondance ont-elles pu rédiger des aveux sincères et les faire parvenir au nez et à la barbe de leurs geôliers à Inna Kholodtsova ?

Résumons :

  • Pour le foin qui n’a pas brûlé, nous avons un provocateur : Dmitri Murmalev.
  • Pour les bouteilles d’essence retrouvées sur le balcon : la provocatrice est Nadejda Petrova. Des prisonniers torturés dans une prison du FSB vous l’ont écrit.

Mais, la thèse de Inna Kholodtsova souffre d’une contradiction :

  • Pourquoi le provocateur du FSB, Dmitri Murmalev a t-il été libéré et peut-il effectuer librement des allers-retours à l’étranger ?
  • Et pourquoi la provocatrice, Nadejda Petrova, est-elle recherchée par mandat Interpol requis par les mêmes instances du Kremlin qu’elle est supposée servir ?
  • Dernière question : pourquoi le Kremlin n’a-t-il jamais requis de mandat Interpol pour rapatrier et juger en Russie Viatcheslav Maltsev ? Maltsev reste toute de même le grand organisateur de cette révolution ratée du 5 novembre 2017 ?

Pour répondre à ces questions, il faut avoir en mémoire un principe des services secrets russes :

  • Tenter de contrôler un mouvement d’opposition.
  • L’éliminer s’il est impossible de le contrôler.

Il était possible de contrôler la diaspora Artpodgotovka en France jusqu’à l’arrivée de Nadejda Petrova en octobre 2018. En janvier 2018, l’assemblée générale constituante de l’association « Liberté-Svoboda » avait eu lieu dans un local mis à disposition en région parisienne par Inna Kholodtsova. La présence en France de Nadejda Petrova, opposante irréductible, a mis fin aux espoirs de récupération du Kremlin. Dès lors, il convenait de provoquer une rupture pour contrôler ce qui pouvait encore être sauvé. Un regroupement a eu lieu autour de l’ancienne figure, Viatcheslav Maltsev, qui veut se remettre en scelle. Inna Kholodtsova participe à ses directs sur internet sans crainte de représailles de la part du Kremlin. Tous n’ont pas cette chance. Valery Antonov l’a appris à ses dépens. Il proposait une alternative avec Nadejda Petrova. Sous la menace, le FSB lui a fait fermer son canal « Zakon et Poryadok ». Néanmoins, il continue d’émettre sous mon nom « Pierre HAFFNER » à partir d’un site que j’ai ouvert depuis la France.

Mais le FSB n’abandonne jamais ses proies ausi facilement. On sait cela depuis l’assassinat de Léon Trotski en 1940 au Mexique. L’étape suivante sera la liquidation de Nadejda Petrova. Le scénario, un coup de poignard au cœur présentera une similitude avec l’élimination de Dmitri Murmalev, son supposé « acolyte » et agent du FSB selon Inna Kholodtsova. Cela aura l'apparence d'un règlement de compte dans les rangs de l’opposition russe. Beaucoup applaudiront. Des bruits courent déjà que l’assassinat de Dmitri Murmalev aurait été commandité depuis la France.

Les services secrets russes assassinent à l’étranger qui bon leur semble. Les assassinats des agents transfuges sont signés avec des armes très sophistiquées comme le polonium radioactif inexistant dans la nature ou le Novitchok, arme chimique. Des règlements de comptes entre guérilléros sont simulés par armes à feu. Le Tchétchène Zelimkhan Khangoshvili a été assassiné par balles en août dernier à Berlin. Les règlements de comptes de bas étage sont théâtralisés à l’arme blanche. En janvier Iman Aliev, blogueur tchétchène, a été poignardé à Lille. En février, Tumso Abdurakhmanov a subi en Suède une tentative d’assassinat au marteau.

Le contrôle de l’opposition réfugiée à l’étranger, plus particulièrement en France, est une priorité pour le Kremlin. Nadejda Petrova subira une tentative d’assassinat semblable à celle qui a emporté la vie de Dmitri Murmalev. Les ragots colportés par Inna Kholodtsova préparent le terrain.

La France se doit de protéger Nadejda Petrova. Elle doit combattre les services secrets russes qui agissent illégalement sur notre territoire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.