Les militaires russes: bouclier humain pour Assad

Après l’attaque chimique à Douma, Trump envisage des frappes de représailles contre les bases militaires syriennes. Une collision directe est possible entre deux puissances nucléaires. Les forces russes présentes en Syrie promettent de détruire les missiles ainsi que les navires ou avions si ses hommes étaient attaqués.

batterie antiaérienne russe de C-400. © demotivation batterie antiaérienne russe de C-400. © demotivation

Une telle situation n’a pas été vue depuis 1962, date de la crise des Caraïbes, lorsque les deux plus grandes puissances nucléaires, États-Unis et URSS, étaient au bord d’un conflit militaire direct. Sur Twitter Tramp invective son adversaire russe qui promet d’abattre ses missiles : « La Russie jure d’abattre tous les missiles tirés sur la Syrie. Attention la Russie, parce qu’ils arrivent, beaux, neufs et “intelligents ! »

 

 Ces mots sont d’autant plus inquiétants qu’ils sont accompagnés de sérieux préparatifs guerriers. Le destroyer américain « USS Donald Cook », porteur de missiles, s’est approché du port syrien Tartus où est basée la marine russe. Ce dernier se trouve à seulement 11 minutes de vol de missile Tomahawk. Un autre navire du même type devra le rejoindre rapidement. Le porte-avions  Harry Truman accompagné d’une importante escadre se rend en Méditerranée.  

 La Russie a immédiatement réagi en mettant ses troupes en état d’alerte. Le représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’Union européenne, Vladimir Chizhov  a déclaré : « La Russie a averti des conséquences graves qui pourraient survenir si des citoyens russes étaient touchés, volontairement ou non par ces frappes ».

Le chef de l’État-major russe Gerasimov a déclaré : « S’il y a une menace pour nos militaires, nos forces armées riposteront à la fois sur les missiles et sur les transporteurs qui les propulseront ». C’est-à-dire que si les missiles américains menaçaient des militaires russes, des tirs de représailles seront lancés sur les avions et des navires US. 

Le défi lancé par Tramp est relevé.

 Un événement similaire s’était produit dans la nuit du 7 avril 2017, lorsque les destroyers des États-Unis ont lancé des missiles de croisière contre la base aérienne syrienne d’Ash Shayrat dans la province de Homs pour des raisons similaires : représailles à une attaque chimique. 23 Tomahawks ont atteint leur but, 59 selon le Pentagone. Il y a eu 20 avions détruits selon la version américaine et 6 MiG-23 selon les Russes. D’après l’observateur militaire Alexandre Golts, ce scénario n’offenserait pas les Russes. Ils pourront prétendre que ces frappes ne les concernent pas et ils pourront garder leur neutralité.

 

Alexandre Golts, expert militaire © Alexandre Golts Alexandre Golts, expert militaire © Alexandre Golts
Mais il se peut selon lui que les Américains portent un coup comparable à celui qui a été infligé à Bagdad en 2003. Cela signifie que les sites stratégiques et toutes les installations de défense antiaérienne seront détruits. Et ici, le risque d’affrontement entre la Russie et les États-Unis est très élevé, car dans ce cas là, les Américains ne distingueront pas la défense antiaérienne syrienne et russe, a déclaré l’expert.

Hélas, la deuxième option ne peut être totalement exclue. 

Le Royaume-Uni étudie la possibilité d’une attaque conjointe contre la Syrie avec les États-Unis et la France. Cependant, la Première ministre britannique Teresa May a jusqu’ici refusé de participer à la « croisade » de Tramp. Elle attend des preuves d’utilisation de l’arme chimique en Syrie. Des inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques devraient se rendre sur les lieux dans un proche avenir.

 Si la Russie abat des missiles américains, à plus forte raison des avions et des navires, les Américains frapperont la base aérienne russe de Khmeimim.

 Selon une source turque, les Alliés prévoient de frapper des bases militaires syriennes dans la région de Damas. Au total, 22 sites ont été sélectionnés, pour lesquels des missiles de différentes classes seront lancés. Un des objectifs se situe sur la base de la marine russe à Tartous. Et même si elle n’était pas une cible, qui peut garantir qu’elle ne sera pas accidentellement attaquée ? En outre, l’agence Reuters, citant des sources américaines, affirme qu’une option est également envisagée de porter un coup à l’aérodrome de Khmeimim, sur lequel sont basés les avions militaires russes. Hier, un avion de reconnaissance a survolé pendant plusieurs heures la côte syrienne, à proximité de Khmeimim et Tartous. En outre, un aéronef de chasse anti-sous-marine a volé au moins trois heures au-dessus des eaux internationales à 40 km de l’aérodrome et des installations navales de Tartous.

 Dans la nuit du 9 avril, l’aviation israélienne  a bombardé la base militaire syrienne Tiifor (T-4). Cela a été une tentative de sonder les capacités des forces de défense antiaérienne. Selon le ministère russe de la Défense, plusieurs F-15, deux comme l’a admis plus tard la partie israélienne, ont tiré des roquettes depuis l’espace aérien libanais. Plusieurs personnes ont été tuées et blessées.

 Si les États-Unis franchissent la ligne rouge, les forces russes pourront-elles résister et riposter ? On en doute.  En plus des navires énumérés, des bombardiers, des chasseurs ainsi que le F-16 pourraient participer à l’opération américaine.

Les S-300 et S-400 de la défense antiaérienne russe ne seront pas en mesure d’intercepter les missiles de croisière Tomahawk.

 La Grande-Bretagne pourrait soutenir ses alliés avec huit bombardiers Tornado basés à Chypre. Ils sont armés de missiles de croisière de haute précision. Un des sous-marins britanniques peut propulser ces mêmes « Tomahawks ».

 On peut juger des capacités de l’armée de l’air française d’après son intervention dans la coalition internationale en Libye en 2011. Il s’agissait de 16 avions de combat : 8 chasseurs polyvalents Rafale, 4 Mirages 2000-5 et 4 Mirages 2000 D.

 Le groupement de défense antiaérienne russe en Syrie a pour noyau les systèmes S-400 et S-300, ainsi que les complexes Pantsir-C1. Le plus puissant de tous est le S-400, mais il n’a pas encore reçu son baptême du feu. En outre, il est inefficace à basse altitude contre lesTomahawks.

 Par rapport à l’époque soviétique, la 6e flotte américaine a une immense supériorité sur les navires russes qui se trouvent en Méditerranée

 Le maréchal Agarkov avait averti dans les années 1970 que la Syrie était un piège pour l’Union soviétique. Il a toujours été catégoriquement contre l’envoi de troupes là-bas. Il est difficile de les y approvisionner. Aujourd’hui, il en est de même. La Turquie contrôle les détroits. Des pays limitrophes interdisent leur espace aérien aux avions militaires russes.

 Le conflit en Syrie peut-il dégénérer, y compris avec l’utilisation d’armes nucléaires ? L’expert militaire Alexander Goltz répond: "A l’heure actuelle, les parties essaient de s’intimider mutuellement. Pourtant, il y a un espoir qu’à un moment donné, elles s’arrêteront et commenceront la désescalade. À en juger aux déclarations qui ont déjà été faites, le danger d’un conflit militaire est très grand. L’échange de missiles de croisière peut entraîner une troisième guerre mondiale."

La tentation d’appuyer sur le bouton le premier peut apparaître chez celui qui est le plus faible et qui va perdre. Je m’inquiète des propos de Poutine qui a déclaré : « Avons-nous besoin d’un tel monde, s’il n’y a pas de Russie ? »

La Russie et l’Occident sont entrés dans une nouvelle guerre froide. Sa particularité réside dans le fait que la Russie n’a pas les ressources dont disposait l’URSS. Elle n’a pas d’alliés, son économie est relativement faible, l’industrie n’est pas capable de produire en série des armements, la population est vieille. Il est impossible de lever une armée de 5 millions de soldats. Que reste-t-il ? Les armes nucléaires. Et ce n’est pas un hasard si en toutes circonstances les dirigeants russes font appel instantanément aux armes nucléaires. C’est dangereux.

Je serais heureux si je me trompais, mais, à mon avis, la frappe américaine est pratiquement inévitable. Les militaires russes ont commencé à brouiller les drones américains en Syrie. Cela signifie que nous avons sérieusement peur d’une attaque. Une approche sensée consisterait à minimiser les conséquences de ces frappes, c’est-à-dire d’agir comme la Russie l’a fait l’an dernier : ne pas intercepter les missiles américains, être soucieux de la vie des militaires russes. Mais l’attaque n’a pas encore commencé. Pourquoi n’évacue-t-on pas les militaires russes ? Ils restent sur place. Il s’avère qu’à la demande des dirigeants de Moscou, l’armée russe devint un bouclier humain pour Assad.

La Deuxième Guerre froide se transformera-t-elle en Troisième guerre mondiale ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.